J’irai fleurir vos tombes, par Danièle Frauensohn

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Maelle, tu viens ? Allez, petiote, chausse-toi, on y va ! Où ça, Mamimamie ? Au cimetière, pardi, c’est samedi, tu sais bien ! Du haut de ses sept ans, la gamine gère la situation : elle s’assied sur la seconde marche de l’escalier en bois et enfile ses bottes de pluie à tête de grenouille, à l’envers évidemment. Marguerite ne s’en aperçoit pas, trop occupée à remplir le chariot de courses à roulettes. Elle y dépose les outils de jardin, un seau, une serpillière, une brosse, un petit balai, une banane, des gâteaux et deux bouteilles de coca pour son arrière-petite-fille. C’est du poison, ça fait des trous dans l’estomac. Mais bon, ça lui fait tellement plaisir.

Lorsqu’elle ouvre la porte, un rayon de soleil se glisse dans l’entrée, suivi d’une bouffée parfumée de lilas en fleurs. Elles quittent la maison. Maelle pose sa petite main rondelette à côté de celle tachée et noueuse de sa Mamimamie sur la poignée double en caoutchouc. Il faut monter jusqu’à l’église et prendre à droite la route vers Fegersheim, en direction de l’étang. Le cimetière est situé juste à la sortie du village. La petite entraîne son aïeule. Marguerite peine, ses jambes lourdes comme des poteaux ne sont plus très mobiles, son cœur bat trop vite, elle s’essouffle au premier effort, elle a quatre-vingt-six ans. Allez, tu viens ? Papy Eugène nous attend, Herrade aussi. J’pourrai arroser ? Mais oui, princesse, marche doucement, pas si vite !

Durant l’effort, elle se souvient de ses sept ans. Sa mère Herrade l’emmenait elle aussi travailler au cimetière chaque semaine. Elle était la plus jeune de huit. Il fallait s’occuper de trois tombes, l’une familiale et les deux autres pour des voisins qui la payaient.

– Marguerite, remplis complètement l’arrosoir et puis reviens pour nettoyer la dalle, criait sa mère. Surtout, ne parle à personne et ne traîne pas !

Elle voit encore cette grosse brosse aux poils très durs, passée sur la pierre noire qu’elle lavait à grande eau et astiquait avec un vieux chiffon pour qu’elle brille comme un miroir. Quand Herrade avait fini d’entretenir les deux tombes, elle revenait vers celle de la famille. Elle vérifiait qu’il n’y avait plus aucune tache et que sa fille avait fait de jolis dessins sur le sable, tout autour du soubassement, à l’aide de son petit râteau. Marguerite attendait son verdict avec appréhension, en regardant ses doigts ensanglantés.

– Tu sais, ma fille, les morts ne plaisantent pas. Si tu ne fais pas correctement ton travail, ils sortent un bras de la tombe pour te tirer les oreilles. Parfois, ils viennent te réveiller dans ton lit, la nuit, pour te punir.

Marguerite se souvient de ses terreurs nocturnes. Même dans la chambre où ils dormaient à quatre, elle ne se sentait jamais à l’abri sous la grosse couette à carreaux…

On y est ! Déjà, Maelle la ramène à aujourd’hui, elle abaisse des deux mains la poignée en fer forgé qui ouvre la grille du cimetière. Je connais, pour Papipapy, on compte six tombes, il dort sous le grand sapin. Bonjour, on est là ! Tu es content de nous voir ? Sur la pierre tombale, un homme au regard fixe, à la toute petite moustache, pose dans un cadre délavé. Sans perdre de temps, Marguerite commence à balayer le granite.Va me chercher de l’eau, tu remplis l’arrosoir à moitié, ma puce ! Maelle contourne l’énorme tronc du sapin, déniche l’arrosoir caché sous un buis et ouvre le robinet.

Après le lavage et le séchage de la tombe, elles se prennent un moment d’amour, comme elles disent. Elles s’installent sur le soubassement, la petite se love dans les bras de la vieille femme. Allez, on va lui chanter quelque chose, à Papipapy Eugène. Quand nous chanterons le temps des cerises, Maelle voit les merles moqueurs et les gais rossignols voler dans leur ciel bleu. Puis la petite saisit sa bouteille de coca, à la tienne Papipapy ! Allez, on va encore travailler sur la tombe d’Herrade, sinon y va y avoir des jaloux…

À chaque fois que Marguerite revient du cimetière, elle se demande si elle a vraiment fait tout ce qu’il fallait. Toujours la voix aigre de sa mère résonne dans ses oreilles et quelque chose au fond d’elle continue à trembler. Elle traîne le chariot de courses tandis que Maelle gambade, riant et chantant, devant elle. Il est vraiment l’heure de rentrer, son père doit venir la rechercher. Secoue-toi, Maguy, ne le fais surtout pas attendre…

Le soir même, dans sa chambre, Maelle s’est endormie comme une masse, elle n’a même pas demandé à ses parents la permission de regarder la télé. Des voix fortes la tirent de son premier sommeil. Elle tend l’oreille et se met à sucer la patte de son doudou. La voix de son père gronde.

– Tu te rends compte, tu laisses ta fille à cette vieille folle…

– J’t’arrête tout de suite, François, t’as pas vu comme elles s’adorent, ces deux ?

– Tu as compris ce que t’a raconté Madame Weissbeck ? Marguerite passe au cimetière tous les matins, à l’ouverture, et elle nettoie deux tombes par jour en suivant les allées. Elle a perdu la boule et je…

– C’est pas bien méchant, tu crois pas ? Elle fait de mal à personne.

– Tu veux que je te relise la lettre de Madame Schmidt, celle qu’on a reçue mardi dernier ? Tu n’as même pas informé tes parents sous prétexte que tu ne veux pas les déranger à Paris. C’est la mère de ta mère après tout ! Écoute bien :

… Le 15 septembre 2015, j’ai découvert de grosses fleurs artificielles, piquées entre les joubarbes, sur la tombe de mes parents. À chacun de mes passages, je trouve une autre curiosité : une guirlande de Noël fanée accrochée à la stèle, des dessins en forme de cœur tracés sur le sable de l’allée, des anges en plâtre, j’allais oublier les sept petits nains disposés sur l’ensemble de la concession.

J’ai mené mon enquête : c’est bien Madame Marguerite Dumas, votre grand’mère qui est coupable de ces agissements. Je vous demande de faire le nécessaire etc… etc…

Mais, merde, tu ne vois pas qu’elle est gâteuse, ta grand’mère ?

– Pas pire que ta mère et pas aussi langue de vipère… T’as de qui tenir, François !

– Si tu laisses ma fille retourner seule chez elle, ça va barder, je te préviens une fois pour toutes ! On ne laissera pas cette folle en liberté. Elle sera placée d’office en maison de retraite.

Maelle entend la porte d’entrée claquer violemment et un silence angoissant s’installer dans la maison. Elle pense très fort à Mamimamie. Non, non, elle n’est pas folle. Elle ne réussit pas à se rendormir et pour se bercer, elle fredonne Quand nous chanterons le temps des cerises. Elle essaie de trouver une idée, une solution. Puisque demain, c’est dimanche, elle se lèvera tôt comme pour aller à l’école et descendra jusque chez Mamimamie. Ses parents font la grassemat, elle aura tout le temps nécessaire. Elle va aller la prévenir pour la maison de retraite et la protéger. Lorsque son plan est échafaudé, elle sombre enfin dans le sommeil.

Au lever, tout se déroule comme prévu, avec une facilité déconcertante. Lorsqu’elle arrive au bas du village chez Mamimamie, les volets sont ouverts mais la maison vide et le portillon entrouvert. Elle n’a pas fermé à clé ? Maelle ramasse la trottinette dans la cour et décide de se rendre au cimetière. C’est évident, elle est allée retrouver les siens.

La grille du cimetière est entrebâillée. L’enfant s’avance et son regard balaie méthodiquement les allées. Personne, à part un corbeau perché sur la benne à ordures. Elle contourne les buissons de buis qui s’élèvent comme des petits murs. Ses pas ne font aucun bruit sur le sable mais son cœur cogne très fort dans sa poitrine. Soudain, elle l’aperçoit, son arrière-grand-mère, enroulée dans son châle de laine rouge. Elle est agenouillée devant une tombe. Quand elle s’approche, elle la voit secouer une boule à neige sous la croix de Jésus avant de la déposer délicatement sur la pierre rose. Maintenant que Maelle est tout près, elle distingue Bambi sous les flocons qui dansent.

La vieille femme lève vers elle des yeux embués, elle tend les bras à la petite. J’ai si peur des morts, Maelle… J’ai toujours fleuri leurs tombes, toi, tu le sais, ma puce… Maman vient de me gronder parce que je ne dépose pas assez de cadeaux au cimetière. Il en faut un pour chacun. Tu me prêtes ton argent de poche ? On va les acheter ensemble ?

 

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6 thoughts on “J’irai fleurir vos tombes, par Danièle Frauensohn

  1. Oui c’est… fffiou. C’est tragicomisentimental ce texte (oui ça n’existe pas comme mot mais je ne vois pas comment dire). Bravo, vraiment.

    Petit coup de coeur personnel pour le « Tu sais, ma fille, les morts ne plaisantent pas. Si tu ne fais pas correctement ton travail, ils sortent un bras de la tombe pour te tirer les oreilles. Parfois, ils viennent te réveiller dans ton lit, la nuit, pour te punir. » xD

  2. Comment ne pas penser à nos anciens au travers de ce texte ?
    De l’émotion la plus pure par le biais de ces deux personnages touchants de simplicité.
    Merci 😀

  3. Très fort en émotions, beaucoup de douceur aussi. Très beau texte. Et cette façon de traiter la contrainte par petites touchettes, comme ça, sans s’y arrêter lourdement. J’ai beaucoup aimé ! Bravo <3

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