Introspections, de Caroline Devred

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Photo de Skitterphoto sur pixabay (CC0 Public Domain).

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Il y avait cet homme. C’était important, un nœud de sa vie se jouait. Il fallait qu’elle en parle à celui qui l’écoutait. D’un mouvement de la tête, ce dernier lui fit signe de continuer. Ce n’était pas évident, c’était intime. En même temps, elle était allongée sur ce divan pour évoquer l’intime. Elle se retenait de se ronger les ongles pour trouver l’inspiration. Le plus simple était d’expliquer leur rencontre. Cela avait eu lieu à la salle Dumas. Ils s’y croisaient tous les mardis soir. Le cours de badminton de celui qui allait, en tout cas symboliquement, l’obliger à se déshabiller sur le canapé le plus désagréable de la planète – s’il était agi du sien, elle l’aurait au moins recouvert d’un sur-matelas – ; voilà, qu’elle laissait encore son esprit vagabonder. Elle était là pour cela, mais quand même. Où en était-elle ? Ah, oui, le cours de badminton. Ce cours se terminait lorsque son cours de danse orientale démarrait. Cours qu’elle suivait à la demande du propriétaire du mauvais sofa. Le but avoué étant qu’elle se réconcilie avec son corps. Qu’elle l’aime.

Tu sais,

si tu continues à te développer comme ça,

je ne vais plus savoir que faire de toi.

Qu’elle apprenne à l’aimer. Vaste programme.

Bref, avec les autres joueurs, ils occupaient la salle avant qu’elle et le reste du troupeau l’investissent.

Et voilà, absence-de-rembourrage ne pouvait s’empêcher de lui demander si la danse lui faisait du bien. Il n’en démordrait jamais. Oui, ça lui faisait du bien. Elle se sentait à sa place au milieu des autres. Mieux, elle s’amusait. Par contre, il était hors de question de lui accorder cette victoire. Surtout pas aujourd’hui, elle voulait parler de cet homme. Cet homme qui lui mettait un peu la tête à l’envers.

A force de se tenir la porte le mardi, ils s’étaient mis à échanger quelques mots. Quelques mots qui étaient devenus quelques phrases. Un soir, elle rougissait rien que d’y repenser, il l’avait attendue et ils avaient fini la soirée autour d’un café. Cela l’avait gênée. Les remarques graveleuses des autres apprenties danseuses n’y étaient certainement pas pour rien. Cela l’avait gênée, mais en même temps cela l’avait profondément touchée. Voilà longtemps que l’on ne lui avait offert si belle preuve d’attention. C’était comme cela que cela a commencé. Elle ne lui en avait pas parlé plus tôt à monsieur zéro-confort, parce que … Elle ne saurait correctement l’expliquer. Elle imaginait que mettre des mots dessus romprait le charme, attirerait la malchance. Dire ce qui lui arrivait n’est pas dans ses habitudes.

Ce sera notre petit secret à toi et moi.

Bien que ce soit de son plein gré qu’elle dépensait chaque jeudi une fortune pour se raconter, ce n’était pas dans ses habitudes.

Ah, le recueilleur de confidences était comme un chien sur son os. Elle se confiait, enfin. Mais vous m’en parlez …  , la relança-t-il.

Inutile de tergiverser, autant se jeter à l’eau. Elle lui en parlait, parce que cela devenait sérieux. Rapidement ils s’étaient découverts très complices. Malgré cela, l’homme à la raquette prenait son temps. Pas comme un loup guettant sa proie – un loup guettait-il vraiment sa proie ? – plutôt comme quelqu’un de soucieux de poser quelques bases avant de se lancer. C’était agréable de se faire draguer un peu plus longtemps que la vie d’un verre de bière. C’était agréable et cela permettait de mieux se connaître. La personne qu’elle avait entrevue lui plaisait. Elle avait peur de tout gâcher.

« Vous ne lui plaisez pas ? » Elle endurait des heures dans sa salle d’attente, se pliait à des instructions ridicules pour un « Vous ne lui plaisez pas ? ». Qu’est-ce qu’il était agaçant. Si, il lui semblait que si.

Elle voulait parler d’un point de vue sexuel. Le joueur de badminton était adorable. Il la courtisait avec patience. Mais, il n’en restait pas moins un homme. Il n’en restait pas moins un pénis pensant, si on était lucide. Et côté sexe, pendant qu’on y était à être lucide, il fallait admettre qu’elle n’était pas très douée. Elle n’était même pas certaine d’aimer ça.

C’est parce que c’est la première fois.

Tu verras, après tu aimeras ça.

Vous avez une fille pourtant, nota le praticien. Oui, elle avait une fille, que répondre à cela ? Oh, elle savait, elle allait lui renvoyer dans les dents sa phrase préférée : Hum, hum. Hum, hum ? rétorqua-t-il. Ok, ok, à ce jeu-là, il était le plus fort, autant être claire et franche. Avec le père de son enfant, elle craignait n’avoir eu qu’une vie sexuelle à visée reproductive.

Et vous ne vouliez pas être reproduite ? lui asséna le clinicien. Bon, ok, c’était sûrement freudien son truc, mais à faire semblant de ne rien comprendre à ce qu’elle racontait, il l’empêchait de s’exprimer ! Ça la rendit dingue au point de lui balancer son agacement à la figure.

Oh, oh, ce hum-hum-là avait un petit goût de félicitation. Que voulait-elle dire, si ce n’était pas qu’elle ne voulait pas être reproduite ? Tout simplement que, sexuellement, entre celui dont elle avait porté un temps le nom et elle, cela n’avait jamais fonctionné. Pourtant, au début de leur relation, non seulement son mari se montrait fougueux, mais il était aussi doux, tendre, attentionné.

Tu peux crier, tu sais.

J’aime ça, le faire, pendant que tu cries.

Au début, il n’était pas l’homme qu’il était lorsqu’elle avait entamé ses consultations. C’était quelqu’un de charmant. Vraiment. Et si elle en croyait ce que disait sa fille, il l’était redevenu.

Le problème c’était elle. Elle n’avait jamais réussi à jouir lorsqu’ils faisaient l’amour. Ça avait rendu dingue son époux. La faire ne serait-ce que gémir était devenu son idée fixe. Malheureusement, plus il s’obstinait, plus ça la braquait. Elle n’arrivait même pas à faire semblant. Petit à petit, leur mésentente au lit avait tout pollué. La suite inutile de la conter, elle permettait à monsieur hum-hum de payer les appareils dentaires de ses enfants.

Hum, hum, comme vous n’avez pas simulé avec votre ex-époux, vous n’allez pas savoir le faire avec, débuta le bien nommé. Jean, compléta-t-elle, il s’appelle Jean. En déduire de ne pas savoir simuler avec Jean, ce n’était pas un peu réducteur, l’interrogea-t-il imperturbable.

Le fait était qu’en réfléchissant, elle s’était rendue compte qu’elle n’avait jamais pris de plaisir. Dans les livres historiques anglo-saxons, il y a la fameuse maxime que la mère assène à la future épousée : lors de sa nuit de noce elle doit obéir à son mari et penser à la Reine. Force était de constater qu’elle avait beaucoup pensé à la Reine, pour une républicaine.

Ah, son « A la Reine ? » avait une bonne odeur d’étonnement. Mais, elle ne jouait plus assez pour le savourer. Elle pensait à la Reine ou à n’importe quoi qui puisse faire passer temps, continua-t-elle . Elle n’avait jamais été houp-là-tralala.

Fallait-il l’être ? Bien sûr que oui. Ce n’était tout de même pas le freudien qu’il était qui allait la contredire, non ? Pourtant si, il y avait un soupçon de contradiction dans son « Mais, vous ne m’avez jamais demandé à être, hum, hum, houp-là-tralala. ».

Si elle ne s’y était pas intéressée plus que ça, c’était parce qu’elle ne s’était jamais longuement penchée sur tout ce qui avait foiré ses histoires. La durée de vie d’un verre de bière ne laissait pas vraiment le temps à l’introspection. Là qu’elle ne voulait pas se rater, et qu’elle avait eu le temps de cogiter, elle se rendait compte que la case lit n’était pas en sa faveur. Elle n’y arrivait pas, au lit. Elle savait pourtant qu’il suffisait de se laisser faire.

Laisse-toi faire,

c’est tout ce que je te demande.

Ça ne marchait pas. Quelque chose était bloquée en elle. Elle se braquait. Elle devenait honteuse, terrifiée et persuadée qu’il ne fallait pas le faire. Tout ça à la fois. Résultat, elle était nulle côté performance, le pénis pensant le prenait mal, et le ver était dans le fruit.

Qu’est-ce qui la terrifiait avant tout ? D’avoir mal.

Mais, laisse-toi faire !

Cependant, elle n’avait pas souvenir d’avoir jamais eu mal au pieu.

D’être un mauvais coup, oui. Là, c’était de ne pas l’avoir été dont elle n’avait pas souvenir.

Peur aussi, d’être faillible. Elle détestait que la situation lui échappe. Elle désirait tout contrôler. Tout devait se passer comme elle l’avait prévu, planifié. Ça devait être parfait. Elle devait être parfaite. Si on prenait Jean, c’était la version maquillée et costumée pour la danse orientale qu’il connaissait d’elle. Cette version-là était un peu-beaucoup mieux que ce qu’elle était au naturel. Elle avait très peur de se présenter à lui sans fard. Elle se voulait sexy et jeune. Elle tenait à sa jeunesse.

Oui, elle savait, qu’elle faisait jeune. Malgré tout, elle avait toujours eu la certitude d’être trop vieille. D’être périmée. L’impression que, mise à nue, l’autre la rejettera.

Tu reviens.

Tu sais pourtant que je préfère les petites filles.

Les vieilles ne m’intéressent pas.

Si elle avait bonne mémoire, son père était un peu comme cela. Il avait très peur de vieillir. Elle se rappelait que quelques jours avant ses quarante ans, il avait précisé qu’il ne fêterait plus ses anniversaires. Avec son frère, ils avaient dû poser un ultimatum : pas de gâteau, pas de cadeaux. Sans ce chantage, il aurait définitivement arrêté le décompte à trente-neuf.

Et y avait-il autre chose qui tracassait son père ? Songeuse, elle cala ses mains derrière la tête pour mieux réfléchir. Voyons voir. Son père était obsédé par son poids, le poids de sa femme, celui de ses enfants. C’était peut-être pour cela qu’elle faisait cette fixation sur les glaces. Elle était incapable d’en manger. Pire lorsque sa fille en dégustait, elle avait des sueurs froides. Elle avait l’impression que son petit bout de chou courait un grave danger.

Tu vois c’est facile,

c’est comme lécher une glace.

Sa gamine léchait la crème joyeusement et elle, au lieu de partager ce moment sucrerie, elle paniquait.

C’est bien, continue.

Tu vois que tu y arrives.

Il lui était même arrivé d’arracher le cornet des mains de l’enfançon. C’était complètement irrationnel comme comportement. D’autant plus que sa mère à elle lui assurait qu’elle avait été une enfant fluette et que même son père ne l’avait jamais empêché de manger une glace. Pourtant, il y avait quelque chose.

Et voilà, maintenant il fallait qu’elle parle de sa mère. C’était tellement cliché. Elle obtempéra de mauvaise grâce. Monsieur hum-hum avait décidément l’art de faire dévier les conversations. Il n’y avait pas grand-chose à dire à ce sujet. Sa maman était très prise. D’ailleurs, c’était plus son tonton qui les avait élevés. Il était instituteur, donc il avait les mêmes horaires qu’eux. Il venait les chercher à la sortie des cours. Ils goûtaient ensemble. Il leur faisait faire leurs devoirs. Il les baignait

Et qu’est-ce qu’il se passe si un petit poisson essaye de rentrer par là ?

et il les mettait en pyjama. Il était très présent. Certains soirs, avec son aîné, elle restait même dormir chez ce cher oncle.

Fais-moi une petite place dans ton lit.

Néanmoins, c’était étrange, elle n’arrivait pas à se remémorer un bon souvenir de cette époque. Aucun souvenir précis en fait. Juste ce qu’on lui avait raconté. Elle avait comme un trou dans son passé.

Un trou ne semblait pas être le terme adéquat. Il fallait qu’elle fût plus précise.

Voilà,

c’est bien.

Si elle pensait à son enfance, elle avait un blanc. Elle ne pouvait rien visualiser. Quelques ombres tout au plus. C’était tout noir. Oui, tout noir.

Tu sais comment ça se passe.

Commence.

FIN

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3 thoughts on “Introspections, de Caroline Devred

  1. J’avoue qu’il m’a fallut être au 3/4 pour avoir un doute sur la chute, pas mal 🙂
    Concernant la forme, quelques fautes de frappes et quelques phrases un peu dur à lire, surtout dans la première partie (mais il y a encore 3h ^^)

  2. Oui, bien sûr, un vide de quelques années pour oublier.
    le début, lent, un peu lourd par moments, amène la suite peu à peu.
    Une plongée dans les eaux sombres d’une enfance abimée.
    Le contexte s’amuse du contenu caché.
    La chute laisse deviner les silences.

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