Impitoyable, par Violette Paquet

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

10 janvier 2116, 9h07

– Alerte : intrusion détectée, matériel endommagé ! Alerte : intrusion détectée, matériel endommagé ! Alerte : intrusion…

Cinabre entrouvrit les yeux. Une lampe d’un rouge agressif clignotait dans la pièce, rendant sa migraine pire qu’elle ne l’était déjà. Elle passa une main gantée sur sa tempe, appuya dessus comme s’il s’agissait d’un remède miracle, en vain. Sa bouche était sèche, ses muscles endoloris et la voix lancinante d’une alarme l’énervait.

Elle se redressa. Que faisait-elle allongée sur cet étrange sol gris et métallique ? Elle tira son carnet électronique de sa veste. La date l’étonna. Habituellement, elle fêtait la nouvelle année avec sa compagne, Amarante. Elle et Cinabre organisaient des voyages avec leurs amis. Elles s’amusaient tant et si bien qu’elles avaient besoin de plusieurs jours pour s’en remettre. Les 10 janvier, elle les passait sur les plages, pas sur un sol métallique.

Une fois debout, elle épousseta son uniforme. Sa veste rouge sombre était doublée d’une importante fourrure. Son pantalon noir élimé et tâché de boue trahissait une longue marche. Elle caressa machinalement le blason de son équipe, une croix constituée d’un sabre et d’un tube à essai, cousu au niveau de son cœur. Elle ne pouvait s’empêcher de le toucher quand elle était nerveuse.

14 novembre 2115, 12h

Cinabre passa son doigt sur la croix du Département de la Recherche. Elle fixait les lèvres d’Amarante sans l’entendre. Comme souvent, Amarante présentait un projet à un groupe de personnes susceptibles de lui offrir un financement. Cinabre était toujours présente pour la seconder, même si elle demeurait silencieuse. Ce jour-là, personne ne prenait Amarante au sérieux. Il suffisait de lire les expressions amusées ou ennuyées des potentiels mécènes. L’exposé avait atteint le point où chacun sentait qu’il n’avait aucun sens et que c’était une perte de temps.

Lorsque les invités s’en furent allés, Amarante s’approcha de Cinabre pour se blottir dans ses bras.

– Cinquième présentation de cette expédition et personne ne veut nous aider…

– Tu vas trouver quelqu’un, j’en suis sûre.

– Tu es trop confiante. Peut-être que notre projet n’a aucun intérêt. Peut-être que nous devrions travailler sur un autre sujet. D’habitude, j’arrive tout de suite à les convaincre.

Cinabre glissa ses doigts sous le menton de sa compagne pour la forcer à la regarder. Elle détailla son visage rond, lunaire, et ses yeux pâles. Amarante était très charismatique. Dès qu’elle présentait une idée, ses interlocuteurs se laissaient emporter par ses paroles. Leur projet était peut-être trop compliqué, trop dangereux, s’ils ne souhaitaient pas la suivre.

Elle attrapa une mèche de cheveux bruns d’Amarante qu’elle entortilla autour de son index.

– Je vais trouver une solution, Am’. Fais-moi confiance.

10 janvier 2116, 9h28

Cinabre posa une main sur le pommeau de son sabre. Elle hésita un instant puis le dégaina : l’alerte répétitive l’inquiétait. D’un regard bref, elle remarqua qu’elle était dans une petite cafétéria d’une vingtaine de mètres carrés, seule. La migraine tonnait dans son crâne.

Elle s’approcha d’un réfrigérateur qui trônait dans un coin et l’ouvrit. L’odeur de moisi la prit à la gorge. Elle manqua de vomir, referma immédiatement la porte. Nul doute : elle était dans une pièce qui n’avait pas été utilisée depuis longtemps. Elle était poussiéreuse mais ordonnée. Difficile de savoir si les lieux avaient été abandonnés à la hâte.

– Bon sang… Qu’est-ce que je fous là ?

Elle chassa une mèche bleutée qui tombait en travers de son regard en passant sa main libre dans sa crête. Elle était rassurée d’entendre sa voix, même si elle était rauque et fatiguée. Elle n’était pas blessée. Elle était juste dans une situation inexplicable.

Elle quitta la pièce pour entrer dans un vaste couloir gris. Une lumière matinale venant d’une fenêtre s’accrochait à la poussière, des minuscules éclats entouraient Cinabre.

– Amarante ?

Désorientée, Cinabre n’oubliait pas sa compagne. Elle l’appela tout en se dirigeant vers la fenêtre au bout du couloir. Seule la voix de l’alarme lui répondait. La lampe rouge troublait la lumière éclatante vers laquelle Cinabre avançait. Elle posa une main sur la vitre. À l’extérieur, elle voyait une immense ville recouverte de neige. Les bâtiments ressemblaient à des cubes sombres ensevelis. Elle se trouvait au moins au vingtième étage d’un immeuble. Dehors, la ville paraissait inhabitée et silencieuse. Cinabre craignait d’être la dernière voix, avec la sirène, dans ce monde.

Et il y avait ce blanc qui l’hypnotisait.

20 novembre 2115, 21h15

L’homme qui mangeait en face d’elle était une statue de marbre, ou, du moins, cherchait tant et si bien à s’en rapprocher qu’il parvenait à maintenir l’illusion. Il était vêtu d’un costume trois pièces blanc, avait la peau si pâle qu’il aurait pu paraître malade s’il n’était pas si athlétique, et ses cheveux noirs et bouclés soulignaient l’ensemble blafard.

– Vous avez besoin d’argent, donc…

– Nous ne pouvons pas faire cette expédition sans moyens. Il faut payer le matériel, les cartes, le véhicule…

Cinabre ne savait pas pourquoi elle se sentait obligée de détailler les dépenses. Elle aurait préféré qu’Amarante soit à sa place, mais Amarante n’accepterait pas de s’adresser à ce genre de personne.

– Vous voulez que je sois votre mécène, vraiment ? demanda la Statue d’un ton amusé.

– Oui.

– J’ai une règle. Je ne me lance dans aucun projet si je ne peux pas y trouver mon compte.

– Je suis prête à écouter vos conditions.

– Trois de mes hommes vous accompagneront. Ne vous inquiétez pas, ils seront chargés de votre protection et ne vous gêneront pas dans vos recherches. Si vous traversez la neige et des villes abandonnées, il vaut mieux avoir une escorte contre les pillards.

Cinabre plissa les yeux. Elle était soldate de métier et l’idée d’avoir des mercenaires dans son équipe ne lui paraissait pas prudent. La Statue allait certainement profiter de leur mission pour piller les environs. Ce n’était pas très honnête mais c’était un compromis. Amarante n’avait pas réussi à lancer leur recherche en empruntant des chemins directs et honnêtes. Il était temps d’utiliser des méthodes moins appréciables et plus marmoréennes, en somme.

Elle tendit la main à la Statue, dont les doigts étaient glacés. Il lui serra fermement la main.

– J’accepte leur présence, annonça Cinabre.

Elle convaincrait Amarante de leur utilité.

10 janvier 2116, 10h

Cinabre se détacha de la fenêtre pour explorer le bâtiment, troublée par ce souvenir qui s’était imposé à elle. Elle descendit des escaliers, parcourut des couloirs qui se ressemblaient tous : gris, poussiéreux, éclairés par cette lumière rouge qui clignotait et lui rappelait l’urgence de la situation. Elle avait accepté que des mercenaires les accompagnent, elle et Amarante. Et après, que s’était-il passé ? Amarante avait-elle donné son accord ? Avaient-ils fait échouer la mission et déclenché les sirènes ? Ou, pire encore, étaient-ils responsables de sa perte de mémoire et de l’absence de sa compagne ?

Elle serra sa prise sur son arme et appela de nouveau :

– Amarante ! S’il te plaît, réponds-moi !

Elle ne devrait peut-être pas crier. Elle avait peur d’attirer l’attention des mercenaires, sans savoir s’ils étaient dans le bâtiment. Elle soupira, tentant de dissimuler ses craintes.

Soudain, la porte à sa droite s’ouvrit à la volée et un jeune homme lui fonça dessus, sabre au clair. Elle esquiva sa charge en plongeant sur le côté. Le garçon trébucha et se cogna contre le mur du couloir. Il gémit. Cinabre comprit très vite, en observant ses mouvements désordonnés, qu’il n’était pas un bon combattant.

– Attendez ! M’attaquez pas ! supplia-t-il.

– Il fallait réfléchir avant de m’agresser !

Elle se leva et l’attrapa par le col, menaçante. Il avait les larmes aux yeux. Son prénom lui revint, alors qu’elle remarqua son casque rouge trop grand pour lui et son duvet roux au menton : Azur. Elle le relâcha. Il n’était pas dangereux, seulement terrifié. Il remit en place son uniforme rouge sombre.

– Azur… le guide.

– Désolé ! Je… vous êtes celle qui m’a employé, non ?

Elle hocha la tête. Les images étaient floues et pourtant elle se souvenait avoir signé un contrat avec lui. Il parut immédiatement plus rassuré.

– Madame… Est-ce que vous savez pourquoi je suis ici ?

Cinabre détailla le garçon. Elle avait espéré lui poser des questions sur leur mission.

– Tu n’as aucun souvenir ?

– Non, je me suis réveillé dans une espèce de bureau. Je ne sais pas ce que je fais ici.

– J’étais un peu plus haut dans l’immeuble, je suis aussi perdue que toi. Est-ce que tu as vu Amarante ?

– Qui ça ?

– Une femme, brune, avec un visage rond.

– Vous êtes la première que je croise ici. Je vois même pas qui c’est, cette Amarante.

Elle était forcément partie avec elle.

– Allons la chercher et partons d’ici, Azur.

Le jeune homme la fixa avec un mélange de crainte et de perplexité, avant de presser le pas pour la suivre.

28 novembre 2115, 15h26

Azur se pencha sur son contrat d’engagement. Il leva les yeux pour demander :

– On part bien le 15 décembre, alors ?

– Ouais. Désolée, tu passeras probablement ton nouvel an sur la route.

– C’est clair. On sera pas arrivés avant un mois. Et puis il y a la neige… est-ce que vous êtes sûres que vous voulez partir maintenant ? On peut attendre le dégel.

Amarante pencha la tête sur le côté. Elle croisa le regard de Cinabre. Oui, elles pourraient attendre les beaux jours. Mais la Statue avait demandé à faire partir l’expédition au plus vite. Il était impensable de faire attendre leur mécène.

– N’attendons pas, trancha Cinabre. La science a besoin de nous.

– Le futur a besoin de nous, reprit Amarante.

10 janvier 2116, 11h35

Azur avait demandé une pause après avoir parcouru les étages au pas de course. Cinabre repéra une autre cafétéria. Elle poussa la porte. L’odeur de moisi était plus forte que la dernière fois mais les sièges rembourrés leur donnaient envie. Le garçon eut l’idée de déplacer les fauteuils dans le couloir, laissant des traînées dans la poussière accumulée sur le sol.

– Je suis crevé. Vous êtes sûre qu’elle est là ?

– Je l’espère.

Elle n’en savait rien. Elle ne se souvenait même pas de leur sujet de recherche, alors comment pourrait-elle savoir si Amarante était dans cet immeuble. À bien y réfléchir, elle espérait que sa compagne soit dehors, loin de cette alarme qui lui vrillait le crâne, avec tous ses souvenirs. Il devenait difficile de ne pas paniquer, de ne pas s’énerver.

Azur s’affala sur un siège. Le garçon était terrorisé.

– Vous entendez la sirène ?

– Comment ne pas l’entendre ?

– C’est flippant quand même. C’est carrément flippant. Vous savez ce qui s’est passé ? Pourquoi ça sonne ?

– Azur, je n’en sais pas plus que toi. On est dans la même galère. Et calme-toi, s’il te plaît. Tu me fatigues.

– Mais quand même ! C’est nous, l’intrusion ?

Elle secoua la tête.

– Je n’en sais rien.

C’était probable. Mais il y avait beaucoup de facteurs à prendre en compte. Tout d’abord, ils étaient accompagnés de mercenaires dont les intentions n’étaient peut-être pas des plus louables. Ensuite, la nature même de la mission restait à déterminer. Si Amarante était à l’origine du projet, elles devraient protéger quelque chose. Si, à l’inverse, c’était une idée de Cinabre, elles étaient là pour détruire une menace.

Avec cette perte de mémoire, la soldate se demandait si elle n’avait pas échoué sa mission. Elle se pencha vers le garçon.

– Il faut remonter la piste avec les informations que nous avons pour l’instant. D’abord, essayons de comprendre à quoi sert cet immeuble.

– Eh bien… il y a des bureaux, des cafétérias, des escaliers… Et l’immeuble est au beau milieu d’une ville abandonnée.

– Des gens travaillaient ici. Mais sur quoi ?

Elle lui donna une claque sur la cuisse. Il sursauta.

– Allez, Azur ! Enquêtons !

Il se leva en maugréant. Elle tenta un sourire pour l’encourager mais il traînait des pieds. Elle le comprenait.

– Je suis crevé, hein ! Et puis peut-être qu’on prend trop de risques !

30 novembre 2115, 23h25

Amarante se pencha au-dessus de l’épaule de Cinabre. Elle caressa sa nuque puis annonça soudainement :

– Peut-être qu’on prend trop de risques…

La soldate haussa les sourcils et se leva brusquement de sa chaise de bureau. Elle manqua de faire tomber sa tablette mais la rattrapa juste à temps.

– Pourquoi est-ce que tu dis ça maintenant ?

– Parce que j’ai réfléchi. Je pense que c’est pour ça que nous avons eu autant de mal à trouver des financements. Les enjeux sont trop risqués.

– Nous avons déjà traversé des villes abandonnées, Am’.

– Ce n’est pas le problème. Le souci c’est que nous avons un projet sur la mémoire, tu vois ?

– Je connais notre projet, merci.

Amarante secoua la tête. Elle prit la main de sa compagne pour l’arracher à son travail et traverser leur appartement jusqu’à la chambre à coucher. Cinabre observa leur mur couvert de photos de vacances dans tous les coins de la planète Terre. Un jour, peut-être, elles s’offriraient un voyage sur la Lune.

– Cin’… Imagine un peu que notre projet ne fonctionne pas aussi précisément qu’on le souhaiterait. Imagine que nous fassions des erreurs.

– Si nous ne prenons pas de risque, nous n’arriverons à rien. Autant changer de métier et quitter le Département de la Recherche !

– Certes… Mais si nous effaçons les mauvais souvenirs des gens ? Si nous n’arrivons pas à reproduire le virus ? Qu’allons-nous faire ?

– Ce que tout membre du Département de la Recherche ferait : nous chercherons.

Elle déposa un baiser sur les lèvres d’Amarante pour l’empêcher de protester, puis lui murmura :

– Je crois que nous sommes fatiguées. Reposons-nous.

10 janvier 2116, 12h

– Alerte : intrusion détectée, matériel endommagé !

Cinabre et Azur se trouvaient dans un bureau des ressources humaines. Ils fouillaient dans des dossiers abîmés par le temps. Néanmoins, c’était une mine d’informations. Les intitulés de postes, les fichiers des employés étaient clairs : cet immeuble était un laboratoire de recherche sur les maladies infectieuses.

Dès lors, le matériel endommagé devenait une menace glaçante. La soldate ne pouvait plus ignorer la mise en garde. Azur, lui, tremblait de tous ses membres.

– Pitié, sortons. Si elle a découvert la même chose que nous, Amarante est partie.

Cinabre secoua négativement la tête. Si elle comprenait bien la situation et sa mémoire qui lui revenait lentement, elles étudiaient un virus et craignaient d’effacer des souvenirs. Elle se trouvait donc au coeur de son lieu de recherche et quelque chose s’était mal passé.

– Non. Tu ne la connais pas.

Jamais Amarante n’abandonnerait si près du but, même si elle rencontrait une difficulté.

23 décembre 2115, 16h34

Les trois mercenaires semblaient sortir du même moule. Céladon, Prasin et Viride étaient indissociables, tous carrés, musclés et recouverts de cicatrices diverses. Amarante et Cinabre avaient cherché à les reconnaître mais ils s’habillaient tous avec des manteaux de fourrure et des paires de jeans élimées, toujours de la même couleur blanche pour se dissimuler dans la neige. Ils se rasaient les cheveux et recouvraient leurs crânes des mêmes bonnets. L’exercice étant vain, Cinabre s’était fait une raison et avait abandonné. Amarante essayait toujours de se montrer sympathique avec eux. Sa compagne la soupçonnait de les différencier grâce à leurs anciennes blessures.

Le voyage avait commencé depuis peu et, déjà, les tensions se ressentaient. Les trois hommes n’écoutaient pas souvent les ordres et effrayaient Azur. Le guide se tenait toujours à une certaine distance d’eux et de la carriole qui servait à transporter le matériel. D’un côté, Cinabre était heureuse de voir un guide qui partait aussi souvent en éclaireur. De l’autre, elle avait peur qu’il cherche à semer les trois brutes, quitte à mettre en danger ses commanditaires.

Heureusement, Amarante était décidée à utiliser ses talents diplomatiques pour lier l’équipe. Elle discutait avec tout le monde et résumait régulièrement la situation à Cinabre. Dès qu’elles étaient sur le terrain, Cinabre prenait leurs expéditions en main.

– Je crois qu’ils ne t’aiment pas, Cin’.

L’annonce d’Amarante était subite et, dans un sens, peu étonnante. Les mercenaires et elle appartenaient à deux mondes bien différents. Ils avaient fait du combat leur métier, mais elle avait choisi la loyauté au Département de la Recherche, et eux à l’argent.

– Que veux-tu que j’y fasse ?

– Rien, à part faire attention à ce que tu leur dis. Je ne veux pas que tu les énerves.

– Je suis leur supérieure pour cette mission.

– Non. Tu aimerais l’être. Leur supérieur, c’est l’homme chez qui tu es allée les chercher.

Cinabre aurait aimé protester, dire à sa compagne qu’elle se trompait, que les mercenaires lui avaient été imposés. Mais s’il y avait bien une chose qu’elle avait apprise durant sa relation avec Amarante, c’était que sa compagne avait toujours le dernier mot durant leurs disputes.

Excédée, elle choisit de se taire.

10 janvier 2116, 13h11

Cinabre appuya sur sa tempe. Sa migraine ne s’arrangeait pas et chaque souvenir lui causait des douleurs. Elle luttait pour retrouver son esprit, pour terminer le puzzle de ses derniers jours. Elle s’était énervée contre Amarante parce qu’elle lui avait énoncé une vérité désagréable. Et après ? S’étaient-elles séparées ? Cette possibilité lui tordit le ventre. Il était hors de question de rompre avec Amarante. Elle ne se le pardonnerait jamais.

Elle avait convaincu Azur de cesser de descendre le bâtiment pour gravir les étages. Ils avaient trouvé un ascenseur qui refusait de fonctionner. Le guide s’essoufflait sur les escaliers recouverts d’une moquette poussiéreuse, où chacun de leurs pas soulevait un nuage gris.

Le premier laboratoire se trouvait un étage au-dessus de celui dans lequel elle s’était réveillée. La lumière rouge de l’alarme rendait les tables de travail inquiétantes, ici plus qu’ailleurs. Cinabre n’aurait jamais imaginé que des rangées de tubes à essai lui paraîtraient aussi menaçantes.

Elle perçut un mouvement derrière une des tables. Elle eut à peine le temps de forcer Azur à se baisser qu’un homme bondit sur elle. C’était Céladon, Prasin ou Viride, peu lui importait. Elle fit un pas de côté pour esquiver la charge, lui donna un coup du pommeau de son sabre sur l’arrière du crâne. L’homme trébucha sur une table, renversant des béchers dans un terrible fracas.

Il grogna et se redressa en jetant une chaise sur la soldate. Elle réagit trop lentement pour l’éviter et dut l’attraper pour ne pas tomber. L’homme en profita pour lui asséner un coup de poing au visage. Sonnée, elle trébucha.

1er janvier 2116, 18h47

Le coup avait été dur. Cinabre se tenait la mâchoire, assise dans la neige. Elle aurait certainement un hématome. Elle jeta un regard noir à Céladon, Prasin ou Viride. L’homme la toisait de toute sa hauteur. Quand elle était à terre, elle avait l’impression d’être face à trois immeubles blancs.

Amarante accourut auprès de sa compagne mais une des brutes l’attrapa par le bras et la retint. La brune lui adressa un regard assassin, de ceux que Cinabre craignait. La soldate se redressa, serrant les poings.

Il lança à Amarante :

– Elle a mauvais caractère, votre petite femme. Vous êtes sûre que vous voulez rester avec elle, boss ?

La brune dégagea son bras dans un mouvement vif. Elle toisa l’homme du regard.

– Touchez encore une fois à Cinabre et je vous fais regretter chacun de vos actes.

– C’est pas de notre faute si elle nous prend de haut, boss !

– Ne cherchez pas à vous justifier. Je n’ai pas le pardon facile.

10 janvier 2116, 13h20

Cinabre se leva en se tenant la mâchoire. Elle avait si mal à la tête qu’elle commençait à voir flou… à moins que ça ne soit le coup qu’elle venait de recevoir, ou le souvenir du précédent. L’homme dégaina son sabre, prêt à l’affronter.

– Je sais pas ce que tu m’as fait, chercheuse, mais je vais te le faire payer.

– Attends…

Il était difficile de ne pas le prendre pour un ennemi. Lui ou un de ses camarades l’avait déjà agressée. Néanmoins, elle savait qu’il lui manquait des éléments. Dix jours lui manquaient. Dix jours, c’était tout un monde, un tas de possibilités.

Il n’attendit pas. Il se jeta sur elle. Elle para son coup mais la force de l’homme mettait ses muscles à l’épreuve. Elle devait compter sur son agilité. Il frappait autant du poing que du sabre, au risque de se faire toucher. Sa technique la troublait. Elle peinait à trouver le moment où elle pourrait contre-attaquer.

– Cinabre !

La voix la fit sursauter. Le mercenaire s’arrêta à son tour et posa une main sur son front, désorienté. Cinabre n’eut pas le temps d’ordonner ses esprits : une lame sortit du ventre de son adversaire. Il cracha du sang à son visage et son regard se voila. Il était mort, devant elle, et Amarante retira son sabre du cadavre.

7 janvier 2116, 22h54

– Heure du décès, 22h53.

Un silence suspendit la troupe un instant. Puis, quelque part, la neige craqua et le froid se fit sentir. Amarante frémit et ferma sa veste. Elle croisa le regard de Cinabre qui se demanda qui de l’hiver ou de sa compagne était le plus terrible.

– Désolé, Prasin, murmura Céladon ou Viride au-dessus du corps de leur compagnon d’armes.

Le corps était pâle, presque vert. Il était tombé malade une semaine auparavant. Il avait commencé à vomir tout ce qu’il mangeait, peut-être même plus, puis avait craché du sang. Il avait émis une odeur putride envahissante. Puis il s’était éteint sur la carriole. Il en était tombé la tête la première, son nez s’était brisé dans un craquement sourd. Au moins, il ne l’aurait pas senti.

Les deux brutes restantes creusèrent un trou pour ensevelir leur ami. Il n’était pas rare que des gens meurent sur la route. Tomber malade à un mois de marche de la civilisation, c’était redoutable. Azur murmurait dans son duvet que c’était une des raisons pour lesquelles il avait déconseillé de partir durant l’hiver.

Cinabre, elle, avait des doutes. Elle avait bien noté le changement de comportement d’Amarante. Elle avait remarqué que l’homme était tombé malade peu de temps après son agression. Et Amarante savait les différencier. Elle s’était même disputée avec eux une heure après la bagarre. Elle les avait quittés plus énervée que jamais.

Ce que les brutes ne savaient pas, c’était qu’Amarante avait toujours le dernier mot. Alors quand Céladon ou Viride entra dans une tablette que Prasin était mort à cause d’une maladie, Cinabre corrigea mentalement : il avait été empoisonné.

10 janvier 2116, 13h25

– Amarante !

– Cin’ !

La brune laissa tomber son sabre ensanglanté pour enjamber le mercenaire et se blottir dans les bras de sa compagne. Elle l’embrassa tendrement, comme si elle ne venait pas de tuer un homme, puis posa sa tête contre son épaule.

– J’ai eu si peur de ne pas te retrouver, gémit-elle.

– Tout va bien, maintenant.

Cinabre n’était pas convaincue par ses propres paroles. Elles étaient dans un laboratoire de recherche sur des maladies, un matériel avait été endommagé et il était assez important pour qu’une alarme les martèle de ses mises en garde. Puis il y avait un homme qui leur voudrait probablement du mal depuis qu’Amarante avait tué ses deux compagnons. Et, pour couronner le tout, sa mémoire était en miettes.

– Qu’est-ce qui s’est passé, Am’ ?

Tout son corps lui hurlait de lui demander pourquoi elle avait tué le mercenaire alors qu’il y avait d’autres moyens de l’arrêter.

– Je… Je n’en suis pas certaine. Je t’expliquerai. On devrait sortir… Je crois.

Azur sortit de l’ombre pour s’imposer soudainement :

– Non ! Je risque ma vie bêtement depuis tout à l’heure pour vous retrouver, je passe mon temps dans les escaliers à faire du sport pour les quinze prochaines années, il est hors de question qu’on parte sans savoir si on a encore quelque chose à faire ici ! Et vous avez tué un mec, merde ! On fait pas ça, normalement !

– C’était lui ou Cinabre !

– Vous lui auriez planté la lame dans la jambe, il aurait pas pu se défendre et il aurait été vivant ! C’est… ce que vous avez fait c’est… nul !

Amarante soupira contre l’épaule de Cinabre. Elle se blottit davantage dans ses bras, à la fois fragile et terrifiante. La soldate était perdue. Elle voulait insister pour avoir des informations autant que protéger son amour.

Il y eut un silence pesant. L’odeur du sang gênait Cinabre. Enfin, Amarante s’expliqua :

– Ils m’ont agressée. Ils m’ont enlevée. Ils voulaient le virus. J’ai dû les guider jusqu’au coffre de confinement. Ils ont commencé à me menacer pour que je leur ouvre le coffre puis… j’ai refusé. Alors ils ont voulu me torturer et Céladon est parti à ta recherche. Ils savaient que tu chercherais à me sauver. Ils savaient que s’ils te faisaient du mal, je parlerais. Quand j’ai été seule avec Viride, j’ai… agi.

– Qu’est-ce que tu as fait ?

– Je ne sais pas… je ne sais plus exactement.

Amarante s’accrocha à sa veste.

– Je sais juste que je devais le faire.

9 janvier 2116, 14h

– Voilà !

Azur rayonnait de fierté. Il les avait menés jusqu’au laboratoire. Sa mission n’était qu’à moitié terminée mais il avait fait le plus gros, le plus admirable. Une des brutes força la porte d’entrée de l’immeuble. Une alarme retentit subitement :

– Alerte : intrusion détectée ! Alerte : intrusion détectée ! Alerte…

– Autant pour la discrétion, grogna Cinabre.

– Pas besoin d’être discrets : on est les seuls ici, répliqua l’homme.

Les mercenaires entrèrent les premiers dans le bâtiment. Azur hésita un instant avant de les rejoindre. Les lampes rouges de la sirène clignotaient, agressives. Cinabre hésita un instant. Elle n’avait rien contre le rouge, elle adorait cette couleur. Mais elle avait peur d’être déconcentrée par cette alternance d’obscurité et de sang.

Amarante entra en dernière dans le grand hall du bâtiment. Un bureau d’accueil trônait au fond de la pièce, surplombé par des écrans de télévision brisés. Cinabre s’en approcha dans l’espoir de trouver une carte des lieux, ou au moins d’apprendre où étaient les pièces où étaient enfermées les souches de virus.

Lorsqu’elle passa près de l’un des mercenaires, il l’attrapa par le bras et la frappa violemment à la tempe. Sonnée, elle mit un genou à terre. Son crâne l’élançait, comme s’il était sur le point d’éclater. Azur cria, l’autre mercenaire agrippa Amarante et la traîna jusqu’aux escaliers. Cinabre reçut un coup de genou dans le ventre. La brute la jaugea de toute sa hauteur :

– Si tu veux la revoir vivante, ne bouge pas.

Il partit retrouver son compagnon en courant.

Cinabre attendit à peine de retrouver son souffle avant de se relever et de les suivre. Une migraine affreuse la prenait et chaque pas était une épreuve. Après une montée douloureuse, elle entendit leurs voix :

– On est arrivés. File-nous les virus !

Dans son brouillard, Cinabre comprit enfin ce que la Statue attendait de l’expédition : ses hommes devaient lui livrer les ressources nécessaires pour créer des armes biologiques. Les souches de virus contenues dans ce laboratoire n’étaient pas toutes connues, souvent expérimentales et certainement dangereuses.

– Je refuse !

Évidemment, Amarante ne pouvait que résister. Cinabre s’approcha discrètement, la lame sortie. Elle se pencha légèrement pour regarder la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Ils étaient entourés de coffres métalliques. Céladon ou Viride pointait son sabre sur le cou d’Amarante. Néanmoins, tant qu’ils avaient besoin d’elle, ils n’allaient pas la tuer. Et peut-être qu’ils ne cherchaient même pas à les assassiner, sinon Cinabre n’aurait pas survécu à sa dernière agression.

Un des mercenaires attrapa un des bras d’Amarante et commença à le lui tordre. Son compagnon l’arrêta :

– Non, on a besoin d’elle. Va chercher plutôt sa copine. Ça va la faire parler.

– Non ! Ne touchez pas à Cinabre !

Un des hommes ricana.

– Je vais vous ouvrir les coffres ! Ne lui faites pas de mal !

Cinabre vit Céladon ou Viride se diriger vers elle. Elle s’élança dans les escaliers. L’homme la suivit. Elle descendit dans les escaliers, courut dans la poussière du bâtiment abandonné, puis entra dans la première pièce qu’elle croisa.

– Alerte : intrusion détectée, matériel endommagé ! Alerte : intrusion détectée, matériel endommagé !

À peine eut-elle fermé la porte qu’elle tomba inconsciente.

10 janvier 2116, 14h

– Sortons, ordonna froidement Amarante.

Son regard s’était davantage durci. Elle quitta les bras de Cinabre puis sortit de la pièce. Azur haussa les épaules puis la suivit. Même s’il souhaitait des explications, il n’avait pas envie de s’attarder.

Cinabre observa un instant le corps du mercenaire, désolée de l’abandonner. Elle sortit ensuite et partit à la rencontre de ses compagnons. Ils descendirent dans leur silence pesant habituel. Cette fois-ci, ils ne s’attardèrent pas. Ils s’accordèrent un temps de repos dans le hall glacé, dans lequel la neige se déversait déjà par la porte.

– Viride aussi est mort, annonça subitement Amarante.

Cinabre déglutit. Elle la laissa poursuivre :

– Je ne savais plus qui il était. Mais il avait l’air aussi perdu que moi et voulait m’agresser. Il me tenait pour responsable de sa perte de mémoire et… C’était lui ou moi. J’ai préféré que ça soit lui. Heureusement qu’il était diminué, je ne pense pas que j’aurais pu l’affronter autrement.

Amarante prit la main de Cinabre.

– Est-ce que tu m’en veux de les avoir tués ?

Cinabre secoua négativement la tête.

– Tu ne pouvais pas faire autrement…

Azur grogna dans son coin. Il n’était pas d’accord mais il avait peur d’elles. Elle le comprenait, elle serait effrayée aussi. Elle exerça une pression sur la main de sa compagne.

– Est-ce que tu peux nous dire ce qui s’est vraiment passé ?

– J’ai peur que tu m’en veuilles, Cin’.

– Allons, tu me connais si mal que ça ?

Amarante lui adressa un sourire amusé, loin de cette fureur froide de ces derniers jours.

– J’ai libéré le virus que nous recherchions… Tant pis pour notre expédition. Je préfère quelques trous de mémoire à arme biologique.

Cinabre fixa la porte ouverte du bâtiment. Si le virus avait été libéré, il s’était probablement échappé dans les airs. Et s’ils rentraient chez eux, ils risquaient de contaminer d’autres personnes. Amarante suivit son regard.

– Oui, il risque d’y avoir des dégâts et nous serons probablement mis en quarantaine à notre retour. J’y ai pensé.

– Et pourtant, tu as décidé d’agir.

– Oui.

La neige tombait. Cinabre passa une main dans sa crête en regardant Azur s’éloigner avec un air dépité. Il avait besoin d’être seul. Amarante posa sa tête sur l’épaule de sa compagne. Elle sourit.

– En même temps… Il ne faut pas se mettre en travers de mon chemin. Je le leur avais dit. Ce n’est pas ma faute s’ils l’avaient oublié.

FIN

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7 thoughts on “Impitoyable, par Violette Paquet

  1. Que de chemin parcouru, et toujours un plaisir de te lire et d’être là pour te soutenir, d’avoir la chance de te relire. Toujours la même frustration de n’avoir que si peu de temps pour développer l’univers, mais Amarante, Cinabre et Azur méritent amplement ce moment de lecture.

    • Je suis vraiment contente de pouvoir grandir à côté de toi. Tes encouragements me sont précieux.
      L’univers mériterait un peu de développement, oui. 24h, c’est terriblement court !

  2. C’est une belle idée, les deux moments qui se répondent avec une perte de mémoire entre les deux, et les souvenirs qui se reconstituent petit à petit. Les noms des personnages sont tous des couleurs non? Bien trouvé!

  3. Leur histoire pourrait devenir l’un de nos futurs. Au moins pour la base qui ressort plus que vraisemblable.
    Le fil se tient d’une période à une autre à mesure que le puzzle se reconstitue.
    De quoi faire un roman sans doute.
    Un beau challenge

    • Merci beaucoup !
      Je suis habituée à broder sur les possibles. J’aime imaginer ce que le monde peut devenir.
      Et pour un roman… peut-être un jour. J’aurais aimé avoir plus de temps pour décrire ce monde.

  4. Pingback: Violette Paquet | Les 24 Heures de la Nouvelle

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