Immortelle, par Leïla Rogon

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    IMMORTELLE de Leïla Rogon

 

Londres le 10 février 1855

 

Mon cher journal,

 

Me voilà à nouveau seule. Billie a quitté ce monde la nuit dernière. Je ne sais encore si je vais rester dans la maison que nous avions achetée il y a quelques années.  Elle me rappelle trop de souvenirs, mais en même temps je ne sais où aller. J’ai toujours redouté ce jour même si je savais qu’il arriverait. Billie était le seul à connaître réellement ma vraie nature. Sans doute devrais-je penser à m’en aller ? Londres est pourtant l’unique ville que je connaisse.

Je garde espoir qu’un jour tous mes pêchés soient pardonnés même si je sais que c’est impossible.

Pour tout te dire mon cher journal, j’aimerai moi aussi mourir et trouver enfin le repos éternel. Hélas, cela reste une pensée bien naïve…

 

Eva referma son journal et déposa sa plume sur son bureau avant d’aller se préparer pour les obsèques de son mari. Elle enfila une robe noire qui lui affinait la silhouette et s’assura qu’elle était bien plus descente que ce qu’elle pouvait porter habituellement. Elle prit soin de couvrir ses épaules et de dissimuler sa poitrine généreuse que laissait paraître le joli triangle des armatures de sa tenue. Elle couvrit sa tête d’un petit chapeau à plume sobre et se regarda un instant dans le miroir de l’entrée. Elle n’avait pas l’habitude de porter ce genre de tenue. Habituellement, elle optait pour de longues robes décotées et colorées ce qui n’était pas pour déplaire à Billie.

Une impression étrange s’empara d’elle au moment où elle dû quitter la maison. Un sentiment de déjà vu, mais Eva en avait l’habitude et n’y prêta pas attention.

La cérémonie des obsèques fut éprouvante pour la jeune femme, seuls quelques amis étaient présents. Une fois terminée, Eva rentra le cœur vide et la tête pleine de souvenirs. Comme allait-elle bien pouvoir continuer à mener sa vie sans son mari ? Elle allait devoir être plus discrète à présent, plus personne ne serait là pour couvrir ses actes.

Elle ouvrit la porte de la grande maison victorienne, tout y était silencieux. Elle se frotta les mains l’une contre l’autre, puis retira ses gants qu’elle déposa dans l’entrée. Elle tourna la tête en direction du bureau de Billie où tout était resté comme il l’avait laissé avant de succomber à son infarctus. Le coupe papier était au sol et la chaise tombée à la renverse n’avait pas été ramassée.

Eva aurait dû être présente cette nuit-là. Pourquoi était-elle sortie ? Elle avait ce besoin à assouvir. Tuer, toujours et encore ce qui la rendait plus vivante que jamais. Ne pouvait-elle pas attendre la nuit suivante ?

Une vague de colère monta en elle. D’une seule main elle débarrassa violemment ce qui se trouvait sur le bureau, jeta la chaise à travers la pièce, hurla avant de s’effondrer en pleur sur le sol.

« Je veux te rejoindre mon amour. Pourquoi cette malédiction, pourquoi moi ? Toutes ces femmes que je tue ne m’apportent aucun réconfort même si sur l’instant je prends un certain plaisir et si j’aime sentir leurs derniers souffles sur mon visage imaginant que c’est le mien. Cela reste éphémère. »

Durant plusieurs années, Eva Greenwood voyagea évitant de se faire remarquer et tuant que lorsqu’elle en éprouva réellement le besoin. Les journaux anglais avaient trop souvent parlé de ce meurtrier sanguinaire qui assassinait des femmes, toutes ayant le même profil. Grandes et fines aux cheveux noirs, les yeux noisette, issues de milieux aisés.

 

Paris le 10 février 2016

 

Mon cher journal,

 

Je suis épuisée de voyager ainsi. J’ai élu domicile dans cette ville magnifique qu’est Paris. Aujourd’hui c’est l’anniversaire de la mort de Billie. Je me sens tellement pleine de rage que je ne sais pas si je vais réussir à contenir la colère qui est en moi. Je n’ai pas tué depuis très longtemps, mais cela me manque. Je sens que j’en ai besoin, surtout aujourd’hui. Je n’ai toujours pas réussi à trouver comment rejoindre mon bien-aimé. J’ai pourtant rencontré bon nombre de médecins et de savants fous. Le plus prometteur était Monsieur Frankeinstein. Hélas, trop orgueilleux pour m’aider. Il n’est d’ailleurs plus de ce monde, sans doute que l’une de ses créatures a eu raison de lui. Voilà mon cher journal, je pense sortir ce soir. Sans doute te raconterais-je ce qu’il s’est passé. Même si tu ne réponds pas à mes questionnements tu restes l’ami le plus fidèle.

 

Eva était installée dans un minuscule studio non loin de quartier Mont Saint-Michel. Elle aimait cet endroit parce qu’il était vivant même tard le soir. Elle se sentait moins seule lorsqu’elle arpentait les rues parisiennes à la recherche d’une nouvelle proie. Mais ce soir, elle frissonna d’angoisse.

Elle appuya sa main sur son front et constata qu’elle suait à grosses gouttes. Pour la première fois, elle était nerveuse. Elle n’avait de cesse de jeter des regards anxieux par la fenêtre de son studio. 23h30, Eva se décida enfin à sortir. Vêtue d’un bleu jean, d’un d’un pull marin, elle enfila son duffle-coat et alla à la recherche d’une nouvelle victime. Elle avait emporté son couteau offert par Billie, celui qu’elle utilisait à chaque fois, son couteau porte-bonheur sur lequel il y avait ses initiales gravées.

Elle arpenta les petites ruelles surtout celles les plus sombres et plus en retrait à la recherche d’une femme. Ses mains tremblaient comme-ci elle était en état de manque. Elle s’engouffra dans une bouche de métro pensant avoir plus de chance, mais en vain.

Au moment où elle se dit qu’il était peut-être temps de regagner son domicile, elle eut la sensation étrange que quelqu’un la suivait.

Elle accéléra le pas et sans se retourner se cacha dans l’angle de la première ruelle qu’elle put trouver. Un homme avec un chapeau gris et de grosses lunettes noires jetait des regards anxieux tout autour de lui. Eva tenta de partir discrètement sans que cette personne mystérieuse ne puisse la suivre.

— Ne criez pas Miss Grennwood. »

L’homme glissa une lame froide sous la gorge de la jeune femme.

— Retournez-vous sans un mot.

Eva le dévisagea. Ainsi c’était lui. Le sujet de tous ses tourments : un individu au teint pâle, aux traits ingrats, qui semblait appartenir à une autre époque. Elle resta le regard rivé sur le visage de l’homme. Elle avait toujours rêvé d’une rencontre de ce genre et semblait attendre des explications.

— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

— Ne voyez-vous pas Miss Greenwood ? Peut-être devrais-je retirer mes lunettes ?

— Je ne vous connais pas. Nous sommes-nous déjà rencontrés jadis ? Quel est votre nom ?

— Je me nomme John, John Greenwood. Je suis votre frère.

— Comment est-ce possible ! Je n’ai pas connaissance d’avoir eu un frère.

— Je n’ai pas eu votre chance ma chère sœur. Nos parents m’ont abandonné à notre naissance. Ah oui, nous sommes jumeaux. Il fallait faire un choix. Pour que nous puissions vivre éternellement, il fallait que nous soyons séparés dès la naissance.

— Ce qui veut dire que si nous sommes ensemble…

— C’est exact, si nous sommes ensemble, nous devenons alors mortelles. Regardez vos mains.

Eva retira ses mitaines et constata l’état de sa peau. Elle commençait à vieillir. Elle porta ses mains à son visage, tapota ses joues, mais rien ne semblait avoir changé.

— Mon visage a changé dès que je vous ai retrouvé. Vous n’êtes pas facile à débusquer Eva ! Je veux vivre ma vie sans une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

— Que voulez-vous dire, John ?

— Je vous ai cherché pour vous tuer. Regardez ces cicatrices, elles sont les marques qui me rappellent combien mes parents m’ont aimé ! Je n’ai pas eu votre chance, Eva. Je veux vivre longtemps encore.

John tenta de poignarder sa sœur qui esquiva la lame et d’un mouvement vif lui mit son point en pleine figure. Elle profita que son frère soit encore sonné et se mit à courir aussi vite qu’elle put.

— Ne t’enfuis pas Eva, nous allons mourir cette nuit si tu ne me laisses pas te tuer !

Mourir, c’est ce qu’elle souhaitait. Rejoindre Billie, en finir une bonne fois pour toutes. Il n’était pas question de laisser une autre personne, un autre immortel sur cette Terre.

 

Eva jeta à nouveau un coup d’œil sur ses mains et ce qu’elle voyait  lui plu. Elle parvint à échapper à son frère qui était dans un plus mauvais état qu’elle. Elle décida de se joindre à un groupe de sans domicile fixe qui squattait non loin de son petit studio. Elle s’installa avec eux, dissimulant avec soin son identité. Elle savait que c’était la dernière nuit qu’elle passerait et elle voulait la partager avec les plus démunis.

 

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4 thoughts on “Immortelle, par Leïla Rogon

  1. Intéressant. Il y a matière à développer je pense.
    J’ai du mal à ne pas attendre la fin car pour moi il manque un bout de l’histoire.

    • Merci d’avoir pris le temps de me lire. Je suis totalement d’accord avec vous. Je ne suis d’ailleurs pas satisfaite de la fin, je pense d’ailleurs reprendre cette nouvelle pour la travailler à nouveau. Merci encore pour le retour 🙂

  2. La fin est brutale, c’est clair… L’élan de la nouvelle est cependant excellent (et vu qu’on doit écrire en 24h, je trouve que ça va très bien !)

    Clin d’oeil voulu à Eva Green… ? Elle irait bien dans l’ambiance en tout cas.

    • Merci Gregorio 😉 En effet, un petit clin d’oeil à Eva Green que j’aime particulièrement.

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