Il y a deux sortes de gens, par Pascale Frelaut

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Il y a deux sortes de gens, ceux qui voyagent et ceux qui restent là. Jean, lui préfère rester là. Il n’y a jamais vraiment réfléchi, il sait juste qu’il se sent à sa place, ici. Il est bien là où il est. En regardant le vieil album de photo de son grand-père Jean, ce jour-là, il s’interroge. Un surhomme, un demi-dieu ? Pff !

Il a construit sa maison de l’autre côté de l’Atlantique, une maison de western. Il a pris le bateau, un de ces grands bateaux qui font rêver, et puis il est parti à cheval, à travers les Etats-Unis, comme on pouvait encore le faire à la fin du dix-neuvième siècle. Un jour, après avoir traversé le Dakota du sud, il a trouvé une terre, alors il s’est arrêté de faire du cheval et a planté un petit drapeau de rien du tout. En tout cas, c’est ce qu’on raconte dans la famille. On ne sait pas s’il s’est arrêté parce qu’il était très fatigué ou bien parce que le paysage était à couper le souffle. Il doit y avoir un peu des deux sans doute. Pensez ! Lorsqu’on part du Golfe du Morbihan et que l’on arrive dans les grandes plaines du Wyoming, ça doit faire tout drôle, même si on est passé par le Dakota du sud pas si longtemps que ça après le massacre de Wounded knee. On ne sait pas très bien d’ailleurs pourquoi il s’est arrêté là le grand-père. Il y avait de la place, probablement. En tous cas il a construit une baraque, de ses propres mains comme on dit. Ça lui a pris plusieurs semaines, au moins deux mois parce qu’il y a ajouté une étable. Il fallait bien une étable pour qui voulait devenir propriétaire terrien. C’était une bicoque de pas grand chose pour commencer, quelques planches, un toit, et puis encore quelques planches et un autre toit.

Le jour où le photographe ambulant est passé, il y avait encore un énorme tas de planches derrière lui. Il avait des projets, le grand-père. Tout autour de la cabane, rien ni personne, le désert. Un désert plein de nature, une immense prairie, des montagnes au loin, avec un ciel en noir et blanc, très lumineux. On peut le comprendre le grand-père, c’est vrai que ça en jette ! L’année suivante, il a une femme à son bras, et des vaches qui broutent au loin derrière lui. Il tient un cheval par la bride et son chapeau pend dans son dos. Il sourit fort, la main sur une barrière et on peut l’entendre dire : « Tout ça est à moi, héhéhé ! », peut-être même avec un petit accent amerloque. C’est sûr qu’autour de Vannes, il n’aurait pas trouvé de propriété pareille, mais il n’aurait pas eu à tout construire lui-même, c’était ça l’avantage, ça et sans doute beaucoup d’autres choses.

Jean referme l’album photo comme pour se refermer sur lui-même. Il a la pression. Ce grand-père est trop bien pour lui. Il paraît tellement fort qu’il n’ose pas en parler à ses proches. Oh que si ! Il en est fier, là n’est pas la question. Mais quand vous êtes pantouflard comme l’est Jean, difficile de parler d’un grand-père aventurier. Il ne voudrait pas qu’on puisse mettre en doute son aïeul, son histoire, ses talents.

« Si je n’ai jamais pris que le TGV pour aller à Paris ou à Toulouse, ce n’est pas seulement parce que je n’aime pas les bêtes ou que je n’ai pas de cheval, c’est sûr. » Là s’arrête sa longue réflexion. C’est trop compliqué d’aller chercher plus loin, dans les replis de son cerveau et d’analyser. Il a peur de se faire mal, Jean. Il a peur de ne pas se trouver à la hauteur. « C’est parce que j’ai tout trouvé autour de moi ! » Se dit-il pour se rassurer. Voilà une réponse.

Soulagé, il reprend le gros livre. Il regarde en passant les cartes postales écornées et jaunies représentant des paysages grandioses, des indiens, le chemin de fer. L’écriture fine et penchée auréole l’image, l’entoure de mots rassurants : « Tout va bien », « l’Amérique tient ses promesses ». Il finit toujours par « Chers parents, que Dieu vous garde, votre fils qui pense à vous ». De l’autre côté de la carte, il n’y a de place que pour l’adresse : Monsieur et Madame Jean Le Bihan – Kerleviné, à Sarzeau- Morbihan- France.

Il semble être un bon fils, un fils aimant. Il demande des nouvelles, se désole lorsqu’il y a quelqu’un de malade, il s’intéresse. De loin, mais il s’intéresse. On ne lui a pas dit que ses parents sont ruinés, que son frère s’est pendu, et que la ferme, elle a été vendue aux enchères ! Il ne fallait pas lui donner du souci au héro de la famille !

Au fil des pages, Jean voit la maison de son grand-père croître à mesure que sa famille s’agrandit. Il semble aussi que ses terres s’étendent. On le voit de plus en plus petit sur les photos, entouré de sa famille. Les arbres ont poussé, les enclos débordent de vaches et de chevaux, on aperçoit même une route toute droite au loin qui file vers les montagnes aux sommets magnifiquement enneigés. C’est toujours aussi beau, c’est toujours perdu au milieu de nulle part et Jean se demande avec qui son grand-père pouvait taper le carton, avec qui il buvait un coup ou mangeait un morceau. « Où sont ses potes ? »

Lui n’a qu’à prendre son téléphone, et hop, ils viennent tous, ou bien l’embarquent pour aller au bowling. Il faudrait qu’il éteigne la télé plus souvent, comme disait sa femme à une époque, et pas seulement avant d’aller se coucher. Mais il en a des potes au bistrot, il le sait. Lorsqu’il se pointe là-bas, il y a toujours quelqu’un à qui il peut offrir à boire, toujours. Je ne suis pas seul, moi, se dit-il pour se rassurer. Pas besoin de partir au bout du monde. Comme je l’ai déjà dit, j’ai tout ce qu’il faut autour de moi. Je ne dois pas prendre ma bagnole, faire cinquante kilomètres pour discuter avec un copain ou aller faire mes courses !

Jean tourne les pages, c’est toujours pareil, le même sourire, les mêmes sommets, la même grande plaine, et la maison qu’on reconstruit, en mieux. Les enfants ont grandi, il y en a quatre, le plus petit, celui qui braille dans les bras de sa mère, c’est son père, Jean lui aussi ! On dirait que déjà l’espace lui faisait peur. Rien de neuf à l’horizon. Et là, le Jean de maintenant, enfoncé dans son canapé Ikéa, il baille, il baille à s’en décrocher la mâchoire. Quelle vie de merde ils ont eu ! Heureusement que son père est revenu, qu’il a eu besoin de retrouver ses racines, de vivre une vie bordée d’arbustes, peuplée de gens, sillonnée de rencontres. Heureusement ! Qu’est-ce qu’il aurait fait, lui, le Jean de la troisième génération dans un trou pareil !

 

 

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2 thoughts on “Il y a deux sortes de gens, par Pascale Frelaut

  1. Ah les héros éloignés de chez eux 😀
    J’ai relu la fin pour être certaine que ce soit l’héritier américain qui a choisi un retour aux sources.
    Une gentille nouvelle où l’on sent bien le besoin de tranquillité du conteur.

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