Hacker le poulpe, par Rain

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[24 Heures de la Nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes, qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

La pieuvre leva des yeux translucides vers moi tandis que je m’approchais de son bocal. Elle avait le regard triste et résigné des bêtes qui n’ont pas toujours vécu en captivité. Ça devenait rare, de nos jours ; le dernier zoo naturel du monde avait fermé ses portes quelques années auparavant. Depuis l’avènement du clonage, les défenseurs des droits des animaux avaient fini par acquérir gain de cause et l’humanité avait cessé d’interférer dans la vie de ses cousins. A l’exception notable de toute la communauté scientifique.

« Incirrata telepathos, » annonça avec emphase un homme en blouse blanche qui venait d’entrer dans la pièce. « Ou pieuvre télépathe, comme vous l’aurez sans doute deviné. Monsieur Lan, je présume ? Je suis le docteur Caneldt. Merci d’avoir répondu à notre offre.

— Je vous en prie. » Je lui serrai la main ; il avait la poigne vigoureuse des hommes imbus d’eux-mêmes. Je décidai que je ne l’aimais pas. Puis il me guida vers le fauteuil à électrodes dressé près du bocal. Il rit quand il remarqua les oeillades curieuses que je jetais à la pieuvre transparente.

« Vous allez voir, c’est une expérience unique, dit-il en m’aidant à installer les électrodes sur mes tempes. Est-ce qu’on vous a déjà expliqué en quoi elle consistait ?

— Pas plus que ce que vous avez décrit dans l’annonce. Cette bestiole est vraiment télépathe ?

— Oh, oui. Et plutôt deux fois qu’une. Actuellement, elle communique avec l’ensemble de son espèce à travers le monde. Nous avons effectué de nombreux relevés pour comprendre son fonctionnement, et le résultat est formel : elle reste connectée en permanence. » Le docteur Caneldt se dirigea vers une console de commande et activa quelques interrupteurs. « Quelque part, à l’autre bout de la planète, une autre pieuvre vous regarde à travers ses yeux. Et des milliers d’autres également, dans tous les océans du monde. Pouvez-vous enfiler ceci, s’il-vous-plaît ? »

Il me tendit une paire de gants épais qu’on aurait dit conçue pour une combinaison de spationautes. Ils étaient étonnament légers et froid.

« C’est un composé de tissu hydrophobe et de fibre de carbone, dans lequel nous avons implanté des nanomachines reliées à vos électrodes. Ne vous inquiétez pas, c’est indolore ! »

Il gloussa de ma perplexité. Je dus faire un effort considérable pour ne pas l’insulter.

« Ensuite vous mettrez la main dans le bocal, sur la tête de la pieuvre. »

Je sentais l’eau glisser au contact du gant, comme une nappe d’huile un peu trop épaisse. La pieuvre, elle ne remua même pas. Sa peau étrangement diaphane frémit légèrement sous mes doigts, mais rien d’autre ne trahissait un trouble quelconque. Même son coeur, que je voyais clairement, conserva son rythme lent et régulier.

« Bien. Nous allons pouvoir commencer l’expérience. Est-ce que vous êtes prêt, monsieur Lan ?

— Pas vraiment. Vous avez oublié de me dire en quoi elle consistait. »

Le docteur Caneldt eut un sourire entendu.

« Pour faire simple, nous allons hacker ce poulpe ! »

D’un geste souple, il abaissa un levier. Une décharge électrique me traversa, puis le monde devint noir.

* * *

Les ténèbres se dissipèrent à mesure que mon cerveau s’habituait aux nouvelles informations qu’il recevait. En fait, le monde n’était pas tant noir que d’un bleu uni, sombre et profond. Je regardai tout autour de moi, sur les côtés, derrière, en haut, sans que rien ne vienne briser la monotonie du paysage. Je fus pris d’un instant de vertige lorsque je jetai un coup d’oeil en bas, mais il passa rapidement lorsque je me rendis compte que je ne tombais pas.

Je tentai alors de bouger. Lever le bras, la jambe, n’importe quoi. Mes mouvements étaient lents, comme si mes membres étaient emprisonnés dans de la mélasse. Finalement, ma main parvint tant bien que mal à se hisser jusqu’à mes yeux, sauf que ce n’était plus une main mais un tentacule bleuté.

Un sursaut me ramena à la réalité. La pièce blanche austère, le docteur et sa console, le siège de dentiste, les électrodes. Le bocal et la pieuvre.

« Vous revoilà déjà parmi nous ? s’étonna Caneldt. Votre voyage n’a duré que quelques minutes. Hum, peut-être quelques réglages à revoir, dans ce cas… »

Il se tourna vers ses boutons et ses écrans, l’air pensif. Je restai quelques secondes à l’observer, hébété, sans vraiment comprendre ce qui venait de se passer ni de quoi il pouvait bien parler. J’avais mal à la tête, des étoiles devant les yeux et un tournis abominable, pire qu’un lendemain de cuite. Ça ne m’aidait pas à réfléchir. Je tentai de me lever pour me dégourdir les pattes, mais une vague de nausée me submergea et me cloua à ma place. J’avais l’impression de sortir d’une mauvaise réalité virtuelle, de celles qui vous laissent cette sensation que votre corps ne vous appartient plus et que vous êtes resté bloqué dans la simulation.

Un regard jeté à la pieuvre télépathe m’éclaircit les idées. J’avais désormais la main à quelques centimètres au dessus d’elle — j’avais dû la décoller de sa tête en sursautant. Je remuai les doigts lentement d’abord, puis de plus en plus vite. L’eau du bocal semblait s’écarter avec réticence au rythme de mes gestes, donnant à nouveau cette impression de fluide visqueux qui m’avait étreint dans le monde bleu. La pseudo-réalité virtuelle.

Hacker le poulpe.

Je redescendis tout doucement la main vers l’animal, frôlant sa peau du bout des doigts. La décharge électrique me traversa de nouveau, mais cette fois-ci, je m’y attendais. Je quittai à nouveau la pièce blanche pour les ténèbres. Mes yeux s’habituèrent beaucoup plus vite à la noirceur environnante tandis que je m’amusais à agiter mes nouveaux tentacules autour de moi. Je m’étais incarné dans une pieuvre à des centaines de kilomètres du laboratoire du docteur Caneldt.

En me concentrant, je parvenais à sentir mon véritable corps assis dans son fauteuil inconfortable, mais de manière distante, comme s’il ne m’appartenait plus. Je sentais également des milliers d’autres corps similaires à celui que j’habitais pour l’instant. Passer de l’un à l’autre était plus facile qu’il n’y paraissait ; les liens qui les unissaient transcendaient le temps et la matière, de sorte que je pouvais me glisser dans la pieuvre que je voulais quand je le voulais. A travers leurs yeux, je découvris le monde sous-marin comme je n’avais jamais imaginé pouvoir le voir un jour. J’aperçus l’ombre d’un requin onduler dans les courants, je sentis le poids insoutenable d’une marée noire, j’observai de près une étoile de mer qui se mettait en marche, j’assistai au spectacle d’un ballet de poissons bioluminescents, et bien d’autres choses encore. Toutes les pieuvres se laissaient faire sans broncher.

En retour, leurs esprits tâtaient le mien pour apprendre à me connaître. Leur contact ne ressemblait à rien de ce que j’aurais pu imaginer. C’était comme si quelqu’un jouait avec mes émotions en appuyant sur des boutons au hasard. J’éprouvais tour à tour de la colère ou de l’euphorie, en passant par un désir brûlant, une logique glaciale et une réflexion métaphysique sur la nature de la vie et de la conscience. Puis ce fut au tour de mes pensées les plus triviales ou les plus enfouies, jusqu’aux souvenirs cuisants de ces derniers temps que je m’efforçais tant bien que mal d’oublier. Ils s’attardèrent longuement sur cela, faisant remonter les éléments à la surface l’un après l’autre…

Je résistai. Tant bien que mal, je luttai contre l’afflux de mémoire que provoquait leur fouille de mon esprit. Si j’avais accepté cette annonce un peu louche du laboratoire de Caneldt, c’était justement pour ne plus penser à tout ça. Tirer un trait sur mon passé, démarrer une nouvelle vie, loin de la destruction de celle des autres. Je ne voulais plus jamais me rappeler l’homme que j’avais été, ce n’était pas pour qu’une bande de céphalopodes télépathes me mettent des bâtons dans les roues. Alors je résistai à leur emprise du mieux que je pus.

Je n’avais aucune chance bien sûr. Ils auraient pu m’écraser de tout leur poids. Après tout, j’éais seul contre une masse si énorme de pensées qu’elle aurait pu facilement me broyer, m’effacer complètement pour me remplacer. Mon corps pourrait devenir un vaisseau pour leur esprit aussi facilement que je respirais. Mais ils n’en firent rien. A la place, ils prirent note de ma barrière mentale et décidèrent de ne pas la renverser. Ils se retirèrent aussi délicatement qu’un amant paisible, me laissant dans un corps que je ne me rappelais plus avoir choisi, plus seul et désolé que jamais.

Je dus me concentrer très fort pour reprendre le contrôle de ma main — ma véritable main, celle qui tenait une pieuvre par la tête dans un laboratoire lointain — et retrouver ma réalité maussade.

* * *

L’expérience se poursuivit pendant plusieurs jours. J’apprenais à connaître les abysses en même temps que les poulpes et leur esprit si étrange et grandiose à la fois. Ce que j’avais pris au début pour un rassemblement un peu fouillis de plusieurs milliers d’êtres correspondait en fait à une seule véritable entité aux intrications complexes. Leurs pensées étaient beaucoup plus structurées que je ne pouvais l’imaginer au départ, plus ordonnées même que les miennes. Cette créature était probablement plus intelligente que tous les hommes et toutes les femmes réunis. Elle venait de simples poulpes, pourtant — encore une grande leçon d’humilité pour l’humanité.

Caneldt, lui, était ravi de mes découvertes. Chaque rapport d’exploration que je lui faisais lui tirait un sourire un peu plus large, et les différents chiffres et diagrammes qui s’affichaient sur les écrans de sa console l’enthousiasmait au plus au point. De mon côté, je n’en comprenais pas grand chose. Je me concentrais surtout sur l’idée de découvrir de nouvelles choses à chaque plongée. Des créatures inconnues, des cavernes sous marines, des puits de magma qui sourdaient des profondeurs de la planète… Mais la plus exaltante de mes plongées fut le jour où je découvris la ville.

Elle se trouvait au coeur d’une faille un peu plus profonde que les autres. J’étais accompagné d’un banc de créatures luminescentes qui jetaient leur lumière verte sur les parois du canyon. Les murs étaient étranges, percés de trous et couverts de saillies à intervalles réguliers, mais je n’avais pas fait le rapprochement tout de suite. C’était en passant dans l’un des creux que je m’éais rendu compte que quelque chose clochait : tout était trop parfaitement tallé, et la roche laissait parfois place à quelque chose de lisse qui ressemblait à du béton. Parfois, des pierres et des coraux jonchaient les pièces comme des piles objets abandonnés. Je jurerait même avoir aperçu l’éclat du métal une ou deux fois.

Lorsque j’en parlai à Caneldt en rentrant, son regard s’alluma d’un éclat qui ne me plaisait qu’à moitié. Un mélange de curiosité et de convoitise. Il me poussa à continuer mes recherches, à observer les moindres recoins, à farfouiller dans les gravats et les amoncellements pour trouver quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait nous en apprendre un peu plus sur les anciens habitants de cette cité engloutie.

Mes efforts finirent par payer lorsque je tombai un jour sur un globe de pierre gravé et percé de trous. Je le manipulai avec précaution entre mes tentacules, testant les cavités l’une après l’autre avec précaution.

Quand je les eus toutes remplies au moins une fois, un mécanisme s’activa à l’intérieur. La sphère s’ouvrit comme une fleur, dévoilant un matériau translucide qui tapissait les parois internes. Au centre, une sorte de petite ampoule irisée s’alluma et l’objet commença à vibrer. Soudain, une nouvelle décharge électrique me traversa et je me réveillai encore ailleurs.

* * *

Autour de moi, l’ambiance avait drastiquement changé. J’étais toujours sous l’eau, dans le vaste hall rocheux d’une caverne, mais je n’étais plus tout seul. Des dizaines de pieuvres et de poissons lumineux s’agitaient autour de ce qui ressemblait à une sorte de machine pleine d’ampoules, du même genre que le globe qui m’avait transporté là. J’essayai de me transporter dans un autre poulpe pour m’en rapprocher plus vite, mais curieusement, le lien entre eux et moi était rompu. Mes mouvements étaient plus fluides aussi, comme si l’eau n’avait plus d’emprise sur moi. Profitant de cette liberté nouvelle, je me déplaçai rapidement vers la machine, quand un poisson jaillit soudain sur mon chemin. J’avais trop d’élan pour m’arrêter à temps et la bestiole ne semblait pas m’avoir remarqué. J’allais la percuter de plein fouet. Je fermai les yeux, me préparant à l’impact.

Il ne vint jamais.

En les rouvrant, je m’aperçus que j’étais passé de l’autre côté sans le moindre problème. Le poisson n’avait pourtant pas dévié de sa trajectoire et moi non plus. Pris d’un doute, je m’approchai d’un autre poisson qui ne me jeta pas le moindre regard et soulevai un tentacule pour le toucher.

Sauf que je n’avais plus de tentacules non plus. Un rapide examen de mon état m’apprit que je n’avais pas de corps. De plus en plus bizarre ; et d’un autre côté, pas étonnant que personne ne me voit. Ou que je passe à travers les poissons. Après tout, je n’étais pas vraiment là.

Je me concentrai sur mon corps, mon vrai corps, et fut presque surpris de le trouver installé comme d’habitude dans son fauteuil trop dur. Je sentis aussi mon corps de poulpe, presque aussi lointain, et la pression de la sphère autour de ses membres. Je tentai de les tourner à l’intérieur ; ça demandait une bonne dose de volonté, comme quand je devais me forcer à retirer ma main humaine de son bocal, mais ce n’était pas insurmontable.

Aussitôt que je bougeai dans le globe, le monde autour de mon moi sans chair frissonna. Les pieuvres autour de moi ralentirent dans leurs mouvements, ou au contraire accélérèrent quand je tournais dans l’autre sens. En imprimant un mouvement sec, je parvins à arrêter le temps et même à l’inverser brièvement. J’avais l’impression de me trouver dans un film.

Je notai alors des détails qui m’avaient échappé jusque-là. L’espèce de cage de pierre qui se trouvait au plafond de laquelle émanait la lumière verte des poissons un peu plus intensément que dans le reste de la pièce, comme s’ils s’y trouvaient concentrés ; ou encore les coraux qui grimpaient le long des murs, supportant de petits globes de pierre comme celui que j’avais trouvé. Tout ça ressemblait furieusement à ce qui se trouvait dans la pièce que je venais de quitter, celle où tout était effondré.

Je n’étais pas dans un film mais dans un souvenir.

* * *

Je l’avais exploré un moment avant de rentrer, sans comprendre réellement ce que je voyais. Je n’avais pas réussi à deviner à quoi servait la machine, ni ce que signifiait un tel rassemblement de créature, mais je n’en avais pas été moins fasciné par l’expérience. Je me sentais un peu coupable, peut-être, comme un voyeur, mais je n’avais pas réussi à m’empêcher de regarder jusqu’au bout, d’explorer le souvenir dans ses moindre détails. J’avais trouvé ses limites sous la forme d’un monde de plus en plus flou à mesure que je m’éloignais de son épicentre. J’avais repassé certains moments en boucle, ceux où la lumière des poissons jouaient le plus avec la transparence des pieuvres, leur donnant un air de créatures éthérées. Au bout d’un moment, la présence de l’esprit des pieuvres avait fini par me rejoindre. Je crus qu’elle venait pour m’empêcher d’aller plus loin comme je l’avais fait pour mes propres souvenirs, mais elle se contenta de regarder le film défiler avec moi.

J’avais eu du mal à décrocher, mais il y avait toujours un moment où mon véritable corps me rappelait à l’ordre — parce qu’il avait mal, ou faim, ou besoin de bouger, ou simplement parce qu’il ne supportait pas de rester dans son coma artificiel plus de quelques heures. Alors j’étais revenu dans le laboratoire du docteur Caneldt.

J’eus la mauvaise surprise de le trouver à quelques centimètres de mon visage en train de m’observer.

« Vous êtes resté plus longtemps que d’habitude, déclara-t-il d’une voix qui cachait mal son excitation. Qu’est-ce que vous avez trouvé ? »

J’avais très envie de ne rien lui dire et de lui cracher à la figure pour qu’il s’éloigne de moi. Puis je me repris. Je ne l’aimais certes pas beaucoup, mais ce n’était pas dans mes habitudes d’avoir une réaction aussi virulente. Je me contins le temps de me calmer et de rassembler mes idées. Je me levai aussi, autant pour me dégourdir que pour le forcer à se reculer.

Quand l’envie de lui sauter à la gorge me passa, je lui parlai de la sphère. J’avais l’impression d’être le Père Noël le soir du 25 décembre tant il trépignait en buvant mes paroles.

« Fascinant, répéta-t-il tout du long. Fascinant. » Puis quand j’eus terminé, il se mit à faire les cent pas en récapitulant : « D’abord une espèce télépathe au point d’être fusionnelle et de ne plus avoir besoin de corps ou presque. Puis une civilisation enfouie qui date d’on ne sait quand et qui s’est évaporée depuis, laissant derrière elle ces créatures amorphes alors qu’elles ployaient autrefois sous la gloire. Fascinant. Avec une telle découverte, le prix Nobel n’est plus qu’une formalité, et les industriels payeront une fortune pour la technologie qui pourrait naître de ces recherches. » Il me remarqua qui l’observait et se souvint de ma présence. « Vous allez continuer à explorer pour trouver d’autres sphères, bien sûr. C’est important de comprendre comment vivaient ces créatures ou à quoi servaient leurs machines. Quand vous vous sentirez prêt, vous pourrez y retourner. »

Je grignotai un bout, avalai un verre d’eau en vitesse et me réinstallai dans mon fauteuil. Malgré moi, j’étais d’accord avec Caneldt, au moins pour la nécessité d’explorer ce nouveau monde. Puis, tandis que j’enfilais mes gants, il ajouta d’un ton mielleux :

« Au fait, si vous en avez l’occasion, vous serez bien aimable de vous arranger pour me tuer l’un de ces poulpes. »

* * *

Des sphères, j’en trouvai d’autres, et de plus en plus facilement. J’avais l’impression que l’esprit des pieuvres m’aidait dans ma tâche. Je ne comprenais pas si ça l’intéressait également ou si il cherchait à me faire comprendre quelque chose à travers les souvenirs que je visionnais.

En tout cas, j’en appris beaucoup sur ce peuple étrange, de petits détails de leur vie de tous les jours et de leur construction en tant que société. Par exemple, les poissons n’étaient pas réellement leurs égaux mais plutôt un genre d’animal de compagnie qu’ils élevaient pour leur lumière. Il y avait un peu partout de ces espèces de cages en pierre dans laquelle ils se concentraient et qui constituaient probablement les fermes dans lesquelles les pieuvres les dressaient. Elles y cultivaient également des coquillages colorés et des versions préhistoriques immenses du bernard l’hermite. Elles se nourrissaient principalement d’algues, de petits poissons et de leur bétail. Elles n’avaient pas de bijoux ni de vêtements à proprement parler mais présentaient une telle variété de couleurs et de motifs sur leur peau translucide qu’elles n’en avaient pas besoin. En une occasion, j’assistai à ce que j’avais fini par définir comme une fête : elles s’étaient soudain mises à danser autour des poissons luminescents, souvent par groupes de deux ou trois, jetant sur les parois de leurs cavernes des éclats de lumière qui n’avaient rien à envier à une boule à facette.

Elles ne semblaient pas encore télépathes à ce moment-là, ce qui m’étonnait un peu. J’aurais cru qu’elles avaient toujours vécu ainsi, mais ce n’était apparemment pas le cas. Je croisai la machine étrange de la première vidéo en plusieurs autres occasions et je finis par reconnaître des motifs récurrents : la forme arrondie, les loupiotes irisées, le corail couvert de sphères. Je tentai systématiquement de suivre les branches du corail pour voir jusqu’où elles menaient, mais je finissais toujours par me heurter au flou du souvenir. Une fois je crus distinguer dans le lointain une forme immense, une baleine, peut-être même plus grande encore, mais elle était trop loin pour que je puisse la voir clairement.

Je rentrai au laboratoire de plus en plus tard et mes récits au docteur Caneldt duraient de plus en plus longtemps. Il ne semblait pas s’en lasser, mais la même question revenait systématiquement sur ses lèvres.

« Avez-vous réussi à tuer une pieuvre ? »

Cette question me hérissait chaque fois. Je n’étais pas là pour tuer des animaux, je ne voulais plus faire de mal. Mais il argumentait bien. C’était pour la science. Il fallait savoir comment se comportait l’esprit des pieuvres si l’un des membres disparaissaient. Avait-il encore besoin de corps ?

« Et puis, déclara-t-il une fois, je suis votre patron et le meneur de cette expérience. Vous ne voudriez pas rompre votre contrat, n’est-ce pas, monsieur Lan ? »

Il marquait un point. C’était un argument bas, mais si je voulais changer de vie, la paye de ce contrat était nécessaire. Elle était conséquente et suffisamment bardée de certificats légaux pour que personne ne s’intéresse à mes comptes. Je pinçai les lèvres et replongeai dans l’océan, le coeur lourd.

Je sautai d’un poulpe à l’autre jusqu’à en trouver un côtoyant un requin. Je ne me laissai pas le temps de réfléchir avant d’aller chatouiller le requin. Ça me rappelait désagréablement mes années de braconnage, pendant lesquelles je devais chasser des animaux innocents tout en surveillant constamment mes arrières. La pensée n’a pas de place dans ces moments. Seuls les réflexes et l’adrénaline comptent.

Le requin ne mit pas longtemps à réagir et se retourna brusquement vers moi, la gueule grande ouverte. J’eus une superbe vue de ses multiples rangées de dents pointues avant de changer de pieuvre. Je n’avais pas envie de savoir si je pouvais mourir en même temps que mon hôte.

Je sus immédiatement quand le poulpe se fit dévorer. L’esprit résonna de douleur jusque dans mes os humains. Ce n’était pas grand chose à son échelle, pourtant. A peine plus qu’un neurone qui s’éteint. Mais ce n’était pas non plus ce qui le faisait hurler.

C’était la trahison qui le faisait le plus souffrir.

Honteux, je m’éjectai de la pieuvre pour revenir au laboratoire. Je jaillis de mon fauteuil en coup de vent, percutant Caneldt au passage. Il se releva en se frottant la tête et me regarda comme on regarde un fou.

« Ça y est, je l’ai tué votre poulpe, lui annonçai-je avec mépris. Ce n’était pas agréable du tout, si c’est ce que vous voulez savoir.

— Ah oui ? Allons, ressaisissez-vous mon gars. Je ne pensais pas que vous étiez de ces gens douillets qui militent à tout prix pour la vie. Je ne vous le demanderai plus. Tout ce que je veux maintenant, c’est qu’on s’asseoit autour d’une table pour en discuter. Allez boire un coup en attendant que je prépare mes notes. »

Je retins l’envie de lui casser la figure et me tournai vers la table quand mon regard tomba sur la pieuvre dans le bocal. Elle rougissait à vu d’oeil. Je n’avais encore jamais vu ça.

Puis elle s’anima. Lentement elle se redressa, déroula ses tentacules et puis soudain, elle se jeta contre les parois de sa prison. Le bocal se renversa et se brisa à terre. Avec une vivacité étonnante, elle se dirigea vers Caneldt et sauta dans son dos, s’accrochant à lui de toutes ses forces. Le docteur se raidit comme s’il se faisait électrocuter. Lorsqu’il se détendit, il se pencha de nouveau sur sa machine. Il actionna boutons et leviers à une vitesse folle, trifoulla quelques fils qui dépassaient et ne s’arrêta qu’au bout de plusieurs miutes, la main au-dessus d’un dernier bouton.

Il se tourna alors vers moi et parla d’une voix rauque qui n’était plus la sienne.

« Nous avons cru pouvoir vous faire confiance, humains. Nous avons senti votre esprit et vos ambitions et nous avons cru pouvoir vous aider. Vous alliez répéter les mêmes erreurs que nous — sombrer dans une science que vous ne comprenez pas. Nous avons tenté de vous faire comprendre que vous preniez la mauvaise voie. La télépathie n’est pas une libération mais une prison. Elle se sert de la vie des autres pour vous enfermer dans un amalgame où l’individu n’a plus sa place. Le progrès n’existe plus, la discussion non plus. C’est la mort du peuple et la chute des cités. Il n’y a plus d’évolution.

« Mais vous êtes obtus, inconscients et meurtriers. Vous ne méritez pas notre aide. Vous méritez notre prison. La Terre ne s’en portera que mieux. »

Puis le docteur Caneldt appuya sur le dernier bouton.

Ma dernière pensée individuelle fut qu’à notre tour, pour la première fois, nous aurions le regard triste des animaux en cage.

FIN

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7 thoughts on “Hacker le poulpe, par Rain

  1. J’adore comment tu arrive à poser un univers à la fois riche et clos dans un texte aussi court. Il y a beaucoup de trouvailles, mais tu nous en explique juste assez pour qu’elles nous semblent rapidement familières, et que le texte se suffise à lui-même. Il me semble que tu avais déjà réussi ça l’année dernière, d’ailleurs. Un univers auto-suffisant brossé à petits coups de clavier. (Oui, moins romantique que la plume mais, bon…) Brèfles, chapka !
    Y’a juste pour la contrainte que les choses sont un peu floues. On avait dit pas de télépathie, et du coup, je suppose que ce sont les souvenirs contenus dans les sphères qui font le pont entre les deux époques du récit, mais l’enchevêtrement entre les trois niveaux me semble un peu brouillon. (Un type qui est projeté dans un poulpe, qui est projeté dans un souvenir….) Enfin à part ça, rien à redire. x)

  2. XD Ouais, c’est bien le souvenir qui constitue la contrainte. En commençant à écrire, je pensais pas qu’il arriverait si tard dans le texte et l’heure commençait à tourner quand j’ai commencé à le planter, du coup j’ai pas développé la moitié de ce que je voulais (enfin, en même temps, c’était pas très clair dans ma tête non plus). C’est le point qu’il faut que je creuse quand je reprendrai le texte.

    (Sinon, je suis sûr que les claviers finiront par devenir poétique, quand tout se fera au tactile ou par la voix. Le charme vieillot de l’écriture mécanique, comme pour les machines à écrire.)

    Merci pour ta lecture et content que ça t’ait plu, en tout cas !

  3. Bah du coup tu t’en es quand même bien sorti. ^^ Peut-être que lors de la réécriture, débarrassé de la contrainte, tu pourras sauter un niveau de récit pour éviter la redondance de la double projection extra-corporelle… ou au contraire jouer à fond sur le côté « inception » et rajouter un quatrième niveau. x)

    (Mais la plume ou les machines à écrire sont poétiques en partie grâce à la « proximité » au texte qu’elles permettent (l’odeur de l’encre et du papier, toussa), alors peut-être que si on continue la tendance actuelle vers le tout tactile, on ira directement chercher la poésie dans le fait de tracer les mots du bout des doigts, en sautant l’étape clavier + traitement de texte. Ou peut-être pas. Ça me réussi pas toujours d’essayer de lire l’avenir dans les poils de mon chat à minuit.)

  4. Une histoire avec un poulpe, excellent ! J’ai bien aimé cette mise en abîme ! Pouvoir se télécharger dans un corps pourvu de tentacules le rêve ultime xd ! J’ai aussi envie d’en apprendre plus sur ce docteur Caneldt qui m’a l’air bien bien fou ! Et puis le retournement de situation à la fin héhé 😉 En tout cas on rentre très facilement dans ton univers ! Cheers !

  5. Une histoire qui ouvre sur l’anticipation au travers d’une machine, d’un passé prisonnier. Une forme de mise en garde sur fond d’exploitation irraisonnée, sur plusieurs niveau d’ailleurs.
    Par contre, le fait que le poulpe parvienne à interférer directement me pose question : pourquoi pas avant ? Question de technologie ? pourtant l’époque utilisée semble en disposer.
    En tout cas un texte à développer àmha.
    Un bon moment de lecture.
    Merci

  6. J’aime beaucoup ton univers et ton travail sur les descriptions. C’est très imagé et je les trouve très belles.
    Je suis curieuse de voir ce que tu feras de ce texte après être repassé dessus.
    En tous cas, bravo !

  7. En voyant le titre je me suis demandé comment tu allais utiliser la contrainte ; du coup… oui j’avoue, je suis un peu déçu pour ça.
    Mais pour le reste, impossible. Tellement de détails avec, je crois, une espèce d’humour caché (en tout cas ironique)… très joli ce hackage.

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