Fort Sombre-Passe, par Dominique Lémuri

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Après de nombreuses aventures, le prince Pierrick, héritier du trône du pays de Longue Plaine, aspirait à vivre en paix. Son dernier fait d’armes l’avait bien assez auréolé de gloire, songeait-il. Le terrible dragon noir Tsaksisi, réveillé d’un sommeil de plusieurs siècles par d’imprudents voleurs, s’était attaqué à sa bonne ville de Brigonne et à son château. Son père, Pierrick le XIème, avait péri en le défendant. Son fils s’était alors emparé de l’épée de sa lignée, avait défié le monstre et, avec le soutien de Bondulf, magicien Façonnier des Éléments et conseiller du roi défunt, l’avait terrassé au terme d’un combat épique.

Après les obsèques de son père, il s’était senti renforcé par ses propres exploits. De plus, Pierrick se montrait un chef généreux qui avait pris soin de récompenser chacun de ses compagnons à la hauteur de leur engagement.

En revanche, il ne souhaitait pas repartir en guerre de sitôt. Ses projets immédiats consistaient à savourer sa victoire, se faire couronner roi et épouser la ravissante Imarryel, princesse des Forêts d’Argent et dame de Haute Futaie. Une alliance avec cette jeune fille aussi redoutable au combat que spirituelle dans sa conversation, de surcroit issue d’une noble famille elfique, renforcerait sa puissance royale. Sa fiancée, très amoureuse, était en route, pressée de célébrer leur mariage et d’exercer auprès de son futur mari quelques-uns de ses talents secrets.

Il se livrait à ces douces et coquines pensées en contemplant la capitale et ses toits de brique rouge par une fenêtre de la salle du trône. Même si elle pouvait paraître grande et froide, il aimait cette large halle, aux croisées vastes et ornées de vitraux. Lorsqu’il était enfant, il adorait en contempler les motifs et se faire expliquer par Bondulf leur signification. Tous représentaient les dieux et déesses de Longue Plaine, ou au moins la façon dont les hommes les imaginaient. Ils n’étaient point divinités à se mêler à leurs ouailles, et on ne pouvait guère s’assurer de leur existence que par les grondements terribles des voix et par les caprices du Destin qui n’épargnaient personne en ce monde. Quatre dieux et déesses aux pouvoirs incommensurables, maîtres du Temps et de la Lumière, dont prononcer les noms était interdit, régissaient leurs existences.

Il frissonna. L’envie de retrouver Imarryel afin de chasser ces inquiétantes réflexions revint à la charge,  empreinte de tendresse et de la hâte de la serrer contre lui.

Comme pour répondre à son souhait, un oiseau vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Un pigeon, mais pas n’importe lequel ! Son cœur bondit dans sa poitrine en reconnaissant le pendentif de jade au cou de l’animal. Imarryel avait besoin de lui. Il ouvrit le battant et le volatile reprit son vol pour se percher sur la margelle du Puits des Oracles, un artefact tout de marbre sculpté fruit des recherches des mages de Brigonne. Il appela :

— Garde ! Allez me quérir Maître Bondulf et le Général Bolstrok. C’est urgent.

Le soldat salua et se hâta d’exécuter les ordres du prince. Très vite, le mage se présenta, droit et digne, comme il sied à un Façonnier des Éléments. Le bleu vif de sa robe aux amples manches tranchait sur la blancheur de la pierre du château. À sa taille, un étui de cuir contenait des rouleaux de parchemin dont lui seul connaissait les clés ésotériques. Son haut chapeau lui permettait, affirmait-il, d’intercepter les fluides éthérés des éventuelles malédictions prononcées à son encontre. Ses cheveux longs et blancs ne révélaient de son âge que ce qu’il voulait bien en montrer.

Bondulf resta coi et s’approcha sans bruit de l’oiseau, qui tremblait sur ses pattes. Pierrick reporta son attention sur le pigeon enchanté. Il baissa les yeux vers l’eau du puits qui formait d’ordinaire un miroir immobile à deux ou trois pieds de profondeur. Là, une image s’était formée sur la surface liquide, qui livrait le lieu où sa bien-aimée se trouvait. Fort Sombre-Passe, un gros bourg ceint d’une solide palissade à huit lieux de Brigonne, étape obligée pour les voyageurs avant d’entamer la route vers la capitale. L’endroit tenait son nom du défilé sinistre dans lequel s’engouffrait l’unique voie de communication. En revanche, son auberge était confortable et les lieux plutôt sûrs. Imarryel et lui étaient convenus ensemble qu’elle n’utilise les pigeons qu’en cas d’ennui. Le messager ailé s’ébroua et l’image disparut.

Pierrick s’impatienta :

— Ceci ne nous en dit guère sur les difficultés qu’elle rencontre, grommela-t-il. Elle ne m’aurait pas envoyé cet oiseau sans raison… Mais il faudrait savoir s’il s’agit d’un problème de cheval, de voiture, ou de santé et donc s’il elle a besoin d’un maréchal-ferrant, d’un charron ou d’un clerc.

Bondulf resta impassible face à la réaction de son ancien élève.

— Prince, je peux utiliser mes pouvoirs pour éclairer votre jugement.

— Cela me parait une bonne stratégie. D’ailleurs…

Les portes s’ouvrirent avec fracas. Le pigeon effrayé s’envola et se percha sur une poutre de la charpente, à quelque cinq toises de haut. Un nain vêtu de brocard et la barbe tressée venait de faire son entrée, la démarche martiale, provoquant chez Bondulf un froncement de sourcils désapprobateur. Il arborait sur sa cotte les armoiries de Forgeberg dont il était l’ambassadeur. Pierrick ignora l’agacement du mage et accueillit le nouveau venu avec chaleur :

— Général Bolstrok, mon conseiller s’apprête à nous donner des nouvelles de la princesse, qui est semble-t-il retenue à Fort Sombre Passe. Voyons si nous allons avoir l’occasion d’inaugurer l’alliance que nous avons conclue cette lune.

—… Et qu’il était temps de signer, prince Pierrick ! tonna le Général avec enthousiasme. Nos peuples s’ignoraient depuis bien trop longtemps alors que nos intérêts se rejoignent souvent. Vous pouvez compter sur mon aide et celle de ma troupe.

Bondulf ne prêtait que peu d’attention à ce bruyant échange de politesses, ce qui irrita Pierrick. Il ne faisait qu’appliquer les leçons de diplomatie de son maître, après tout ! Puis il se ravisa. Le Façonnier des Éléments s’apprêtait à se livrer à une épuisante sorcellerie, afin de préciser les informations fournies par le pigeon. Les yeux clos, les traits tendus, le mage marmonnait des incantations dans une langue ancienne, ses doigts s’agitèrent et des volutes bleutées s’en échappèrent. « Des ondes célestes de quintessence ! », reconnut le prince, émerveillé. Le général près de lui ne partageait pas son enthousiasme. Les nains éprouvaient une méfiance instinctive vis-à –vis de la magie, qu’ils assimilaient au pire à l’œuvre d’un démon. Bien qu’éduqué, Bolstrok n’échappait pas à ce travers culturel.

Au dessus du Puits des Oracles, une scène apparut à son tour, plus précise que la simple image apportée par le pigeon. Sous leurs yeux horrifiés, on observait une armée de plusieurs centaines d’orcs et de gobelins, qui progressaient à marche forcée vers Fort Sombre-Passe, dont la palissade paraissait soudain bien moins redoutable. À la tête de l’immonde troupe, le roi Foskaron, dit le Glauque, chevauchait crânement un cheval noir comme son âme. Cousin éloigné de Pierrick, se pouvait-il qu’il briguât le trône de Longue Plaine ?

Par un effort mental surhumain, Bondulf leur montra ensuite Imarryel, debout sur une plateforme en haut de la palissade du fortin, entourée de son escorte. Elle avait revêtu une armure de cuir qui soulignaient sa silhouette charmante et ses cheveux blonds, rassemblés en deux longues nattes descendaient le long de son dos jusqu’au bas de ses… Pierrick battit des paupières. La princesse incantait, elle aussi, et de ses mains émanait une aura orangé qui l’enveloppait, elle et ses hommes. En bas de l’enceinte, dissimulés derrière de longs boucliers, des éclaireurs de l’armée de Foskaron-le-Glauque tentaient en vain de toucher Imarryel. « Ma bien-aimée » s’émut Pierrick platement. Les flèches rebondissaient sur l’aura orangée comme s’il ne s’agissait que de plumes emportées par le vent.

Avec un soupir, Bondulf relâcha ses efforts et l’apparition s’évapora. Pierrick savait qu’Imarryel saurait tenir tête à une attaque mesurée comme celle des éclaireurs. En revanche, l’armée qui suivait représentait un important danger, même pour une dame de Haute Futaie douée de sciences curatives et de protection et excellente archère.

— Mes amis, dit-il avec solennité, je pense que nous n’avons pas le choix. Nous devons bouter ces orcs et l’ignoble Foskaron hors de ces terres et ramener la princesse en sécurité.

Ses amis approuvèrent de la tête. Le général lança d’un ton énergique :

— Je vais rassembler mes guerriers et m’équiper. Puis, partons dans l’heure !

Bondulf avait posé la main sur la margelle du Puits. Son corps ployait comme si sa tête était trop lourde à porter.

— Je suis épuisé, annonça-t-il, la voix brisée. Je crois que je vais aller me reposer. Si nous partons immédiatement, je serai incapable de vous être utile. Peut-être pouvons-nous nous accorder quatre ou cinq heures de préparation ?

Pierrick et Bolstrok échangèrent un regard navré.

— C’est entendu, accepta le prince, nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de vous emmener en simple observateur.

Alors, la nuit tomba très vite, et le silence se fit.

#

Après un sommeil comme seuls les dieux en ordonnent, les habitants de Brigonne reprirent leurs occupations. L’inquiétude tenaillait Pierrick. Il savait que Bondulf ne pouvait se passer de ses temps de repos, mais il arrivait que cette limitation de ses pouvoirs pose d’énormes problèmes. Raison de plus pour ne pas traîner ! Il se hâta de sonner son écuyer afin qu’il l’aide à revêtir son armure aux reflets mordorés. Il ceignit ses deux épées, fixa son bouclier dans son dos, et saisit son heaume avant de quitter la chambre.

Dans la cour du château, les troupes de Brigonne et de Forgeberg attendaient son arrivée en un ordre parfait. Monté sur un poney caparaçonné de cuivre, et coiffé d’acier, Bolstrok le salua en abattant le poing contre son cœur. Bondulf montait une jument pommelée, qui piaffait, enivrée de l’air piquant du petit matin.

— En avant ! fit Pierrick, qui avait le sens de la formule.

Les portes du château s’ouvrirent et l’armée conduite par le prince héritier des terres de Longue Plaine traversa la ville, au trot, sous les vivats du peuple.

Ils quittèrent Brigonne et chevauchèrent toute la journée en direction de Fort Sombre-Passe. Lorsqu’ils furent en vue du défilé, Pierrick tira de ses fontes une longue-vue et examina les abords. Il lui sembla apercevoir une silhouette se glisser derrière un rocher, mais il se dit qu’une personne isolée ne pouvait pas faire grand mal à une armée comme la sienne. La voie était libre. Ils reprirent leur route.

Sombre-Passe n’était plus qu’à une centaine de toises quand une forme haute d’au moins dix pieds se dressa en face d’eux, bloquant l’accès au défilé. Le monstre était fait d’un corps de salamandre géante et doté de cinq grosses têtes aux longs poils bruns et aux crocs faits pour déchiqueter. On devinait d’ailleurs entre ses dents les reliefs de repas carnés. Sa peau jaune et noire, ses pattes aux griffes recourbées qui tambourinaient sur le sol et ses hurlements glaciaux ajoutaient la touche finale au tableau terrifiant. Le général ricana :

— Ah ! Un nestibaes, ici ? Allons, quelle blague ! Ils ne vivent que dans les monts Gimoles. Je n’y crois pas ! fanfaronna-t-il. Je suis certain que c’est une illusion.

Et le nain, suivi de ses hommes, contourna le monstre sans crainte. Celui-ci les ignora, car il ne quittait pas Pierrick de ses dix petits yeux vicieux. Le prince, au contraire du général, ne pouvait avancer. La terreur le paralysait, à sa grande honte. Il tenait à garder sa position, car au moindre signe de recul de sa part, ce serait la débandade dans sa troupe dont il percevait la peur en écho à la sienne.

Bondulf avait lâché les rênes de sa monture pour libérer ses mains et tenter de contrer l’illusion, si c’en était bien une. Les nains étaient d’une nature impulsive et emportée, rien ne disait formellement que le nestibaes n’existait pas réellement. Le mage ferma les yeux pour accentuer sa concentration.

Un grondement sourd retentit au loin. Un orage se préparait, ou peut-être un message divin ? Lorsqu’il leva les paupières, le monstre n’avait pas bougé.

— C’est un nestibaes, mon prince, annonça Bondulf avec déception.

Pierrick soupira :

— Tant pis. Tentons de vaincre la peur pour l’affronter, nous verrons bien. Je vais haranguer les hommes.

À quelques centaines de toises de là, de l’autre côté du défilé, perchée avec les défenseurs dans la tour de gué nord de Fort Sombre-Passe, la belle Imarryel se préparait à vendre chèrement son honneur et la vie des hommes de son escorte. L’ignoble Foskaron avait progressé durant la journée, repris des forces et déjoué les pièges qu’elle avait semés derrière elle lors de sa fuite. Elle avait pensé avoir assez distancé le cousin renégat de Pierrick, et espéré que Fort Sombre-Passe lui serait un refuge convenable en attendant des renforts de Brigonne. C’était sans compter avec les caprices du Destin. Cette interminable nuit lui avait été profitable afin de se ressourcer dans la prière, mais octroyé à ses poursuivants nyctalopes des heures pour rattraper leur retard. Au matin, ils campaient aux portes du fort, pas pressés d’en découdre, sûrs d’eux-mêmes et de l’issue de l’affrontement. Certains faisaient même griller des saucisses qui empestaient, en attendant l’attaque finale imminente.

Au pied de la palissade, Foskaron-le-Glauque parcourait ses troupes immondes et agitées. À se demander comment une telle engeance pouvait lui obéir… Puis elle se traita d’idiote. Bien sûr qu’il les dominait ! Son mage maître des illusions et nécromant, Xaleander, aussi dangereux qu’il était barbu, pratiquait une magie noire et impie redoutée des créatures de la nuit. « Sans l’aide de Pierrick et de ses compagnons, l’assaut sera vite terminé », conclut-elle avec fatalisme.

Dans une clameur glaçante, les troupes de Foskaron se ruèrent sur Fort Sombre-Passe, alors que leur chef attendait tranquillement que le travail se fasse sans lui. Depuis sa position, il adressa un baiser de la main à Imarryel, écœurée. Elle ne releva pas l’ironie, invoqua son sort de protection et banda son arc.

Au bout de plusieurs assauts et en dépit des efforts des défenseurs, force fut de constater que la défaite était proche. Imarryel n’avait pas eu de chance, malgré ses qualités d’archère. Nombreuses étaient ses flèches qui avaient manqué leurs cibles ou seulement blessé un assaillant. Les dieux devaient lui en vouloir. Ses hommes tombaient comme des mouches à ses côtés, et elle ne lui restait plus assez d’énergie pour les soigner tous. Elle décida alors de changer de tactique afin de sauver sa vie et les survivants.

Elle fit quérir un bout de drap blanc par son écuyer, le fixa à la hampe d’une lance et l’agita du haut de la palissade. Foskaron ordonna d’un geste l’arrêt des combats.

— Je demande à négocier ! cria-t-elle aussi fort que possible

Le renégat eut un rictus méprisant.

— Que veux-tu négocier ? Tu es déjà battue !

— La vie sauve pour les défenseurs du fort, la population et pour moi !

Autour d’elle, ses protecteurs, dont le noble Zarkas, s’insurgèrent.

— Madame, vous n’allez pas faire ça ! protestait l’homme de confiance de son père, alors qu’elle empruntait l’échelle pour redescendre sur la cour.

— Ouvrez la porte ! Je vais sortir sans armes, ordonna-t-elle. Mon cheval, vite !

— N’en faites rien, fit Zarkas, indigné. Princesse, je vous en conjure…

— Il y a eu assez de morts, mon ami, le coupa-t-elle, usant de son autorité naturelle. Prenez soin de mes deux derniers pigeons. Ils sauront retrouver ma trace. Vous me serez plus utile vivant que mort.

Elle se mit en selle, inspira profondément, ajouta un regard impérieux vers les gardes :

— Eh bien ?

Ils ouvrirent la porte devant elle. Foskaron, triomphant, l’attendait à cheval à deux portées de flèche. Zarkas rageait, réduit à l’impuissance par ses vœux d’obéissance.

Assise à l’avant de la selle de Foskaron, luttant contre l’envie de le gifler alors qu’il profitait de la situation pour la serrer de près, Imarryel ne relâchait pas l’emprise sur son ravisseur. Au lieu de le défier et de risquer d’attirer sa colère sur les hommes de son escorte, elle l’avait charmé, usant de ses yeux envoûtants et de sa voix de miel. Foskaron qui au départ ne visait qu’à fragiliser Pierrick en enlevant sa fiancée pour l’obliger à lui céder le trône, en oubliait ses ambitions territoriales et trottait plein d’entrain en direction de son camp, tout frétillant à la perspective de galants ébats en compagnie elfique. « Cet imbécile doit déjà s’imaginer en train de me lutiner », se disait la princesse qui attendait son heure.

Ils parvinrent au campement orc en cours d’après-midi. « Pierrick a dû être retardé », s’attristait sa fiancée , « mais il retrouvera très vite ma trace avant que ce type dégoûtant ne pose ses sales pattes sur moi ».

Ils eurent à peine le temps de mettre pied à terre et d’entrer sous la tente luxueuse de Foskaron, où les attendaient victuailles et bain chaud, que la nuit tomba. Imarryel s’effondra comme une poupée de chiffons aux côtés de son ravisseur qui ronflait déjà.

#

Imarryel ouvrit les yeux, les frotta. Elle ne reconnut pas les lieux d’un premier abord. À côté d’elle, un homme à la longue barbe embroussaillée commençait à bouger, lui aussi. Qui était-il ?

Elle se redressa, saisit un chandelier, un peu d’amadou et un briquet près du poêle éteint et fit un peu de lumière. Une tente ? Les armoiries n’étaient pas celles des alliés de sa famille ni celles de son futur mari. Son nom ? Ah oui, Pierrick. Un très beau garçon, courageux quoique colérique. Bien plus séduisant que son cousin Foskaron, un type méprisant… Elle interrompit ses pensées, saisit le chandelier, l’approcha du visage du grand barbu à côté d’elle qui grognait en se réveillant. Elle faillit lâcher sa source de lumière.

Foskaron. Cet air de fouine était reconnaissable entre tous. Cette bouche qui ne souriait jamais aussi.

Mais que faisait-elle là, avec lui ?

Et les souvenirs lui revinrent. Son départ des Forêts d’Argent en vue de son mariage, la traque par des inconnus, bientôt identifiés comme le rival de Pierrick, la fuite et l’impression fausse d’avoir semé ses poursuivants, la ruée vers Fort Sombre-Passe et les portes qui se refermèrent sur eux, l’envol de son pigeon enchanté pour appeler son fiancé à l’aide…

Pierrick n’était pas venu à son secours.

Avait-il eu des ennuis en route ?

Foskaron faisait mine de se réveiller. Sans trop y penser et afin de pouvoir continuer à réfléchir tranquillement, elle saisit le chandelier par une branche et le renvoya d’un coup magistral au pays des rêves.

Puis elle se rendit compte que ses deux nattes traînaient par terre. Ils avaient bien poussé en une nuit… Songeuse, elle se dit que ce serait joli de les enrouler des deux côtés de sa tête, si seulement elle trouvait une vingtaine d’épingles. Cela la vieillirait un peu, lui donnerait presque un air de… sénatrice ?

Pierrick et ses troupes étaient sortis du sommeil alors qu’ils s’étaient assoupis dans le défilé. Le nestibaes avait disparu sans faire le moindre mal à personne. Il jeta un œil autour de lui, et se gratta la tête, perplexe.

Ils étaient partis glabres la veille, sauf le général et ses hommes.

Ils arboraient tous une barbe et des cheveux fournis et longs de cinq ou six pouces ce matin.

La barbe des nains trainait sur le sol, l’un d’entre eux y faisait même des nœuds pour la raccourcir.

Bondulf paraissait encore plus estomaqué que les autres. Il s’approcha du prince et lui murmura à l’oreille :

— Je ne me souviens plus du tout pourquoi on est ici.

Pierrick fouilla un instant dans sa mémoire. Il n’avait jamais eu le réveil facile, mais ce matin-là n’avait rien de naturel.

— Mais si ! On est partis pour aller chercher ma fiancée, tu sais bien, avec ce salopard de Foskaron qui la poursuit !

Le visage du mage s’éclaira :

— Oui, ça me revient ! Bon, il faut qu’on continue, conclut-il avec une gaité forcée.

Sur ces paroles, ils rassemblèrent les hommes et reprirent leur route, sans entrain. Ils étaient en vue du fort quand les chevaux renâclèrent. Une flaque d’une eau brune et corrosive venait d’apparaître à leurs pieds. Bondulf incanta un sort de protection pour parer toute éventuelle attaque. Une puissance inconnue les projeta loin de la mare sinistre dont des bulles s’échappaient.

Fort Sombre-Passe se trouva soudain devant eux. Les orcs les regardaient en bavant à l’abri derrière la palissade.

Ils combattirent de longues heures et remportèrent enfin la victoire. Le fort était libéré, les orcs et les gobelins exterminés, mais Imarryel ne s’y trouvait pas. Pierrick n’en pouvait plus de son absence, et n’arriva même pas à se réjouir d’avoir gagné. Il supplia le mage :

— Tu es mon ami, utilise tes pouvoirs et dis-moi où est ma belle !

Bondulf hocha la tête, soupira. Ferma les yeux et invoqua les dieux.

C’est alors que Pierrick l’aperçut.

Le De-stin.

Il roulait vers lui, énorme, inéluctable. Ses lumières chatoyantes, ses facettes impériales, décideraient pour eux tous si Bondulf saurait ou non dans quelle direction courir au secours de la princesse. Le De-stin, presqu’aussi haut que lui, allait l’écraser. Il le contempla, fasciné…

Le gigantesque artefact divin se contenta de le bousculer, sans le moindre dommage.

— Hé, interdit de dégommer Pierrick avec ton dé ! rigola Jipé en redressant la figurine soigneusement peinte. Relance, ça vaut pas.

Éric reprit son dé à vingt faces et le fit rouler, en veillant cette fois-ci à ne pas renverser les sujets de plomb.

— 2 ! triompha-t-il. Avec ce score et mes bonus, non seulement il sait où elle est, mais ce qu’elle fait.

— Ce n’est pas toi qui décides de ça, sourit Béné, la maîtresse de jeu derrière son paravent. Hum, pour ce score, il sait où elle est et si elle est en bonne santé, annonça-t-elle en se penchant en douceur vers ses tables de résultats. Son chaton Maxou dormait sur ses genoux, et elle ne voulait pas le déranger.

— Et alors ? demanda Éric

— Elle va bien.

— C’est tout ce que tu me donnes pour un 2 naturel ? s’indigna le grand blond.

— Il faudrait peut-être penser à aller sortir ce pauvre Zarkas de sa prison, fit remarquer Thierry. Il doit savoir où elle est. Il est tard, on commence à jouer comme des pieds.

— N’empêche qu’on ne serait pas en galère si tu n’avais pas loupé le jet de protection face à l’illusionniste avec la salamandre, fit remarquer JS avec un clin d’œil. Moi je suis coincé dans une geôle orc pendant que celle que j’ai juré d’amener saine et sauve à son fiancé va passer à la casserole avec le pire ennemi du royaume. Je sens que je vais dire adieu à mes points d’expérience…

— Ah ça, reconnut Éric, pour un fumble, c’était un beau fumble.

La joueuse d’Imarryel s’étira en bâillant.

— Il est 4 h, il faudrait qu’on s’arrête, non ? suggéra Marib en se frottant les yeux. Thierry a raison, on va finir par tous se faire tuer bêtement.

— Alors ? rigola l’intéressé, ça se passe bien avec Foskaron ?

— Il dort toujours. Je vais lui refaire le coup du chandelier chaque fois qu’il remuera un orteil. Il n’est pas prêt de me faire la brouette japonaise, je te le dis.

— Attention, prévint Bénédicte en gratouillant Maxou avant de se lever pour le déposer dans son panier, si tu frappes trop fort, tu pourrais le tuer.

— Ouais, je sais bien. Et je me retrouverais toute seule dans un campement orc sans « protecteur ». Mais j’ai dormi et j’ai tous mes sorts, je ne manque pas de ressources. Il va en prendre plein la tronche, fit la joueuse en ramassant ses dés. L’un d’entre eux résista avant de rejoindre les autres dans sa main.

— Berk, fit-elle remarquer, il faut qu’on nettoie mieux le Velléda. Le coca qu’on a renversé tout à l’heure colle encore.

— « Sous la tente, la soigneuse elfe, avec le chandelier », on dirait un crossover AD&D/Cluedo, s’amusa Jipé.

Ils ramassèrent les feuilles de personnages, les paquets de gâteaux, rangèrent le coca au frigo. Les dés multicolores retrouvèrent leurs bourses de cuir. Un coup d’éponge sur le Velléda, en prenant soin de ne pas déranger les figurines qui devaient tenir leur position jusqu’à la prochaine séance, acheva de préparer la soirée prochaine. La maîtresse de jeu laissa son paravent en place.

— Vous êtes disponibles comment, les gens, demanda-t-elle. On n’est pas très loin de la fin de ce module, mais on en a bien pour trois ou quatre heures de plus.

— C’est sûr, ce serait pas mal qu’on se voit vite maintenant, acquiesça Éric avec enthousiasme. On n’avait pas joué depuis des semaines, non ? Je ne me souvenais plus de rien…

— C’est toujours pareil, soupira JS, entre les stages, les partiels, et les vacances, je crois qu’on ne s’est pas vus depuis fin février, ça va vite…

— Trois mois , la vache, ça fait vraiment trop long sans jouer… Heureusement que les personnages, eux, ne se rendent compte de rien ! fit remarquer Jipé.

FIN

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8 thoughts on “Fort Sombre-Passe, par Dominique Lémuri

  1. Tu m’as bien fait rire, et j’adore la chute ! (Le De-stin ! Mwahaha ! XD)

  2. superbe idée. Je ne sais rien des JDR mais là les personnages me sont fort sympathiques.
    Une joli nouvelle poétique, un conte… puis la réalité, enfin la nôtre même si…
    Allez sois sympa, ils vont pouvoir s’aimer nos tourtereaux hein ? 😀

  3. La fin est excellente et très inattendue 🙂 C’est sûr que l’ambiance change radicalement d’un coup et moi qui était en train de me demander ce que c’était que cette histoire de des-tin ^^ Sinon rien à dire sur le style très littéraire mais quand même fluide et très agréable à lire. Les noms des personnages et les descriptions sont également bien pensés et bien amenés. Mention spéciale pour « Foskaron, dit le Glauque » 🙂

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