Flower Power, par Cecilia Ann

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C’est toujours à la même époque que les souvenirs lui reviennent. Ils se distillent lentement, insidieusement. Au départ, ce sont juste des sensations, de brefs souvenirs qui lui traversent l’esprit comme les phares d’une voiture, des odeurs suaves et sucrées qui lui chatouillent les narines, réveillant un appétit oublié pour des choses dont elle avait oublié l’existence.
Il y a les churros, bien sûr, les cacahouètes grillées et parfois nappées de caramel, le popcorn et le soda qui a plus de sucre que de cola.
Mais il y a aussi la faim et la soif d’autre chose. Des besoins vitaux qui ne peuvent être assouvies que par des choses… plus concrètes.

Marguerite a toujours trouvé son prénom ringard, digne du siècle dernier, mais il colle bien à son époque, finalement. Il fait un peu frais pour un mois de juin, et alors que la nuit tombe en ce début d’été, elle sent pour la première fois un parfum inédit de liberté qui flotte dans l’air. Pas que Marguerite ait un jour vécu sous la contrainte ; ses parents étaient des hippies babas-cools bien avant que le terme n’existe. Mais c’est comme si pour la première fois, c’était la société qui se laissait un peu aller, dégonflant un peu le ballon des règles et de l’austérité. Se montre un peu plus tolérante. Marguerite n’est pas dupe ; même plutôt réaliste. Elle sait que ce ne sont que les prémices d’un changement qui devra peut être attendre une génération supplémentaire pour s’implanter durablement et changer le cours des choses.

La preuve, aller à la foire, ce n’est plus vraiment transgresser un interdit. Ça en deviens moins fun, du coup. Il y a même trop de monde, maintenant, constate t-elle. Pleins d’ados, parfois juste des gosses qui viennent d’entamer la dizaine d’années, qui gloussent en engouffrant des granités et des barbapapas. Des petits nuages roses s’échappent des bâtonnets. Garçons et filles s’asticotent, se cherchent, gloussent de ricanements gras et de rires de crécelles. Cela fait soupirer Marguerite à plusieurs reprises, et la quantité de souffle qu’elle expire va crescendo. Ce n’est plus comme avant. Ce ne sera plus jamais comme avant.

Marguerite a dix-sept ans et trois mois, et sent déjà que l’insouciance est déjà derrière elle ; elle s’éloigne inexorablement, jour après jour. Chaque matin, elle se réveille avec un peu plus de gravité, de sérieux, d’envies de concrets, de durable, de projets. Ce doit être l’âge adulte. Bientôt, elle ne sera plus une adolescente. Elle se demande même pourquoi elle est allée à la foire ; elle prend soudainement conscience qu’en réalité, rien ne la tente dans cet endroit. Plus rien ne l’intéresse, son existence même l’indiffère au plus haut point.
Tandis qu’elle promène son regard sur ce qui l’entoure, sans pourtant réellement y prêter attention, elle songe que ça y est, ce sera le dernier été où elle viendra à la fête foraine. Cette certitude est comme un violent coup de massue ; elle résonne dans son corps, perturbe son rythme cardiaque, parcoure chaque muscle. Cela ne dure qu’une poignée de seconde, mais elle le sait désormais ; c’est le dernier jour d’une période qui appartiendra bientôt au passé.
C’est le premier jour du reste de sa vie.
Elle a souvent entendu cette expression, ne l’avait jamais comprise, la trouvais bien trop philosophique et inutilement compliquée ; mais maintenant…
Ca y est.
Elle comprend. Sa signification lui apparaît enfin ; c’est clair comme de l’eau de roche. C’est d’ailleurs la première fois qu’elle a la sensation de savoir, de comprendre vraiment où elle va. Où elle doit aller.
Où l’avenir se situe.
Et il n’est définitivement pas dans une fête foraine.
Désormais, elle comprend aussi ce que les gens entendent par « révélation ».
Dans la petite ville qui borde la campagne où Marguerite a toujours vécu, il ne se passe jamais rien. Alors, quand l’immense terrain vague qui borde les lotissements accueille les forains de juin à septembre pour attirer les touristes et les riverains, c’est incroyablement excitant et revigorant.

Il y a des rumeurs. Chaque année, on dit que le lotissement actuel va s’agrandir, que de nouveaux pavillons vont être construits, et qu’il n’y aura donc plus de place pour les forains. Il n’y aucune autre parcelle sur la commune assez grande pour pouvoir monter les attractions, donc il n’y aurait plus grand intérêt à ce qu’ils viennent…
Mais les années passent, et rien ne bouge. Pourtant, il paraît que la manifestation n’est pas du goût de la municipalité actuelle et qu’elle ferais tout pour l’interdire. Mais même si tout le monde a peur des rumeurs de débauches et de ce qui se passent sous certaines tentes, la tradition est si fortement ancrée et l’attachement des habitants si puissant que finalement, quand il faut passer aux actes, plus personne n’ose.

Le jus sucré coule sur son menton. Elle l’essuie du bout de ses doigts, machinalement. Elle reste plantée devant le stand. Celui qui le tient la regarde bizarrement, se demandant sans doute pourquoi elle reste immobile, les yeux dans le vague, à mâchonner les beignets frits qu’il vient de lui vendre. Marguerite a du mal à réfléchir, à ordonner ses pensées, à savoir ce qu’elle veut et ce qu’elle doit faire ; il y a toujours un décalage entre ce que l’on veut vraiment et ce qui est réellement bon pour nous.
Et pour être objective avec elle-même…
Ses cils courbés et recourbés à grand coups de mascara s’agitent comme les ailes d’un papillon de nuit. Dès que les premiers camions s’installent, que les piquets et les câbles parsèment l’herbe folle, les souvenirs lui reviennent. Ils se distillent lentement, insidieusement. Au départ, ce sont juste des sensations, de brefs souvenirs qui lui traversent l’esprit comme les phares d’une voiture. Des flashs, comme des éclairs qui tombent du ciel, les soirs d’orages. Ils ne durent qu’une fraction de seconde, mais s’impriment opiniâtrement dans son esprit. Et au fur et à mesure que la foire s’établit, que les tentes se montent et que les attractions s’élèvent, ils prennent de plus en plus de consistance, l’obsèdent.
Bien qu’elle soit située à cinq bons kilomètres, la vue depuis la fenêtre de sa chambre est imprenable ; impossible de ne pas se rendre compte qu’ils sont là. Elle peut suivre chaque étape de l’installation d’un simple coup d’œil, et c’est un spectacle dont elle doute de se lasser. Cela lui manquera, le jour où elle quittera la maison familiale.

Elle essaye de tenir le plus difficile à distance – Vicenzo -, mais chaque année, c’est l’échec. En dépit de tous ces efforts, dès que les premières réminiscences des souvenirs reviennent, c’est son image qui s’impose, finissant par la hanter.
Cette année, elle s’était résolue à ne pas craquer. D’ailleurs, cela semblait plutôt facile ; elle n’en avait même pas envie. Mais sans véritablement qu’elle ne s’en rende compte, ses pieds l’ont menée à la fête foraine, comme un oiseau qui entamerait sa migration vers des terres plus clémentes et accueillantes.

Marguerite n’aime pas vraiment Vicenzo. Du moins, pas pour ce qu’il représente en tant qu’homme, individu, être humain. Il est synonyme d’aventures, de mise en danger. De nuits brûlantes, de secrets dévoilés sur l’oreiller, de mots susurrés avec un accent qu’elle comprend à peine mais qui la fait frissonner de tout son corps. Il n’est pas beau, mais c’est la personne la plus charismatique qu’elle ait jamais rencontré. C’est peut être ses sourcils coupés en deux, ses yeux d’un bleu si perçant qu’à chaque fois, elle a l’impression qu’il lit en elle comme dans un livre ouvert, que son âme est à nue devant lui, avant que ce ne soit sa peau. Elle n’est pas la seule à ne pas être insensible à cette sorte d’aura qu’il semble posséder et que personne ne peut expliquer. Il est né comme ça, c’est tout. C’est ce que dit la vieille gitane à la voix éraillée par des années de cigarettes qui tire les cartes de la Bonne Aventure.
Il l’a remarquée avant qu’elle ne le remarque. Ils n’étaient encore que des gosses. Très vite ils s’étaient trouvés. Malgré toutes leurs différences.
Normalement, ils n’aiment pas trop fréquenter « ceux qui ne sont pas du même monde » et vice-versa. Et ça s’intensifie avec l’âge. On tolère que les gosses jouent ensemble, s’amusent. Mais dès qu’ils grandissent, qu’ils entrent dans l’âge où l’on estime qu’une simple amitié entre deux personnes de sexe opposé est impossible…

Au départ, c’était donc un simple camarade de jeu. Ils venaient de rentrer au collège, mais c’était encore des gamins dont l’activité favorite était de jouer à colin-maillard ou n’importe quel autre passe-temps impliquant de courir partout en criant et en riant. Marguerite se souvient de moins en moins comment exactement ils se sont rencontrés ; les souvenirs les plus récents semblent remplacer les plus anciens, quand ils sont plus marquants. Mais il lui est impossible d’effacer ce souvenir, la première nuit ainsi que toutes celles qui ont suivies. Si elles occupent la même importance, le commencement est toujours un moment à part. Et il est le seul homme qui ne l’a jamais approchée de cette façon là.

Vicenzo n’est pas un grand bavard, et ça ne s’arrange pas en vieillissant. Mais ils n’ont plus vraiment de choses à se dire, alors, ça ne la dérange pas trop. Ils sont trop différents, ce n’est même pas sûr qu’ils aient un sujet de discussion commun.
Son coeur se serre quand ses pas la mènent devant la caravane. Elle ne s’est même pas rendu compte. Comme si elle était une automate et que mue par une main invisible qui avais remonté son mécanisme, elle avait avancé dans une direction déterminée. Si Marguerite avait été un peu plus spirituelle, elle aurait pu invoquer le destin.
Mais Marguerite ne croit qu’au libre arbitre.
Ses mains sont vides, et son estomac se contracte. Elle ne sais pas si c’est parce qu’elle a englouti ses churros frénétiquement ou si c’est l’appréhension qui la gagne.
Marguerite a à peine conscience de ce qui se passe autour d’elle. Les sons sont feutrés, presque étouffés, alors que pourtant elle n’est pas très loin des montagnes russes, où tout le monde crie à tue-tête. Mais dans ce genre de manifestation, personne ne prête d’attention à quelqu’un d’autre qu’à soi-même. Aussi, elle monte le petit escabeau et pousse la porte sans s’annoncer.
Il n’y a pas l’électricité mais il y a tellement d’éclairage à l’extérieur qu’elle distingue comme en plein jour son environnement.
Ils se regardent. Ce qu’ils ont à se dire n’a pas besoin de s’exprimer à voix haute. Tandis qu’elle se dirige vers lui, allongé sur sa banquette, une clope roulée à la main et que le sol de la caravane craque, elle se met à nouveau à trembler. C’est l’excitation, décuplée par le fait que cette fois, sa certitude est inébranlable.
C’est la dernière fois.
Et pour la dernière fois, elle décide de ne pas réfléchir, pas y penser. Son cerveau se déconnecte de toute raison.

Finalement, il n’y a jamais eu de nouveaux lotissements. Pourtant, la ville s’est agrandie. Elle ne cesse d’accueillir de nouveaux habitants, mais il paraît que le terrain n’est finalement pas constructible. Quand les forains ont cessés de venir, la grande étendue d’herbe sauvage s’est transformée en déchetterie géante. Les gens qui habitent les pavillons en bordure cherchent même à vendre. A une époque, c’étaient les logements les plus prisés. Aujourd’hui, tout le monde fuis. Il faut le reconnaître ; les ordures et les bouts de ferraille, ce n’est pas chouette et il paraît même que les sols sont pollués.
Même si il y avait eu une contamination nucléaire, Marguerite n’en a cure. Elle avance comme si ce qu’elle avait connu, ici et là, existait toujours maintenant. Elle le perçoit même, comme si elle était connectée à une dimension parallèle avec fenêtre directe sur le passé.
Bien sûr, une partie d’elle-même sait bien que ce n’est qu’une illusion de l’esprit. Son cerveau réactive la machine à souvenirs et soudain tout se met à tourner à l’envers.
Cela fait vingt ans, mais quelque part, c’est comme si c’était hier.
Il suffit de revivre ses souvenirs pour perturber la boucle temporelle.
Pourquoi est-elle revenue aujourd’hui ?
C’est une excellente question, se dit Marguerite.
Elle est incapable d’y répondre. Elle n’a même pas la moindre bribe d’idée.
Cela faisait des années qu’elle n’y pensait plus. Pas qu’elle voulais l’oublier, c’est juste que d’autres souvenirs ont rythmé sa vie et l’ont impactée. Ils ont été relégués de plus en plus loin, au fond d’un grand placard.
C’est le début de l’après-midi, il fait un froid inhabituel pour un mois de juin. Le ciel est recouvert de nuages gris, presque noirs. Il va sûrement y avoir un orage.
Mais Marguerite n’y prête aucune attention. Elle est dans sa bulle, explore, va jusqu’au plus profond d’elle-même. Elle sais enfin ce que signifie réellement le mot « introspection ».
Elle ne s’était pas trompée. Ce dernier soir était bien le premier jour du reste de sa vie. Après cet été, tout a changé.
Pour le meilleur… Et pour le pire.
Il y a tant de choses qui se sont passées en vingt ans. La simple pensée lui en donne le vertige.
Pourquoi est-elle revenue aujourd’hui ? Et pas avant ? Et pas après ?
Elle passait dans le coin. A la radio, on a annoncé la date du jour, et tout d’un coup, une déferlante l’a frappée. Une tornade de sentiments l’a clouée au sol, l’a forcée à s’arrêter. Un léger sourire s’est installé sur ses lèvres et ne l’a plus quitté lorsqu’elle a constaté, que même sous un tas de ferraille,de pneus crevés, de carcasses d’emballages plastiques, le terrain était toujours là.
Ainsi, son histoire existe donc toujours. Bien sûr, il n’y a plus de fêtes foraines depuis longtemps. Les plus âgés étaient de la génération de ses grands-parents. Ils doivent être en grande partie morts, maintenant.
— M’man ?
Clarisse s’impatiente. Elle regarde le bout de ses bottines avec l’air le plus ennuyé du monde quand elle ne fais pas rouler ses pupilles bleues vers le ciel. Marguerite sourit. Bien sûr, sa fille ne peut pas comprendre. Ce morceau d’histoire n’appartient qu’à elle, et à elle seule.
— C’est vraiment là que tu as passé toute ta folle jeunesse ? demande Clarisse, encore, en shootant dans une canette vide.
Marguerite sourit, à pleine dents, cette fois-ci.
— Yep.
— Tu m’excuses, mais ça ne fait pas vraiment rêver, ça.
— « Ça » a bien changé depuis l’époque, oui.
— J’ai vraiment du mal à t’imaginer avec une fleur dans les cheveux.
Marguerite lisse ses boucles blondes, qui touchent à peine ses épaules. Elle a du mal à croire qu’elle a pu un jour les avoir jusqu’à la croupe.
Marguerite rit presque.
— Oh, tu sais, il n’y avait pas seulement cela.

Fin

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2 thoughts on “Flower Power, par Cecilia Ann

  1. J’aime beaucoup l’élan du texte, en plus pour 24h « seulement »… joli instant.

    (Ah et légère coquille que j’ai vue : « et qu’elle ferais tout » => ferait 😉 )

  2. Un joli texte dont le passé et le présent s’absorbent jusqu’à la chute inévitable de « la dernière fois ».
    Les terrains joyeux, devenus lieux de décharges mais sur lesquels on dépose les souvenirs.
    Un chouette moment de lecture. 😀

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