Eveil phonémaire, par Lia Guillaumet

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Son, lumière, couleurs : la fête battait son plein. Hypnotisée par les reflets sur la boule à facettes suspendue au plafond, Li en oubliait un peu le reste des gens autour d’elle.

Elle n’était pas tout à fait dans son élément ce soir. Sa robe était trop neuve, pas assez confortable, le lieu un peu trop inconnu aussi, mais elle saurait s’en accommoder. Autour d’elle, les gens passaient, dansaient, se collaient les uns aux autres. Certains buvaient, d’autres chantaient ; d’autres encore riaient à pleine voix : c’était à qui se ferait le plus voir. Mais aucun n’attirait plus l’attention que cette boule à facettes au plafond, vestige d’un temps où les paillettes étaient encore à la mode.

C’est Pam qui la rappela à la situation : « Hé, Li. Tu viens t’amuser ou quoi ? »

Li secoua la tête pour se tirer de sa rêverie et se lança à la poursuite de son amie dans la foule amassée sous ces lumières hypnotisantes. Cette nuit, elles la passeraient à danser, et elles ne dormiraient pas.

Li s’en satisfaisait totalement : elle avait horreur de dormir. C’était ancré en elle. Il y avait cette angoisse à chaque fois que l’heure venait de rejoindre son lit. Une compression dans la poitrine, l’impression de s’éteindre un peu, de perdre quelque chose à chaque fois.

Quand l’assoupissement venait, elle se réveillait en sursaut, comme si son esprit voulait à tout prix la préserver de ce glissement vers l’inconscience. Souvent elle s’épuisait pour empêcher ce réflexe, jusqu’à s’endormir sans même s’en rendre compte. Quand elle se réveillait, elle ne se rappelait même pas avoir sombré.

Ce soir, elle danserait et boirait jusqu’à l’anesthésie complète de ses sens et de ses pensées. Quand Morphée viendrait la chercher, elle ne pourrait lui opposer aucune résistance. Au moins, elle n’aurait pas cette sensation de perte.

Clic. Fin du module phonémaire.

Un claquement de langue satisfait.

Clic. Module phonémaire activé.

Il y avait des matins plus difficiles que d’autres. Celui-là en était clairement un : Iza eut du mal à s’extirper de son lit. Elle ne se souvenait même pas comment elle l’avait rejoint la veille. Tout ce qu’elle se rappelait, c’était que Pam et les filles l’avaient traînée à une soirée étudiante disco-rétro avec beaucoup trop de gens et de boisson.

Iza jeta un œil au réveil. Sans surprise, elle était en retard. Titubant un peu, elle évita sa robe de la veille jetée en vrac au sol et se dirigea vers sa penderie. Elle saisit le nécessaire un peu au hasard et se rua dans la salle de bain, espérant très fort qu’une douche chaude suffirait à faire passer le mal de cheveux. Elle ne se souvenait pas trop, mais était presque sûre qu’elle avait déjà réussi à se faire porter pâle plus d’une fois ce mois-ci. Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude. La semaine était presque finie.

Iza avait ces absences, pénibles, difficilement gérables. On lui avait souvent reproché son manque de concentration dans ses études, une inconstance qui la poursuivait depuis toute petite. Sa famille la fustigeait, attribuait de plus en plus ces travers à ses soirées débridées. Iza aurait eu du mal à leur donner tort : force était de constater qu’en effet, chaque soirée empirait ses pertes de mémoire. Elle avait tenté d’aller voir des médecins, peine perdue. Il fallait composer avec en évitant les débordements.

Iza soupira. Hier soir avait été un excès de plus. Elle ne se rappelait même plus pourquoi. Tant pis pour elle : elle n’avait pas été raisonnable, elle assumerait la fatigue et se rendrait tout de même à ses cours.

Une fois préparée, elle appela Pam avant de se mettre en route. Son amie avait une voix enrouée : visiblement elle n’avait pas été la seule à avoir du mal à se réveiller.

« Bien remise de la soirée d’hier ? »

Le grognement d’Iza arracha un rire étouffé à Pam.

« Je t’appelle pour te dire de prévenir les profs que je serai en retard, ça répond à ta question ?

– Il faut vraiment que tu arrêtes de te mettre dans cet état. Je sais à quel point tu aimes te pousser à bout, mais ça devient dangereux. »

Nouveau grognement. Iza le savait bien. Un jour, elle n’arriverait sans doute plus à se lever, ou elle retomberait aussi sec. Pour le moment, elle se sentait encore suffisamment droite dans ses baskets et n’avait certainement pas besoin de la morale de Pam – après tout, c’était tout le temps elle qui la traînait en soirée.

Alors qu’elle allait lui en faire la remarque, la tête d’Iza commença à lui tourner.

« Pam, je ne suis pas sûre de… »

Contrecoup de la soirée d’hier ? Iza se sentit perdre pied.

« Iza ? »

Tout devint noir.

Clac. Arrêt du module phonémaire.

Une lumière rouge. Anomalie.

« Ne devrions-nous pas tenter une réconciliation monémaire ? La forme phonémaire du module semble augmenter sa fatigabilité à chaque cycle. »

Un rire sec et sans joie.

« Et risquer un nouveau cas de délire modulaire dans le service ? Nous n’avons plus les moyens pour ce genre de choses. Il faut maintenir celui-ci dans son équilibre phonémaire aussi longtemps que possible. »

Un soupir lassé.

« Bien. Je demande à l’assistant modulo-phonémaire de replacer le module en position initiale et nous reprenons le cycle. »

Des réglages. Une lumière verte.

Clic. Module phonémaire ré-activé.

Quelle journée pourrie. Dès le départ, elle avait mal commencé. Beth s’était éveillée toute habillée sans trop se rappeler la soirée de la veille. Elle avait eu envie de se fustiger mais un coup d’oeil au cadran horaire lui avait rappelé que c’était le premier jour du week-end.

La sagesse qui commençait enfin à se pointer ? Quelques temps plus tôt, elle se serait retrouvée à faire la fête en plein milieu de semaine, à s’en rendre malade au point de ne pas réussir à aller en cours.

Alors qu’elle se préparait un thé pour mieux se réveiller, son téléphone sonna. C’était Pam. Peut-être qu’elle pourrait lui donner quelques éclaircissements sur la journée de la veille. C’était toujours elle qui les traînait en soirée, et bizarrement, elle était toujours la seule à en sortir indemne.

« Hey, bien réveillée ? Ca va mieux ?

– Mieux ?.. Euh, comme un lendemain rude.

– T’as fait un malaise hier, tu t’en rappelles pas ? T’es restée inconsciente sacrément longtemps. »

Un malaise ? Beth n’en avait aucun souvenir. Sourcils froncés, elle s’apprêtait à demander des explications à Pam, mais son amie l’interrompit.

« Je suis désolée, je dois filer, je voulais juste m’assurer que ça allait. Tu veux que j’appelle quelqu’un pour te tenir compagnie ? J’ai appelé ton médecin, il passera te voir plus tard dans la journée. »

Pam avait rapidement raccroché. Beth avait décidé de laisser tomber et était retournée à son thé.

Elle en était à touiller sa tasse le regard dans le vide, quand ses yeux se posèrent sur l’horloge. Il était encore très tôt, Pam n’avait pas dû dormir beaucoup pour l’appeler à cette heure-là.

Elle haussa les épaules. Pam faisait ce qu’elle voulait, c’était le week-end après tout, elle pouvait bien en profiter…

Une vague de fatigue s’abattit sur elle. Contrecoup d’une soirée mouvementée dont elle ne se souvenait plus grand-chose ? Elle venait peut-être de se lever, mais son lit lui parut soudain à nouveau très accueillant. Et puisqu’on était le week-end…

Beth délaissa sa tasse, retira ses vêtements de la veille et retourna sous la couette. Une grasse matinée un début de week-end n’avait jamais tué qui que ce soit.

Clic. Fin du module phonémaire.

« Fin du cycle. Ultime module de vérification quotidienne suite à l’anomalie en monème 2.

– Vous ne croyez pas qu’on devrait faire plus attention avec l’assistant modulo-phonémaire ? Le module va finir par se rendre compte de sa phonodivision.

– Aucune chance. Tout est calculé pour que les modules se complètent sans même se deviner.

– Très bien, puisque vous en êtes si sûr… »

Clic. Module activé.

Li s’étira en soupirant. Elle avait tenté de traîner au pays des rêves, mais elle s’était réveillée naturellement. Encore une journée qui commençait. Impossible de se rappeler comment elle s’était endormie la veille. Elle avait encore dû s’épuiser, comme d’habitude.

Elle s’extirpa du lit difficilement, les yeux papillonnant à cause de la lumière.

Saisissant les vêtements au pied du lit, elle eut un bref mouvement de surprise. Elle aurait juré qu’elle avait porté une robe à la fête. Elle haussa les épaules , elle avisa la tasse de thé qu’elle avait apparemment oublié de boire la veille. Elle tendit la main. Tasse toute froide bien sûre. Elle fronça le nez. Elle avait horreur du thé froid.

Un tour à la douche, et elle se sentait beaucoup plus d’attaque. Elle ne se souvenait plus trop comment la soirée de la veille s’était terminée, mais visiblement, elle avait dû être sacrément agitée. Qu’importait : l’important était qu’une fois de plus elle n’avait pas senti le sommeil venir, et c’était ce qui lui allait. Elle allait pouvoir démarrer son week-end tranquillement.

La sonnette de la porte d’entrée l’interrompit dans son ronchonnement matinal. Le médecin venait d’arriver.

Le médecin ? Mais elle ne l’avait pas appelé.

Clic. Interruption du module.

Un bâillement.

« Voilà pour ce cycle. J’ai hâte de pouvoir passer en observation monémaire, tout de même.

– Vous savez l’énergie que ça requiert et les dangers encourus. Les modules phonémaires ont parfois du mal à se réconcilier. Peut-être que la direction nous débloquera des fonds pour le programme monémaire Eliza-Lizbeth quand elle aura repris confiance en nos capacités, mais pour le moment nous comptons trop de délires modulaires à notre actif.

– Si vous le dîtes… Mais c’est si monotone et frustrant, de ne rien pouvoir faire d’autre que cette observation permanente ! »

Un haussement d’épaules.

« C’est notre boulot. Nous prenons déjà bien assez risques avec ces modules monémaires que nous maintenons coûte que coûte. Si vous n’êtes pas satisfait, il ne fallait pas devenir un éveilleur. »

Un soupir. 

« Espérons que la direction saura voir rapidement que cette méthode est bel et bien efficace et qu’elle n’a rien à craindre de nos modules. Je détesterais avoir à retourner m’occuper des modules en stase. Je voudrais juste que nous parvenions à tous les éveiller entièrement un jour… »

Un coup étouffé sur le panneau de contrôle.

« Assez d’idéalisme pour aujourd’hui. Demain est un autre jour. Il est grand temps de rentrer chez nous. »

Des chaises qui raclent le sol, des corps qui se lèvent.

Clic. Coupure de l’assistant modulo-phonémaire PAM.

Clic. Extinction des lumières.

Clic. Mise en veille prolongée du module en sortie de stase Li.Iza.Beth.

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5 thoughts on “Eveil phonémaire, par Lia Guillaumet

  1. Il m’a fallu deux lectures (et une petite visite en douce à mon ami Robert pour me rappeler de ce qu’était un monème) pour bien comprendre, mais du coup, j’admire l’originalité et la subtilité du sujet. J’aime aussi beaucoup comment tu as joué avec les limites de la contrainte, avec cette voix off dont on ne sait d’où et de quand elle provient. Il manque peut-être encore un peu de débroussaillage autour de l’univers pour le rendre plus facile à saisir, mais en attendant, bravo pour la trouvaille ! ^^

  2. Après une 1ière lecture il reste comme une angoisse sourde : « et si c’était possible ? »
    Ces nuits dont il ne reste aucun souvenir, parfois quelques bribes mais qui tombent dans un brouillard épais au fil du temps.
    Cette intermittence manipulatrice ramène à des entités multiples comme parfois certaines personnes en subissent la présence.
    Quel contexte adopter ?
    Une nouvelle qui m’interpelle dans ce qu’elle porte de complexe voire d’univers caché en arrière plan.
    Mode curieuse « on » 😀

  3. Très belle histoire qui mets en mots les étranges sensations que l’on a parfois, comme celui d’être un simple passager sans contrôle, ou du moins pas le nôtre.
    Ce texte se lit sans y penser, on se glisse dans la peau de chacun de ces jeunes filles si aisément que s’en est troublant.

  4. J’ai pensé fugitivement à du Beckett (mais en plus joyeux du coup), mais je surinterprète peut-être… j’aime beaucoup l’originalité de cette nouvelle avec ce « projet ». Jolie tournure de la contrainte !

  5. Belle utilisation de la contrainte ! J’aime beaucoup ce que tu en as fait. L’histoire est bien rythmée, on y plonge volontiers.
    Mes cours de linguistique sont bien loin, mais c’est marrant de retrouver des termes !

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