D’une histoire l’autre, par Olivia Quetier

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Vendredi 13 Mai 2016, he oui!

Chère Maman,

Je ne peux pas t’affronter. Je sais que tu me jugeras. Tu n’apprécies pas Alban et moi je l’aime. Je pars avec lui. J’arrête le lycée. Je suis désolée. Je t’aime, mais toi et papa vous ne me comprenez pas. Je ne te dis pas où je vais. Je te demande de ne pas me chercher. Fais moi confiance pour une fois. Je te donnerai des nouvelles quand on sera installés.

Julie

J’ai posé la lettre sur la table de la cuisine. Maman la verrait dans deux heures. Je jette un dernier coup d’oeil à cet appartement que j’ai toujours connu. Ma décision est prise. J’emporte machinalement le blouson de maman et laisse le mien.
Alban m’attend au café « Le refuge ». Je l’aperçois en terrasse, fumant une cigarette roulée et sirotant une bière. Je cours vers lui et l’enlace. Enfin, nous sommes libres.

Tu es sûre de toi? Tu ne regretteras pas?
Non, je t’aime. Je te suivrai au bout du monde.
Viens, on va chez Alfred, et on se tire.
Ok.

Je crains que maman m’appelle. Elle va m’appeler à tout va, c’est sûr. J’éteins mon téléphone. De toute façon, je ne veux de nouvelles de personne. Il n’y a plus qu’Alban. Nous allons partir. Loin. Tous les deux. On ne sais pas trop où. Mais, qu’importe! Il a de l’argent. Nous allons partir en stop, faire la route. On a décidé de s’éclipser sans but et de voir où cela nous mènera. Il faut juste que personne ne voit que j’ai seize ans. Dès que maman verra le mot, elle me déclarera en fugue, la police m’arrêtera et me ramènera à la maison. J’ai emmené ma boite de maquillage, je fais facilement 19 ans avec quelques artifices.
Ca fait des mois que je rêve de vivre avec Alban, qu’on s’installe dans une petite maison je ne sais où. Juste être avec lui. Qu’on ait un enfant rien qu’à nous.

Je recontacterai maman et papa quand je serai loin. Ils ne pourront pas m’empêcher d’être heureuse. On redescend la rue Lamarck avec Alban et on sonne chez Alfred. C’est le colocataire d’Alban et son meilleur pote aussi. On doit repasser chercher des affaires, quelques fringues et les sous.
On passe la soirée chez Alfred et on part vers 22h gare de Lyon. Alban a réservé le train de nuit vers Nice. Après on partira en stop dans un petit village où Alban a un copain qui pourrait nous héberger quelques temps. Et après l’aventure, la grande.
Après avoir fumé une cigarette sur le quai nous gagnons notre compartiment. Nous y sommes seuls. Le train est vide. Je pense qu’on est vendredi 13 et que c’est drôle de partir à l’aventure un jour comme celui-là. Je joue à me croire superstitieuse. J’ai toujours adoré les vendredis 13. C’est comme un clin d’oeil qui dit: tu vas voir il va se passer quelque chose de spécial aujourd’hui.
Et pour cause. On se serre dans une couchette. Je suis si bien près de lui. Mon Alban. l’homme de ma vie. Il sera le seul. Pour toujours. Il est si beau. J’aime ses cheveux blonds qui lui tombent négligemment sur les yeux. Des yeux gris. Un regard perçant qui me fait fondre. Alban est libre, vraiment. Il a 20 ans et il n’a peur de rien. Ca fait déjà trois ans qu’il a quitté ses parents sur un coup de tête. Il se débrouille entre petits boulots et quelques vols. Il revends un peu de shitt pour se faire de l’argent. C’est pas méchant. Il n’est jamais violent. C’est un gentil, Alban. Il est doux. J’aime le regarder. J’aime qu’il m’aime. Ca fait six mois que maman et papa m’ont interdit de le voir. Ils ont appris par ma prof de français qu’il avait fait un séjour en prison il y a deux ans. J’ai fait mine de ne plus le voir. Ca a marché. Lola me couvrait. Je disais que j’étais chez elle et ça passait.
Mes parents sont ringards. Ils ont 51 ans tous les deux. Des vieux par rapport aux parents de mes amis. Ils m’ont eu tard. Ils ont eu du mal à avoir un enfant. Du coup j’ai grandi seule avec des parents vieux et qui ont des idées d’un autre temps. J’en peux plus des leçons de morale de maman. Elle a peur de tout. Le jour de mes 16 ans, j’ai décidé que c’était fini. Elle ne m’empêcherait pas de vivre. J’en ai parlé à Alban. Il a tout de suite été d’accord. Il a peur de rien Alban.
Je m’endors près de lui. C’est la première fois que je prends le train la nuit. J’aime le tressaillement de la machine. Ca me berce.
Nous arrivons à Nice au lever du jour. La lumière est belle. Un ciel rosé cache le soleil. Je prendrais bien une photo avec mon portable, mais je ne vaux pas l’allumer. Tant pis. Je garderai cette beauté en moi.
Nous sortons de la gare main dans la main. On se dirige vers une grande artère. Nous marchons longtemps et silencieusement. Nous voici sur la promenade des anglais. Nous commençons à faire du stop. Assez rapidement une voiture s’arrête.
C’est un jeune homme assez bien mis qui doit sûrement se rendre au travail.
Vous allez où?
Coursegoules, sur la route de Vence.
Je peux vous laisser à Vence.
Oui, c’est bien.
Je prends jamais les auto-stoppeurs, mais bon, un jeune couple, j’ai confiance.
Alban ne répond rien. Il a raison. Il n’y a rien à répondre. Nous restons silencieux. Le gars aussi.
Il nous laisse à Vence sur la route qui mène à Coursegoules. Je ne connais pas cette région. C’est joli. La lumière est belle. Tout est calme.
Alban me dit que nous risquons d’attendre plus longtemps. Coursegoules est un tout petit village à 20km d’ici.
Tu verras, c’est tout petit, très isolé, mais les gens sont cool. C’est un super ami qui va nous accueillir. C’est lui qui m’ a aidé à ma sortie de prison. On pourra rester tant qu’on veut.
C’est chouette. Mais, tu sais, je veux pas qu’on s’éternise. Je voudrais qu’on ait notre chez nous rapidement.
Je sais, ma chérie. On va le faire. T’inquiètes. On va se trouver une petite maison. Je trouverai un taf et on aura une petite fille, une belle petite fille qui te ressemble.
Je t’aime tant.
Moi aussi, ma puce.
Nous parlons, rêvons, le pouce en l’air sans nous soucier du temps qui passait et du nombre restreint de voiture qui passe. Une femme d’une quarantaine d’année finit par s’arrêter et nous conduire chez Fabio. Elle le connaît. Tout le monde se connaît à Coursegoules, nous dit-elle.

Elle nous dépose devant une petite maison en pierre. Il est 10H30, samedi 14 Mai. Alban pousse la porte en bois. Nous rentrons dans une pièce à vivre. Les murs sont en pierres eux aussi. Il ne doit pas faire chaud l’hiver. Un vieux canapé rouge siège au milieu de la pièce. Sur la table basse, un cendrier plein de vieux mégots,  un paquet de tabac.
Alban me dit de rester là et monte à l’étage. Il en redescend rapidement.
Fabio dort encore. Tu veux un café?
oui, volontiers.
Nous nous asseyons sur les marches devant la maison avec un café chaud. Je met ma tête sur son épaule. Je suis bien. Paris est loin. Mes parents sont loin.
J’entends les pas de Fabio dans l’escalier.
Hello. Ca va? Vous avez fait bon voyage? Hey mon pote je suis trop heureux de te voir. On va se fêter ça. On se roule un joint.
Ouais ok.
Et ils rentrent tous les deux dans le salon. Je le déteste ce Fabio, déjà. Il ne m’a même pas adressé la parole et m’a pris mon Alban.
Je reste là dehors. je m’aperçois alors que je porte le blouson de maman. Un blouson en cuir noir. Je l’ôte car le soleil commence à se faire sentir. C’est moi qui lui avait conseillé de l’acheter pour faire plus jeune. Pour une fois elle m’avait écouté. Par curiosité, je glisse ma main dans les poches. Rien. Puis la poche intérieure, je sens une enveloppe. Je la sors. Elle est abîmée. J’en sors une lettre. Il y a une photo aussi. Sur la photo un couple. Une belle jeune femme brune, les cheveux longs. Des yeux noisette et un jeune homme brun. Ils ont l’air heureux. La curiosité l’emporte je lis la lettre. D’abord la signature. Eva. Je ne connais pas.

Vendredi 13 Octobre 2000

Maman,

Ca y est nous sommes installés. Après un long périple nous voilà arrivés en Lozère. Je m’excuse de t’avoir fait mal. Mais je devais suivre Alain. Il n’y a qu’avec lui que je suis heureuse. Tout aurait pu être plus simple si tu l’avais accepté. On aurait pu rester près de vous. Mais avec ta foutue morale, tu gâches tout. On ne pouvait pas garder Julie, l’élever, on est trop jeunes. Je ne saurai pas. Je pars et je te laisse ma fille. Je ne reviendrai pas comme je te l’avais promis. Alain veut rester ici. Tu sais bien qu’il ne veut pas de cette enfant. Je ne peux pas renoncer à lui. Je sais que tu l’élèveras bien. Ne lui parle pas de moi. Tu pourras faire comme si elle était à toi. De toute façon Alain ne l’a pas reconnue, elle porte mon nom, donc celui de papa. Personne n’y verra rien. Tu lui dira quand elle sera grande. je ne veux pas qu’elle me cherche. Pas maintenant. J’ai trop de choses à vivre. La vie que tu voulais pour moi, je n’en veux pas.
A paris, Alain a fait trop de conneries. Il fallait partir de toute façon. Ici, on va être auto-suffisant. On a un potager, des poules. Je sais que tu m’imaginais avec un avenir autre. Tu me voyais médecin, comme toi, comme papa. Moi je ne veux pas de cette vie là, à se tuer au travail, à passer sa vie à tout protéger, à tout craindre. Ca fait 17 ans que j’étouffe. Et je vis, je vais vivre.
Ne fais pas la même chose à cette petite Julie. Tu as là une chance de te rattraper. Je l’aime cette enfant. Je n’oublierai jamais les moments que j’ai passé avec elle. Même s’ils ont été brefs. Je suis connectée à elle pour toujours. Je l’ai porté en moi, elle est le fruit de mon amour pour Alain. Je n’oublierai jamais son regard à la naissance. Je la sens en moi, elle m’accompagne chaque jour de ma vie, mais je ne peux pas lui donner ce dont elle a besoin.
C’est triste que tu n’aies pu comprendre mon amour pour Alain, mon choix de le suivre même sans Julie. Lorsque Julie sera suffisamment grande pour comprendre ce qu’est l’amour pour un homme, montre lui cette photo, raconte lui son histoire, dis lui de me contacter ici en Lozère. En attendant, je te demande de ne pas m’écrire sauf cas de force majeure.
Je vous aime, mais nous sommes incompatibles.
Votre Eva.

Ouah! C’était donc ça. Ces beaux jeunes gens sur la photo sont mes parents. Mes larmes coulent sans que je puisse les arrêter. Un océan de larmes. J’entends Alban et Fabio qui rient. L’effet de la drogue sans doute. Ils rient et moi je pleure. Mes parents sont mes grands-parents. Et tout ce secret. Tout est faux. Je n’ai pas eu la vie que j’aurais dû. Pourquoi m’a t’elle abandonné? Elle a choisi Alain plutôt que moi. Que ferais-je dans cette situation? Je ne sais pas. On ne sait jamais tant qu’on n’est pas confronté aux évènements. Je suis en colère, je suis triste. J’ai vieilli, là en quelques minutes. Je reste là, immobile, longtemps. Mon regard se perd dans la photo. Je me reconnais en eux.
Alban, Alban, viens, je t’en prie.
Qu’est ce qu’il y a, ma puce? Tu es fâchée?
Oui. Non. C’est pas ça. Mes parents ne sont pas mes parents. Regarde.
Je lui tends la lettre et la photo. Il lit. Je l’observe pour saisir sa pensée sut cette histoire, l’histoire de ma vie.
Que veux-tu faire?
Si j’étais enceinte tu partirais?
Non, ma puce. Je veux un enfant de toi. Je te l’ai dit déjà.
On part en Lozère. Je veux les voir.
Ok. On y va.

Alban explique la situation à Fabio. Nous reprenons nos affaires que nous n’avons pas même pris le temps de déballer.
Et nous partons pour Saint Sernin. Mes parents y vivent-ils encore? Sauront-ils m’accueillir? Je ne sais, mais je dois y aller. J’y suis poussée irrésistiblement.
Il est midi. Le soleil est à son zénith. Il fait chaud. Et je pars à ma rencontre.

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3 thoughts on “D’une histoire l’autre, par Olivia Quetier

  1. Très belle nouvelle, émouvante même si l’on devine la chute. Ne pas reproduire les mêmes erreurs grâce à une simple lettre. J’aime 😉

  2. Jolie nouvelle. Que dire des calques de comportements au sein des familles, de ces moules qui collent aux vies ?
    Des parents puis grands parents trop aimants, dont les professions poussent à surprotéger.
    Une adolescente amoureuse d’un « mauvais garçon » qui à cependant l’air de bien la traiter, d’être attentif.
    Point qui me questionne : la lettre est-elle dans cette poche intérieure uniquement pour la grand-mère ? car après tout elle dispose sans aucun doute d’autres vêtements. Peut-être est-ce un geste semi volontaire au cas où l’expérience se reproduirait, une façon de dire la vérité…
    Une quête commence dont j’aurais bien aimé connaître la conclusion.

  3. Au contraire de Leila, je trouve que la chute est bonne. On s’attend de base à ce qu’elle sorte avec quelqu’un de peu recommandable… Et en fait non ^^

    J’ai vraiment apprécié 🙂

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