Deux contre deux, par Enkidoux

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Louie frôlait le mur de la grotte de sa main droite, tâchant d’y repérer la moindre aspérité inhabituelle. Le passage occasionnel d’une chauve-souris ne perturbait en rien sa concentration mais dérangeait quelque peu son accompagnateur d’infortune, Claudio.

– Louie, tu es certaine qu’on va dans la bonne direction ?
– Certaine.
– Et tu penses vraiment avoir besoin de moi ? On a laissé beaucoup d’affaires dehors, il serait peut-être plus prudent que quelqu’un aille surveiller… Il y en a pour des milliers de dollars et…
– Reste avec moi. Et tais-toi.
– Oui. Oui…

Les deux archéologues continuèrent leur progression jusqu’à atteindre une zone que Louie semblait attendre. Elle s’arrêta net. Claudio lui rentra dedans et s’excusa en bafouillant avant de reculer de quelques pas.

Louie effleura le mur avec plus de minutie.
Des trous de presque un pouce de largeur criblaient la paroi, par centaines.

Était-il trop tard ?
La jeune femme jeta un rapide coup d’œil derrière eux : une lourde herse de bois était en train de tomber du plafond pour leur barrer toute retraite.

Louie attrapa son collègue pour le coller au sol, en s’arrangeant pour que leurs sacs respectifs soient tournés contre les parois.

Le crépitement sec des centaines de mécanismes activés dans les murs se fit entendre, suivi d’une projection de petits javelots qui vinrent se ficher, pour la plupart dans le mur opposé, pour certains dans les sacs des aventuriers.

– C’est… Ouh la la… Louie, c’est fini ?

* * *

Titoca observa les contours du trou qu’elle venait de terminer afin de vérifier que le javelot pourrait y passer sans frottement excessif. Le travail semblait convenable, aussi prit-elle un projectile en main pour vérifier de manière définitive que le piège serait fonctionnel.

Parfait.

Popak, pour sa part, finissait de travailler sur le mécanisme de projection. Tout son art consistait en la création de machines capables de se montrer aussi bien mortelles que durables. Tout profanateur de la tombe méritait de mourir, et ce quel que soit le moment où cela arriverait. Le passage du temps n’autorise pas l’oubli des grands hommes.

– Titoca, je crois que c’est bon. Donne-moi le javelot.

Se saisissant de l’arme, Popak la plaça sur la gaine de lancement, fit signe à sa compagne de se pousser, puis actionna le piège. Le projectile partit avec force à travers le mur, disparaissant ainsi à la vue des inventeurs. Titoca se jeta dans la trappe de service pour rejoindre le couloir et vérifier le résultat final.

Encore une fois. Parfait.

Le javelot s’était planté dans le mur opposé avec une force capable de tuer n’importe qui.
Elle poussa un cri d’excitation en revenant vers la salle mécanique. Se cognant la tête en ratant l’entrée de la trappe, elle recula d’un pas, puis, sonnée, se faufila à nouveau dans l’ouverture, non sans arracher un bout de sa robe en se griffant salement contre une petite saillie rocheuse.

– Aaaaïeuh…
– Tout va bien, Titoca ?
– Oui, oui, je saigne un peu mais… ce n’est rien… ça valait le coup ! C’est fait, ça a marché !
– Superbe. C’était donc le dernier.
– Le dernier ? Dernier, dernier ?
– Oui ! Enfin, il me reste tout de même à mettre en place le dispositif qui actionnera tous les lanceurs en même temps. Puis à raccorder ça à une plaque de pression pour le déclenchement du piège. Mais j’ai déjà commencé et je pourrai terminer ça tout seul. Tu peux déjà passer aux travaux qui nous attendent dans la salle de la momie.
– Excellent.

* * *

– Oui, c’est fini, Claudio. Pas de blessures ?
– Je sens… quelque chose dans mon dos… mais ça l’air d’aller bien.
– Montre-moi ça.

Louie vérifia rapidement le sac de son collègue. Un javelot avait traversé sa gourde en métal et l’un de ses livres. L’énergie cinétique absorbée fut suffisante pour que la pointe du javelot ne pénètre la chair que sur quelques millimètres.

– On a eu de la chance… Louie, tu es certaine qu’on devrait continuer ? On dirait bien que personne n’est jamais entré ici depuis la fermeture du tombeau. S’il y a d’autres pièges de ce genre, je pense qu’on devrait faire appel à toute une équipe.
– Lève-toi, on y est presque, j’en suis certaine.

Se relevant d’un bond, elle attrapa Claudio par un bras pour l’aider à se remettre debout. Puis elle se remit en marche, torche en main.

– Heu… et sinon, pour l’idée de faire appel à une équipe ?
– Chut, j’essaie de me concentrer…
– Ah oui, bien sûr. Bon.

Quelques mètres plus loin, toujours dans ce couloir qui avait failli leur coûter la vie, et qui leur avait au moins coûté un bon livre sur les civilisations précolombiennes, le regard de la jeune femme fût attiré par une curiosité dont la nature et la couleur tranchaient net avec la roche grise environnante.

Alors qu’elle portait la main sur ce qui semblait être un morceau d’étoffe, quelques petits insectes s’écartèrent pour filer se réfugier dans une fente de la caverne.

C’était bien du tissu, et vraisemblablement un morceau de vêtement.

– Qu’est-ce que tu as trouvé ?
– Un morceau de tunique, ou quelque chose comme ça. Je suppose que… Hé, attends…
– Quoi ?

Louie passa la main dans la fine fente que des insectes avaient pris pour refuge. Celle-ci semblait appartenir à quelque chose de plus vaste que ce qu’on pouvait voir au premier coup d’œil. Elle approcha la torche et sourit.

– Claudio, donne-moi ta petite pioche, je crois que j’ai trouvé un panneau qui devrait révéler l’un des mécanismes du piège.
– Vraiment ? Génial !

En effet, Louie était capable, après un petit nettoyage à la brosse, de passer la main sur tout un carré de deux pieds de large. Comme si on avait voulu colmater un truc dans la roche après des travaux. Pioche en main, elle frappa de toute ses forces dans ce morceau de paroi.

Il ne fallut pas longtemps à la protection pour tomber.

Derrière, un passage étroit.

Posant son sac, elle se faufila immédiatement à l’intérieur.

– C’est pas prudent, ça, c’est pas prudent du tout !
– Derrière cette trappe, il y aura forcément quelque chose d’intéressant, Claudio.

Mais déjà les paroles de Louie devenaient difficiles à bien distinguer, tant le son était étouffé par les épaisses parois rocheuses.
Ce qui fut très facile à distinguer toutefois, ce fut l’injonction criée à plein poumons par l’aventurière au bout de quelques longues secondes d’attente :

– VIENS !

Le rat de bibliothèque s’exécuta et se faufila dans le trou.

De l’autre côté, en effet, de quoi ravir n’importe quel archéologue.

Des dizaines de mécanismes dont il n’aurait pas soupçonné l’existence dans une telle région, et surtout pour une telle époque. Tous ces lanceurs de javelot étaient là, devant eux, dans cette salle de maintenance qu’ils n’auraient jamais dû trouver.

* * *

Concentrée sur sa tâche, Titoca n’entendit pas tout de suite l’arrivée de Popak. C’est ce dernier qui brisa le silence en se gardant toutefois de parler trop fort dans cette salle sacrée.

– Titoca, J’en ai fini avec le couloir. Est-ce que tu as besoin d’aide ici ?
– Oui, on ira plus vite si tu termines le mélange que j’ai préparé là-bas, à côté du sac rouge.
– Très bien. Je vois différents tas de poudre, je dois réunir tout ça ?
– Oui, mélange le mieux possible, puis tu placeras ça dans l’une de ces boîtes en bois. Je termine de piéger le couvercle du tombeau, puis je te rejoins pour préparer l’explosion qui ferait sauter l’ensemble de la pièce.
– Plutôt tout détruire que de laisser des pilleurs violer ce qui fait la gloire de notre empire. Je m’occupe de cette boîte.

Une fois les explosifs confectionnés et placés en des endroits stratégiques de la vaste chambre souterraine, Popak plaça les détonateurs à base de silex puis les cordelettes qui permettraient de les activer. Le deux machinistes tirèrent ces fils jusqu’à une petite salle cachée, qui communiquait par d’étroits boyaux aux autres salles de maintenance de ce vaste réseau de grottes.

Ils finirent de mettre en place cet ultime piège, garant du repos éternel de leur cher leader momifié.

Une fois certains de la qualité de leur travail, ils se regardèrent tendrement, puis s’enlacèrent en se murmurant les mêmes mots d’amour que depuis leurs premiers moments ensemble. Cette fois-ci, ils les prononçaient simplement avec plus d’émotion. Bien plus.

* * *

Après s’être extasiés quelques temps sur les lanceurs de javelots, Louisiana Jill et Claudius Müller suivirent les couloirs de maintenance qui s’offraient à eux dans la plus injuste des insolences. Ils purent ainsi esquiver piège après piège, prenant à chaque fois un peu de temps pour examiner les créations ingénieuses des inventeurs du passé, mais sans jamais trop s’attarder car un trésor inestimable les attendait.

Au bout de quelques dizaines de minutes, ils parvinrent à ce qui semblait être la fin de l’immense caverne. Une petite pièce de maintenance de plus, avec ses mécanismes et… ses squelettes.

Deux squelettes enlacés, reposant dans une petite alcôve qui semblait taillée pour les accueillir. Tandis que Louie s’en approchait, Claudio se sentit obligé de rompre le silence :

– Probablement les concepteurs de toutes ces saletés de pièges. Ils ont dû s’empoisonner pour ne pas compromettre la sécurité du lieu.
– Oui, en rentrant chez eux ils auraient forcément laissé une ouverture facile à trouver, et ils auraient de toute façon prouvé à leurs contemporains qu’on pouvait sortir d’ici vivant.
– De sacrés artistes, il faut bien le reconnaître.
– Oh oui, Claudio, et le monde entier entendra parler d’eux. Ce qu’ils ont fait est extraordinaire… Même si malheureusement il va nous falloir réduire à néant tout le sens de leur sacrifice.

Terminant ces mots, Louie s’approcha des cordelettes pour les trancher avec sa machette. Puis ils sortirent de cette petite pièce pour pénétrer dans l’immense salle mortuaire. Les cordelettes étaient vraisemblablement reliées, d’une part à plaques de pression et autres mécanismes de détection, et d’autre part à des boîtes contenant quelque saleté mortelle… Du poison ? Des explosifs ? Louie et Claudio laisseraient cette enquête à d’autres. Ce qui leur importait, c’était le contenu du sarcophage.

Les deux archéologues s’en approchèrent.
S’équipant de leurs pelles de voyage, ils se coordonnèrent pour faire levier en même temps sur le lourd couvercle. Louie ne tenait plus en place.

– Alors… Prêt ?
– Oui !
– C’est parti… à la une… à la deux… à la trois !

L’explosion fut terrible.

La mort immédiate.

Il n’était besoin de nulle cordelette pour préparer un mécanisme s’actionnant dès l’ouverture du sarcophage. Un simple bouton pression suffisait.

Les explosifs désamorcés dans le reste de la pièce ne purent engendrer l’écroulement prévu de la caverne. Mais l’unique explosion suffit à bien secouer les environs, et les vieux squelettes de la pièce d’à côté se disloquèrent, mélangeant leurs os pour le reste de leur mort. Mission accomplie.

 

Adrien SAURAT, alias Enkidoux
15 mai 2016

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5 thoughts on “Deux contre deux, par Enkidoux

  1. C’est vrai, ça manque de pièges et de pierres rondes qui roulent ^^
    J’aurais apprécié une fin plus subtile, moins descriptive, une vraie rupture pour symboliser l’explosion.

  2. Court, intense, explicite.
    Sacrifice éternel contre éternelle curiosité.
    Un joli texte.
    Merci

  3. Etant donné qu’une autre nouvelle (A tombeau ouvert) reprend à peu près les mêmes idées, c’est difficile de ne pas comparer (désolé j’ai lu la tienne en second, dans l’ordre d’arrivée ^^).

    J’ai apprécié cette nouvelle à sa juste valeur. Simple et efficace, avec un sous-texte d’amour très sympathique. Oui d’accord, comparé à l’autre nouvelle, on pourrait vouloir d’autres pièges… mais je trouve que la simplicité est parfois la meilleure amie du bon.

    … oui je dis parfois parce que mon commentaire n’est pas simple mais je veux qu’il soit bon. Bref, merci pour cette nouvelle 🙂

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