Des cendres aux cendres, par Olivia Piquin

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Des cendres aux cendres

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DES CENDRES AUX CENDRES

Ravanna mit un genou à terre, et examina le paysage autour d’elle. Des cendres, à perte de vue. Sur l’herbe écrasée, sur les maisons effondrées, sur les routes désertes. Et d’autres qui tombaient, encore, depuis le ciel noir et ocre. Elle rabattit la capuche de son burnous pour s’en protéger, et chercha des yeux une rivière, un cours d’eau, un endroit quelconque pour s’abreuver.

Malheureusement, il n’y avait rien en vue, et l’obscurité ambiante n’aidait en rien. Elle soupira, et décida que sa bouche demeurerait sèche pour le moment. Se saisissant de son bâton, elle se releva péniblement, et suivit la route auparavant empruntée par les marchands en provenance du Sultanat de Shama, derrière la grande montagne.

La frontière se trouvait tout près, dans une petite cité que l’on disait millénaire. Ravanna pesta en pensant qu’avec sa monture, elle aurait pu franchir cet obstacle en un rien de temps. Mais hélas, son majestueux garuda, immense oiseau au plumage d’or et de cuivre, était comme un gigantesque signal révélant sa condition de mage aux autres.

Elle avait donc fui en l’abandonnant derrière elle, la mort dans l’âme et le cœur en morceaux. Relevant la tête, elle vit que la pluie de cendre s’intensifiait, couvrant son champ de vision de grosses graines noirâtres. Elle pressa alors le pas vers sa destination.

Cela avait commencé six mois auparavant. Une nuit, un grand tremblement de terre s’était produit, faisant bruisser les montagnes et déborder les rivières. Puis, le ciel s’était obscurci. D’un bleu-vert lumineux, il avait pris la teinte de l’onyx, et les nuages arboraient désormais des nuances d’ocre.

Peu après, la pluie de cendres apparut, et ne s’était plus arrêtée depuis. Et les choses n’avaient fait que commencer : très vite, de nombreuses structures s’étaient écroulées sous le poids des centres, les animaux comme les gens étaient également tombés malades un peu partout dans l’archipel.

D’après des érudits, la raison était qu’une éruption du mont Gurugu, un terrible volcan situé à l’est de Shama, ce qui ne s’était plus produit depuis environ cinq cents ans. Alors, devant les dégâts causés par les cendres, on avait fait sortir les mages de leurs cages, pour qu’ils accélèrent la reconstruction des palais, sérails et autres riches demeures détruites.

Bien entendu, c’est à ce moment-là que Ravanna avait pris la fuite. Profitant d’un conflit très violent entre riches marchands, elle avait ensorcelé l’unique garde qui la surveillait pour qu’il l’emmène ailleurs, lui remette quelques effets personnels, un peu d’argent et enfin, qu’il oublie tout. Une tâche fort peu difficile pour une mage accomplie.

Néanmoins, envoûter une seule personne ne relevait pas d’une grande difficulté, mais plusieurs… Il fallait calibrer le sortilège selon les personnalités, maintenir l’emprise, gérer les actions de chacun et veiller à ne pas donner d’ordres contradictoires. Bref, l’exercice l’épuisait rapidement, en plus d’être très dangereux.

Ravanna marcha pendant encore plusieurs heures, la gorge desséchée, ses vêtements sales et odorants, et ses membres endoloris. Elle ignorait quelle était la date et l’heure de la journée. Comment savoir lorsque le ciel est éternellement noir ? Elle fit de nombreux arrêts pour tenter de reprendre des forces, mais une petite voix lui murmurait de continuer, toujours, sans jamais se retourner, de peur de retourner un jour dans sa cage. Car, qu’étaient les Cavernes Mystiques sinon des prisons ?

Ces deux mots la firent frissonner, et elle agrippa fermement son bâton de marche, prenant appui sur ce compagnon de toujours. Sa jambe de bois se faisait vieille, trop vieille pour tout cela.

Le vent se leva, faisant danser les cendres dans la lande. Intriguant spectacle que ces grains gris virevoltant sous les teintes de grenat des nuages qui s’amoncelaient dans la voûte céleste. Ses yeux piquaient, et sa bouche réclamait plus que jamais à boire. N’importe quoi, même de la pisse, se dit-elle, avant de se rappeler que son corps était si desséché qu’uriner lui causait d’affreuses douleurs.

Elle ne croisa personne sur son chemin, pas plus qu’elle n’aperçut d’oiseau passer dans le ciel, ou qu’elle ne vit d’animaux dans l’herbe noircie et flétrie. Le chant enjôleur de son garuda lui revint en mémoire. Elle lui avait appris plusieurs mélodies, et l’oiseau s’était souvent fait une joie de lui offrir un récital harmonieux, avant de parader pour que la lumière des miroirs touche ses plumes et projette de splendides reflets d’or dans les galeries souterraines.

Parmi ses pairs mages enfermés avec elle, aucun ne lui manquait, car on les encourageait à se mettre en concurrence dès le plus jeune âge en agitant devant eux l’illusion de pouvoir regagner la surface. Quelle abrutie j’ai été d’y croire pendant une dizaine d’années. J’ai agi comme la parfaite petite mage docile, soumise et silencieuse… Heureusement qu’on a fini par me tourner en ridicule et me montrer combien j’étais idiote. Quelque part… Leur cruauté m’a sauvée de moi-même.

Enfin, après ce qui lui parut être une éternité, elle distingua la petite cité de pierre, à flanc de montagne. Non loin de ses murailles s’amoncelaient des campements de fortune, où des réfugiés venus du Sultanat tentaient tant bien que mal de faire tenir leurs tentes en se relayant pour enlever les cendres. Avant même qu’elle ne fasse quoi que ce soit, quelqu’un la repéra et l’invita à venir s’asseoir près du feu. Elle hocha la tête, et s’approcha lentement.

Par tous les dieux… Qu’ont bien pu traverser tous ces gens pour être dans un tel état ? Se demanda-t-elle en montrant son visage et en les saluant avec peine. Couverts de saletés et très maigres pour la plupart, tous semblaient avoir traversé des épreuves très difficiles. Hum… Moi aussi je dois avoir une tête à faire peur… Que peut-il bien se passer de l’autre côté de la montagne pour que ces gens viennent ici, alors que nous n’avons rien à leur offrir sinon un royaume corrompu et déliquescent ?

Une jeune femme la prit par la main, et l’aida à s’asseoir près du feu. On lui proposa à manger et, surtout, à boire. Ravanna demanda un peu d’eau, et on lui en apporta jusqu’à ce que sa gorge cesse de brûler. Elle observa alors le camp et les vivres avec plus d’attention. Des légumes cuits à l’eau, de la soupe, un peu de viande bouillie, et plusieurs gourdes à la ceinture de chaque personne.

Ils ont forcément un ou plusieurs mages qui pratique des rituels de conjuration élémentaire. Sans cela… Jamais ils n’auraient pu avoir toute cette eau. Et encore… Non, ils doivent n’avoir qu’un seul mage, sans quoi il y aurait bien davantage de nourriture partout. Leur unique source d’eau. Il doit être épuisé à force de fournir de l’eau pour toutes ces personnes…

— Vous avez un mage dans vos rangs, n’est-ce pas ? Demanda-t-elle doucement.

Plusieurs réfugiés échangèrent des regards, et un homme enveloppé dans une grande cape orangée prit la parole.

— Nous avons effectivement quelqu’un comme ça dans nos rangs. Il nous a aidés à fuir Rijaya, lui dit-il de sa voix rocailleuse.

Serait-ce un authentique éclat de magie que je ressens en lui ? C’est bien possible. Cela expliquerait pourquoi il semble si éreinté.

— Alors prenez garde à vous ici, nos mages à nous ne disposent pas de liberté. Ils sont enfermés, dès qu’ils sont repérés et n’ont aucun droit, expliqua-t-elle tandis qu’on lui apportait un bol de soupe.

— Nous sommes au courant, ne vous en faites pas. Et… Vous devriez faire attention, vous aussi. Nous vivons en des temps très troubles pour toute personne présentant des… Différence avec les quidams.

Oh… Il a dû sentir ma magie, tout comme j’ai ressenti la sienne. Sauf que lui a probablement joui d’une vie bien plus simple et agréable que la mienne, avant que le mont Gurugu ne devienne capricieux…

Elle termina son bol de soupe, et reprit encore un peu d’eau avant de se relever.

— En tout cas, merci pour votre hospitalité, dit-elle en saluant son interlocuteur.

— Attendez… Et vous, d’où venez-vous ? Vous avez l’air malade et à voir l’état de vos vêtements, vous avez parcouru un long chemin pour venir, il me semble.

— J’étais en prison pour adultère. Je me suis enfuie lorsque les cendres ont fait s’effondrer la moitié du bâtiment.

Il va falloir que j’apprenne à mieux mentir. Je sors à peine de ma grotte, et je voudrais me faire passer pour quelqu’un qui pratique l’adultère ?

— Oh, c’est vrai qu’ici, les adultères sont réprimés à Bhakti…

— Oui, les adultères… Et bien d’autres choses. Faites attention si vous envisagez de rester ici. Nos lois sont… Eh bien… Parfois un peu difficile à comprendre, souvent illogiques et la justice est impitoyable si vous n’avez pas d’argent.

— C’est le cas partout, ça, croyez-moi.

Vraiment ? Peut-être… Je n’en sais rien, moi. On m’a enfermée dans une grotte à l’âge de cinq ans, et j’y suis restée trente-trois ans, en ne sortant qu’avec une laisse et seulement quand mes geôliers y consentaient. Je n’ai pas eu la chance de connaître le monde…Et quel monde… Au moins la décoration de ma Caverne Mystique était-elle raffinée.

— Vous allez bien ? Votre visage est comme… Crispé.

— Oh… Ce n’est rien. Je repensais à ma cellule, c’est tout, répondit-elle en relâchant les muscles de sa mâchoire, qui devenaient douloureux.

— Eh bien, si vous avez terminé, vous pouvez vous reposer sous la toile, là-bas. La personne qui l’occupe est partie chasser pour la nuit. Elle ne reviendra pas avant… Ce qui nous sert d’aube maintenant, quoi que ça puisse être.

Je devrais le remercier. Rien n’obligeait ces gens à m’apporter leur aide fut-elle modeste. Rien ne me garantit de croiser de nouveau des êtres pourvus d’une telle générosité.

— Je… Merci encore. Merci… Merci pour tout. Puis-je faire quelque chose pour vous aider ?

— Ne pas attirer l’attention sur nous, c’est tout ce que nous demandons. Ne pas… Ébruiter le moyen par lequel nous obtenons notre eau. Je pense que vous comprenez.

— En effet.

— Bien. Puisque nous en avons terminé, allez-vous reposer. Vous en avez besoin.

Elle opina du chef, et partit s’installer sous la tente inoccupée. Une fois abritée sous la toile, elle s’allongea et ouvrit son manteau. Sous sa clavicule figurait un gros cristal rond, aux reflets d’un violet profond, enchâssé dans sa chair noire.

Le cœur de tout mage, le même cœur que celui des garudas, leurs compagnons d’âme, sauf que le leur était arraché à l’âge adulte, afin de pouvoir les traquer en cas de fuite d’un mage. Oh, comme Ravanna avait haï son noyau de cristal, ce cœur dur et froid, qui l’avait condamnée, enfant, à être enfermée sous terre.

Elle se mit sur le flanc, et regarda les cendres tomber depuis la fine ouverture de la tente. Qu’est-ce qui a changé par rapport aux Cavernes Mystiques ? Rien. Je suis toujours noyée par les ténèbres. Oh si… Je sais ce qui a changé, je ne le sais même que trop bien. La faim, la soif, le corps en morceaux, l’hygiène qui manque. Et surtout… Bayu, mon cher Bayu. Comme ton chant me manque… J’espère que toi aussi tu t’es enfui sans te retourner lorsque je t’ai rendu ta liberté. Tu n’aurais jamais dû quitter ta mangrove. Une vie avec des chaînes, ce n’était pas pour toi. Même si nous essayions de nous réconforter l’un l’autre, j’aurais préféré que tu ne connaisses jamais cette triste vie. Bayu… J’espère que tu es en vie, loin, auprès des tiens, et qu’un jour, tu auras oublié cette sinistre existence.

* * *

L’histoire d’Horia, Horia de Bhakti, Horia dite “L’incandescente” fit très rapidement l’objet d’une censure, puis d’une interdiction totale après que des mages aient commencé à faire circuler des livres racontant sa vie. Partout au sein de l’archipel, des gens furent condamnés pour l’avoir contée à des voyageurs, des marchands ou simplement, à leurs amis. Et pourtant, pourtant… Horia nous a laissé un trésor inestimable à nous, êtres au cœur de cristal, nous qui n’inspirons que la crainte et la haine partout où nous passons. Aussi vais-je raconter dans ce modeste journal tout ce dont je me souviens, et tout ce que l’on m’a rapporté d’elle après sa mort afin qu’il subsiste quelque part, une trace d’elle.

Horia était ma cousine et, tout comme moi, elle est venue au monde dans le Royaume de Bhakti, avec une pierre dure et lumineuse incrustée dans sa poitrine d’enfant. Or, cela ne faisait que peu de temps que les mages n’étaient plus condamnés à la noyade, et nos parents ne surent pas quoi faire de nous. Nous étions deux petites filles sans repères, sans amour, et sans aucune idée de ce qu’elles pourraient faire de leur vie. Alors, nous avons commencé à découvrir nos pouvoirs, à faire fleurir et flétrir la nature qui nous environnait. Oh, comme nous étions imprudentes ! Rien ne nous effrayait, pas même les tigres et encore moins les éléphants ; dont nous aimions observer la vie quasiment clanique.

Notre enfance se fit loin des autres, de leurs joies comme de leurs tourments, et nous nous en accommodâmes très bien, jusqu’à ce que le Sultan de Shama ne commence à prendre des mesures pour recenser et connaître les mages de ses îles. Très rapidement, tous les souverains de l’archipel l’imitèrent, à leur façon, et c’est ainsi que des hommes vinrent nous chercher, Horia et moi, pour nous emmener dans un étrange palais situé au sein du désert de jade. Là-bas, d’autres mages apprenaient à contrôler leurs dons, ainsi que les codes de la cour du Roi Kartak, le tout sous l’étroite surveillance de gardes d’élites.

Nous nous fîmes quelques amis là-bas, mais tous périrent de la main de nos geôliers, qui les considéraient comme dangereux. Dès que l’un d’entre nous commençait à manifester des capacités jugées trop exceptionnelles, il était emmené dans le désert, puis tué là-bas. Il n’en fallait pas beaucoup pour faire partie des futurs exécutés : tout ce qui sortait de l’aide à la croissance des cultures, de la purification de l’eau ou encore, de la guérison de plaies superficielles vous menait à la mort. Horia fut la première et peut-être la seule à s’en rendre très tôt compte. Quelques semaines après notre arrivée, elle me coinça dans les jardins, et m’intima de ne plus jamais montrer que je savais invoquer un orage et faire tomber la foudre là où je le souhaitais. J’en fis la promesse, et je l’ai tenue jusqu’à aujourd’hui.

Horia joua un rôle pendant toutes ces années, celui d’une parfaite idiote dont la magie était terriblement faible, même pas suffisante pour donner un coup de pouce à un bourgeon. Nos maîtres soupiraient d’ennui en la voyant, et les gardes l’avaient à la bonne. Pour eux, elle faisait figure de modèle, de petite chose ingénue et malléable. S’ils avaient su combien elle les haïssait, et ce qu’elle fomentait contre eux… Quant à moi, je suivais les leçons et donnais l’illusion de peiner pour lancer mes sorts, ce qui contribua à ce qu’on me laisse en paix. Malheureusement, beaucoup de nos pairs, frustrés et rabroués depuis l’enfance, aimaient à faire démonstration de leurs grands pouvoirs, et cela les conduisit à leur perte.

Nous restâmes environ neuf ans dans cette prison, perdues au milieu des dunes sans fin de sables verdâtres, jusqu’à nos vingt ans, âge auquel on nous fit comprendre que notre beauté et par conséquent, notre valeur en tant que femmes, épouses et mères, commençait à décliner. Nous allions bientôt faner. Par conséquent, on nous apprêta une sorte de convoi destiné à nous emmener à la capitale pour nous présenter à des membres de la cour dans l’espoir de faire de nous de grandes dames du monde. Cela n’eut jamais lieu car, bien avant que le mont Gurugu n’explose et recouvre le monde de cendres, nous brûlâmes le palais, et tous nos bourreaux avec.

* * *

Ravanna ne dormit que par bribes, jusqu’à ce que des cris la réveillent. Péniblement, elle attrapa son bâton, se mit debout, et sortit de la tente. Les gens couraient dans tous les sens, et certains pointaient leurs mains vers le ciel. Elle suivit leurs signes du regard, et vit comme un essaim qui arrivait depuis l’est. En plissant les yeux, elle distingua de grandes ailes dont les mouvements lui semblaient familiers.

Tout autour d’elle, les réfugiés étaient en proie à la panique la plus totale. La plupart d’entre eux n’en avaient sans doute jamais vu, et ils devaient penser que cela avait un rapport avec eux. Ravanna baissa la tête et chercha des yeux l’autre mage. Elle ne le voyait nulle part. Rassemblant ses forces, elle traîna sa carcasse dans le camp, à la recherche de cet homme, de son pair. Elle le trouva sous une tente, en train d’apaiser un petit garçon en pleine crise de panique. Un autre réfugié alpagua Ravanna.

Qu’est-ce que c’est que ces choses ? Qu’est-ce qu’elles vont nous faire ? Lui cria-t-il au visage.

Ces oiseaux sont des garudas. Ce sont nos… Ce sont les compagnons et les gardiens des mages de Bhakti.

Alors ces gens, ce sont des mages ? Que font-ils ici, hein ? Ils sont là pour nous ?

Je n’en sais rien, moi ! Normalement… Normalement, les mages ne sont jamais autorisés à voler avec leurs garudas, encore moins à se rassembler…

Et donc, ça veut dire quoi, ça ?

Mais je ne sais pas ! Hurla Ravanna en reculant tandis qu’il avançait vers elle.

Les gens deviennent hystériques avec la peur… J’aurais dû m’en souvenir. Qu’est-ce que je fais, moi, maintenant ? Si j’avais encore Bayu, je pourrais les approcher et voir de quoi il retourne. Mais là… Que se passe-t-il, à la fin ? Est-ce que ces mages se sont rebellés ? Peut-être. Sinon, comment expliquer qu’ils volent en groupe ? Pourquoi seraient-ils libres ? Le sont-ils réellement ?

Les questions tourbillonnaient dans sa tête, tandis que quelqu’un braillait des ordres et appelait les réfugiés à se rassembler. Ravanna se rapprocha de celui qui semblait être le chef, et l’écouta tenter de rassurer les autres. Malheureusement, cela ne marcha qu’à moitié, puisque des gens emballèrent leurs affaires comme ils purent et partirent.

Le groupe de mages se déplaçait très rapidement dans le ciel, gros essaim noir sous les nuages ourlés de pourpre, et ils finirent par voler au-dessus du camp, sans s’arrêter, franchissant la montagne et la frontière par la même occasion. Aussitôt qu’ils furent hors de vue, un silence de mort enveloppa le camp, jusqu’à ce que des pleurs éclatent. Les gens avaient été si effrayés qu’il leur fallait décharger leurs émotions par des sanglots. Du moins était-ce ce qu’elle en concluait.

Ravanna regarda de nouveau la montagne, et décida de partir elle aussi, pour franchir la frontière et rejoindre l’ancien Sultanat de Shama, afin de fuir Bhakti et peut-être, de pouvoir retrouver ensuite ces mages.

Personne ne s’enquit de la voir partir, ce qui ne l’étonna pas. En revanche, ce qui surprit Ravanna fut l’état dans lequel elle trouva la ville qui faisait office de frontière. Vide, fantomatique, et sentant le cadavre à plein nez. Sous la perpétuelle pluie de cendres, elle pénétra dans la cité, et constata avec effroi que presque tout s’était effondré, et que les gens étaient partis dans la panique la plus totale. A en juger par l’état de certains cadavres, des gens étaient même morts piétinés.

Usant de sa magie, elle brûla tous les corps qu’elle croisa, et leur souhaita une meilleure prochaine vie. Enfin, elle arriva à la frontière. Un petit bâtiment dont il ne restait presque plus rien, qui menait à un tunnel creusé dans la montagne.

Chouette, encore des galeries. C’est vrai que ça commençait à me manquer, pensa-t-elle en générant une flammèche dans sa main avant d’y entrer. Beaucoup de personnes étaient déjà passées par ce tunnel et tout récemment, les réfugiés y avaient abandonné des effets personnels et d’autres choses qu’ils ne pouvaient sans doute plus porter. Elle trouva ainsi de quoi changer ses vêtements ainsi que quelques fruits certes un peu gâtés, mais toujours comestibles. Elle progressait toujours très lentement, à cause de sa jambe ainsi que de l’immense fatigue qui menaçait de la terrasser à chaque pas. Mais elle tint bon, et progressa à travers la montagne, jusqu’à enfin sortir de l’autre côté.

* * *

Nous rassemblâmes tous les mages du palais, et nous attendîmes le convoi, que nous forçâmes à nous conduire tous ailleurs, vers l’ouest, jusqu’à un port où nous prîmes un bateau qui nous conduisit jusqu’au Sultanat. Ce n’était pas forcément la destination de nos rêves mais l’un de nos camarades en était originaire, et il nous avait confié que la nouvelle Sultane s’efforçait de rendre la vie plus douce aux mages. Tout ce qui ne relevait pas d’un enfermement nous paraissant être bien, nous partîmes donc, en espérant des jours meilleurs. Évidemment, Horia assuma la fonction de chef au sein de notre communauté, et je pense qu’elle s’y est beaucoup épanouie.

Après l’accostage, notre nouvelle vie débuta. Les débuts furent difficiles car très peu d’entre nous avaient eu l’occasion de mener l’existence de tout un chacun avant leur emprisonnement. Alors, nous apprîmes des uns et des autres, ainsi que des nombreuses personnes qui croisèrent notre route, jusqu’à ce qu’un convoi de la Sultane nous propose de venir à la capitale. Après une longue concertation, nous décidâmes d’accepter son invitation, ce qui provoqua la première scission de notre communauté. Un cinquième de nôtres poursuivirent leur chemin sans nous. Horia en fut très attristée, mais elle ne leur en tint pas rigueur. Après tout, ils ne désiraient que la liberté, comment leur en vouloir ?

Lorsque nous parvînmes à Rijaya, la capitale du Sultanat, les choses prirent une tournure radicalement différente pour nous. On nous accueillit à bras ouverts, presque comme des divinités. Personne n’avait peur de nous, pas même les enfants, qui venaient nous demander de jouer avec eux et de leur faire des tours. Nous ne comprenions pas et, si certains d’entre nous se félicitèrent de cette ambiance joyeuse, d’autres se renfrognèrent et adoptèrent une attitude de méfiance. Pour ma part, je profitai de mes nuits sans sommeil pour parcourir la cité et glaner des informations pour Horia, dont j’étais devenue les yeux et les oreilles.

Pourquoi notre présence était-elle si importante pour les autochtones ? La réponse me surprit et même, me déstabilisa quelque peu. Autrefois, les mages, surnommés ici Liés, étaient présents partout dans le Sultanat, aidant le peuple en cas de mauvaise récolte, de tsunami ou encore, prodiguaient des soins aux malades. Mais, petit à petit, la magie s’était tarie ici, alors qu’elle fleurissaient ailleurs dans l’archipel. Depuis longtemps, les habitants du Sultanat priaient les quatre Dieux pour qu’ils leurs ramènent les Liés et leur magie. Par conséquent, lorsque la Sultane avait eu vent de notre arrivée, elle s’était hâtée de nous convier dans son palais.

Lorsque nous nous y présentâmes, nous fûmes accueillis par un somptueux repas ainsi qu’un impressionnant spectacle. La Sultane nous salua, avec le Sultan Consort et leurs enfants, dont l’un d’entre eux possédait un cristal aux reflets bleus et verts sur sa poitrine. Ce petit être nous sourit et vint vers nous, les yeux pétillants de curiosité. Je demeurai en retrait, observant la cour et étudiant minutieusement le visage de chaque personne présente. Mais rien ne trahissait d’éventuelle intention de nous nuire. La Sultane nous proposa de nous installer dans son pays, et de reprendre la place laissée vacante par nos prédécesseurs. Ici encore, certains refusèrent, et partirent, mais la majorité d’entre nous accepta cette proposition, et notre toute nouvelle vie débuta.

Horia et moi nous vîmes régulièrement pendant les trente années de calme qui suivirent, chacune menant sa vie comme elle l’entendait, jusqu’à ce que la guerre survienne. Le royaume de l’est, celui qui nous avait vues naître, déclara la guerre au Sultanat. Nous ne pensions pas que ce conflit serait aussi meurtrier, que nous combattrions d’autres mages et encore moins que notre pays soit mis à feu et à sang. Cette guerre nous brisa, à jamais.

* * *

De l’autre côté de la montagne, le ciel était toujours noir, et la même cendre pleuvait du ciel. Pourtant, le paysage lui semblait différent. A l’est, elle distinguait la mer des brumes et, au nord, le Mont Gurugu, fulminant et crachant des jets orangés. Elle aperçut également la silhouette d’une très grande ville non loin de la côte. Sans doute était-ce la capitale du Sultanat, Ayuna. Quant au groupe de mages à dos de garuda, elle ne les vit nulle part, ce qui ne l’étonna guère. Après tout, je suis très lente et il y a déjà longtemps qu’ils sont passés. Ah, si seulement… Si seulement j’avais encore Bayu avec moi…

Sentant les larmes lui piquer les yeux, elle commença à chercher un chemin pour aller vers la mer et, une fois celui-ci trouvé, elle s’y engagea. La flore souffrait beaucoup de cette pluie de cendres, menant une lutte de tous les instants pour sa survie. Nombre de végétaux étaient déjà morts, embaumant l’air de leur putréfaction, et seuls de grands arbres aux troncs épais et noueux tenaient encore, même s’ils s’affaissaient dangereusement.

Ravanna vint près de l’un d’eux, et posa la paume de sa main contre l’écorce endolorie, lui transmettant ainsi son énergie. Il étouffait sous les rejets du volcan, et s’affaiblissait un peu plus chaque jour du fait de son âge avancé. Elle raviva ses forces, le faisant puiser dans l’énergie de la terre avec ses racines, jusqu’à ce que son écorce se raffermisse et qu’il cesse de ployer.

Si la pluie de cendres continue encore, tout périra ici. Et nous suivrons ces arbres dans la mort. Je n’ai… Je n’ai pas le pouvoir de tous les régénérer sans y laisser ma peau, mais au moins celui-ci pourra-t-il vivre encore quelques années, si les cendres n’ensevelissent pas le monde. Si seulement je pouvais apaiser le Mont Gurugu, faire cesser tout cela Mais le puis-je seulement ? Non… Si j’avais Bayu avec moi, peut-être… Non, Bayu ne peut plus être moi. Il doit être libre, et non asservi. Peut-être… Peut-être que je peux m’approcher du volcan, assez pour essayer de le calmer, de… Non, à quoi je pense, moi ? Je ne peux pas, je ne peux pas faire ça, je n’en ai pas le pouvoir. Je peux manipuler légèrement l’esprit humain, mais faire plier un volcan ?

Elle continua de réfléchir tout en marchant, jusqu’à ce que ses jambes la supplient de s’arrêter. Elle se construisit un campement de fortune près d’un ruisseau étouffé par les cendres, et regarda le ciel d’onyx jusqu’à s’endormir.

* * *

Nous n’avons pas réalisé ce qui était en train de se passer, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Bhakti nous attaqua avec promptitude et férocité, détruisant les villages côtiers, piétinant les mangroves, avant d’avancer dans les terres. Leur capacité de destruction était incroyable : en trente ans, ils avaient radicalement changé d’approche et entraîné leurs propres mages afin d’en faire des armes contre nous. Rendus aveugles, enchaînés et placés sous la surveillance des guerriers de Bhakti, ils ne lançaient leurs sorts que sur injonction et le reste du temps, ils restaient immobiles, leur regard blanc glissant sur les braises.

Ils parvinrent très vite à la capitale, qu’ils mirent à sac, avant de poursuivre les fuyards. Le sang coulait dans les rues, et le grand palais fut rapidement réduit à l’état de tas de cendres. Mais c’est aussi à ce moment-là que Bhakti commença à être mis en difficulté. Horia avait pris la tête d’un groupe de Liés, de guerriers et de volontaires en tous genres, et elle parvint à faire reculer l’armée adverse, avant de se retirer plus loin dans les terres, vers le Mont Gurugu, là où la dernière bataille se joua. Je me joignis à eux et je les aidai comme je le pus. Nos combats furent éprouvants, et nombre des nôtres moururent sous les déluges de feu, de pierres ou de flèches empoisonnées. Mais le pire était à venir.

Lorsque nous avons commencé à emmener les troupes de Bhakti vers le mont Gurugu, celles-ci ont pressé le pas pour nous rattraper le plus vite possible, à tel point que j’arrivai juste à temps pour prévenir les habitants d’un petit village aux abords du volcan. Nous ne pûmes réussir à sauver tout le monde. Horia et d’autres Liés se concertèrent, et décidèrent de couvrir la fuite des autochtones. Malgré ses protestations, je choisi de rester avec eux. Durant la seule et unique nuit dont nous disposions pour établir un plan de bataille, nous convînmes d’utiliser la puissance du Mont Gurugu contre Bhakti, et de les ensevelir sous la lave. Hélas, notre plan fonctionna si bien que nous plongeâmes également tout l’archipel, et une partie du monde, sous les cendres.

Parmi les légendes du Sultanat, l’une des plus populaires était celle de Gurugu, une jeune fille devenue amie avec le Dieu du feu à tel point que celui-ci, à sa mort, créa une montagne enflammée pour que personne n’oublie jamais son nom. Parfois, le Mont Gurugu crachait un peu de lave, et quelques cendres, mais après ce que nous fîmes, sa réputation devint terrible. Nous fîmes trembler la terre, bouillir la lave, et presque exploser le volcan. L’armée de Bhakti, qui nous avait suivis jusqu’au sommet du volcan, fut anéantie. Ceux qui ne périrent pas sous la brûlure de la lave moururent rapidement à cause des cendres et des nuages empoisonnés. Quant à nous, nous en subîmes également les conséquences, même avec nos pouvoirs pour nous protéger. C’est d’ailleurs pour cela que j’écris ce livre, car il me reste peu de temps.

Bhakti tenta de nous attaquer de nouveau, mais leurs troupes désorganisées et mal formées furent rapidement éliminées, et leurs corps renvoyés en morceaux pour servir d’avertissement. Le ciel demeura assombri pendant une année, et beaucoup de gens moururent de faim ou d’empoisonnement. Rapidement, la population se retourna contre les Liés et les jugea coupable de tout cela. Horia se rendit à la nouvelle capitale, et défendit notre cause, avant d’être bannie sur une île au nord, qu’elle n’atteignit jamais. Elle mourut en chemin, terrassée par la maladie. Je pris la fuite avec d’autres compagnons et nous nous installâmes sur la côte, dans une mangrove, où nous vivons toujours.

* * *

Ravanna se réveilla en sursaut lorsqu’elle entendit des cris d’oiseaux. Il lui fallut un peu de temps pour réaliser que des garudas survolaient la forêt dans laquelle elle se trouvait. Elle se leva, et regarda dans quelle direction les mages emmenaient leurs montures. Vers le mont Gurugu, tout droit vers lui, même. Du moins était-ce ce qu’elle pensait avoir vu. Elle se rassit, et réfléchit pendant de longues minutes à ce qu’elle pouvait et devait faire.

Finalement, Ravanna se saisit de son bâton, s’appuya dessus, et reprit le chemin dans le sens inverse, en direction du volcan, avec la ferme intention de mettre fin à tout cela. S’il existe en ce monde des êtres capables de dissiper cette nuit éternelle et sa cohorte de cendres, c’est nous. Je ne veux plus jamais avoir à vivre sous terre. Je veux voir la lumière de l’aube, dussé-je mourir juste après. Je veux connaître l’espoir, et une vie meilleure. Je veux retrouver l’espoir, et puisque personne ne me l’a encore apporté, j’irai le chercher moi-même.

* * *

Beaucoup disent qu’Horia a eu tort, qu’elle mériterait de mourir des milliers de fois, et que son inconséquence a mené le Sultanat à sa perte. Je ne suis pas d’accord. Horia nous a donné l’espoir. Elle nous a appris que nous sommes forts, que nous pouvons nous libérer par nous-mêmes et avoir nos propres vies, nos propres destinées. Je me fiche de savoir si ses actions ont été bonnes ou mauvaises. Même si son nom tombe dans l’oubli, son action laissera une trace indélébile dans l’archipel, et auprès de tous ceux qui l’auront connue. Elle a changé le destin de tous les mages.

F I N

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2 thoughts on “Des cendres aux cendres, par Olivia Piquin

  1. Un conte sympathique qui me fait penser à certaines légendes liées aux volcans d’îles lointaines.
    Le texte mérite d’être retravaillé, revisité, allégé par endroits, éclairci à d’autres. Pourquoi ne pas l’étoffer ?
    En tout cas j’ai pris plaisir à le lire.

  2. Etant légèrement fatigué, je n’arrive pas encore à saisir toutes les spécificités du texte… il est en tout cas très riche, et je n’arrive pas encore à dire s’il doit être élagué ou mieux amené par endroits.
    Dans tous les cas, imaginaire qu’on ne voit pas souvent et que j’aime bien.

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