Début de roman, par Mémoire du Temps

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

l’inspiration https://www.youtube.com/watch?v=V0IbzMGTND0

Début de roman.

Assise sur un banc du parc Jeanne-Mance à Montréal, bien emmitouflée, je m’étais assoupie après avoir dégusté mon sandwich acheté au café Santropol ; quelques minutes pas plus, suffisantes pour qu’un inconnu déposât sur ma valisette un vieux bouquin abîmé. Interloquée, je regardai la couverture, « Blanche Biche ». Ce titre me rappelait une chanson traditionnelle. Curieuse, je le pris et constatai que tout le début du texte manquait, sans doute des pages décollées par négligence et égarées depuis. D’ailleurs le livre était jauni, taché par la fumée de tabac, les pages gondolées d’humidité et il sentait la poussière avec des relents de moisissure. L’image représentait une jeune biche blanche poursuivie par des chiens de chasse dans un bois. La quatrième de couverture révélait :

« Ce roman raconte l’enlèvement, la séquestration et le sauvetage miraculeux d’une jeune Alsacienne en décembre 1944. Romancé, il serait inspiré d’une aventure qui lui serait réellement arrivée. Dans la seconde partie, la romancière relate sa quête de la vérité, toutes les preuves matérielles s’étant volatilisées dès le lendemain de sa libération y compris le château médiéval où elle a été retenue prisonnière. Seuls les témoignages de deux soldats de la 3° Division d’Infanterie Algérienne corroborent son récit. Elle découvre par la suite qu’elle n’est pas la première disparue mystérieusement dans cette forêt de Haguenau. Ce livre est une réédition de l’œuvre originale de 1947. On est sans nouvelles de la romancière depuis Noël 1973. »

Je n’avais plus le temps de poursuivre mes investigations car mon rendez-vous arrivait. Un metteur en scène de théâtre québécois intéressé par l’adaptation en pièce de mon dernier roman de science-fiction pour la prochaine saison du théâtre Nouveau Monde. Il souhaitait me présenter une ébauche et attendait mes commentaires. Il espérait aussi mon approbation au sujet des améliorations à apporter au texte original : conserver à tout prix certains éléments, réécrire quelques-uns et peut-être oublier d’autres.

Le soir, une fois dans ma chambre de l’hôtel Plateau Royale, je démarrai la relecture de l’ébauche de scénario proposé. Certes le point d’orgue était conservé, le déroulement restait cohérent par rapport à l’original… mais par contre je ne reconnaissais pas mes personnages et mon point de vue impitoyable était édulcoré, presque insipide. Allais-je refuser cette adaptation qui pourrait pourtant m’apporter un peu de reconnaissance ?

Je ne parvins pas à trouver le sommeil, préoccupée par cette question. Je me rappelai alors le livre trouvé et entamai sa lecture… La romancière, Yvonne Muller, avait écrit quelques histoires pour jeunes enfants, un recueil de poésie et donc ce récit. Je le commençai à la page 97 qui racontait sa libération du château maudit déserté par ses ravisseurs ayant fui quelques heures auparavant. Hélas elle ne décrivait rien de son séjour contraint dans cette mystérieuse bâtisse. La seconde partie s’ouvrait immédiatement. Elle détaillait toutes ses recherches et d’abord l’exploration de la forêt : le château s’était évaporé ! Une vieille paysanne lui avait alors raconté que pendant la première guerre, une jeune femme avait disparu au même endroit, « ein verfluchter Ort« … elle s’en souvenait bien de ce décembre 1915 : « Il faisait si doux ! » mais « kein Schloss in diesem Wald« .

Elle se renseigna ensuite à la bibliothèque de Strasbourg et dans les archives de journaux, et découvrit de très courts articles mentionnant deux disparitions : celle de 1915 et une en 1886 – on parlait déjà d’un lieu maudit. Je refermai le livre un peu déçue d’en savoir aussi peu. Je me sentais quand même proche de cette Alsacienne incomprise… en réalité personne n’avait cru à son histoire. Le livre se terminait par une postface où l’auteure interviewait deux des quatre soldats qui l’avaient délivrée. Ils confirmaient tout…

Vérité ou phantasme écrit ? Je m’endormis sur cette question moins personnelle que ma propre réalité.

Je repartis à Paris le surlendemain. Mon éditeur m’ayant suggéré de laisser le metteur en scène libre de son adaptation, je ne voyais pas de raison de rester. Dans l’avion, étant disponible bien plus tôt que prévu, je me décidai à contacter mon frère Renaud afin de séjourner chez lui en Alsace du nord pour enfin visiter ces fameux marchés de Noël ; et pourquoi pas mener ma propre enquête sur la mystérieuse blanche biche ?

Finalement, je dus reporter de deux semaines mon voyage, il était encore temps pour les marchés, la météo se montrait clémente et je pourrais ainsi passer le réveillon de Noël avec mes neveux.

Aller seule dans la forêt ce fameux jour de Saint-Étienne, férié ici, m’inspirait. Bien sûr je cogitais sur les risques fantasmés. On me voulait peut-être du mal, j’y avais pensé, mais je ne voyais pas qui. Et puis le phénomène semblait se produire tous les 29 ans, nous étions en 2015 et non en 2002, les Allemands ne nous occupaient point et jamais Yvonne Muller n’avait parlé d’un Renaud ou d’un frère. Je n’avais pas trouvé plus d’éléments concernant les disparitions, notamment rien avant 1886, si ce n’étaient des légendes (qui avaient resurgi au vingtième siècle) sur des rites sataniques dans cette forêt de Haguenau, bien mystérieuse parfois, rapportées dans des articles de journaux locaux évoquant des rumeurs qui tournaient toutes autour du Gros chêne. Et rien non plus sur l’écrivaine à part son silence, personne n’écrit d’article sur le silence d’une quasi-inconnue. Je consignai tout cela dans un dossier car l’idée de romancer cette histoire me motivait.

Toutefois quand j’abordai le sujet avec mon aîné, ses réactions m’étonnèrent.

— C’est la période de la chasse, méfie-toi dans cette forêt surtout en début de nuit, ou au petit matin.

— Promis, je ne me déguiserai pas en biche albinos et je serai revenue avant la tombée du jour.

Je lui proposai d’écouter sur Internet la chanson interprétée par Malicorne.

— Oui, mais je m’appelle Renaud et je chasse, c’est pourquoi je suis bien content que nous n’ayons pas eu de fille.

Je ne réagis pas à cette remarque. Pas plus qu’à l’attitude canine le matin du 26 quand les deux griffons de mon frangin montrèrent une curieuse attitude : ils grognèrent et me regardèrent d’un air mauvais… le fruit de mon imagination !

Je me rendis en train de Bischwiller à Haguenau et louai un vélo pour ma visite. Je découvris petit à petit les charmes de ces bois, tranquilles en cette saison mais non déserts ; le temps clément et les vacances incitaient les familles à se balader. Je décidai de m’attarder jusqu’au crépuscule et m’arrêtai à une auberge en pleine forêt. Je commandai quelques mauricettes au jambon et une bouteille d’eau minérale. Lorsque je parlai à l’aubergiste de mon désir d’en savoir plus sur d’anciennes rumeurs, il commenta : « Rien de vrai là-dedans, il ne faut pas croire ce que les étrangers racontent. »

Juste avant ma sortie de l’établissement, il me suggéra de prendre plutôt une eau de source bien fraîche et me proposa une Niederbronn toute glacée. Je repris mon exploration, passai devant le Gros chêne, rien à signaler. Le jour resplendissait, le calme régnait et les bruits de la nature ne troublaient guère le silence reposant.

Le soleil baissait à l’horizon… les meilleures choses ont une fin, et moi-même, un homophone me titillant, je trouvai une table de bois, m’y installai. Je bus quelques gorgées d’eau, dégustai la petite collation prévue. Soudain, je me mis à bâiller et m’allongeai pour quelques instants sur le banc…

J’émergeai de mon sommeil involontaire, la nuit arrivait, il n’y avait plus personne alentour. Je m’assis et découvris sur la table une enveloppe contenant quelques dizaines de feuilles… calligraphiées d’une écriture proche de la mienne… Aurais-je écrit pendant mon sommeil ? Impossible, il faudrait plusieurs heures ou même jours pour rédiger soigneusement un tel contenu. La curiosité me poussa à commencer la lecture… les pages manquantes de « Blanche biche » ? Enfin pas tout à fait, cela débutait à la page 20 cette fois.

Je lis vite et lus d’autant plus rapidement la quarantaine de feuillets manuscrits. Non seulement c’était passionnant, bien écrit mais ce personnage féminin me ressemblait beaucoup.

À la trentième page, elle abordait son rapt. Elle s’était perdue dans la forêt, l’obscurité avait recouvert la nature, elle avait entendu des chiens, des tirs. Elle avait pris peur, avait couru à perdre haleine. La meute l’avait rattrapée, cernée, les chasseurs étaient arrivés, l’avaient ligotée et emmenée dans le vieux château pour l’enfermer dans une chambre. Le lendemain matin, elle s’était réveillée toute nue… malgré ses craintes, ignorant ce qui s’était passé durant son sommeil, elle découvrit qu’elle n’était plus enfermée et explora les lieux en ne rencontrant personne tout d’abord ; mais les portes vers l’extérieur étaient closes, les fenêtres du rez-de-chaussée grillagées, pas moyen de sortir. Elle entra dans une grande pièce, sans doute une salle à manger… et là, l’horreur la cloua sur place. Une dizaine de trophées de chasse « décoraient » les murs… mais les proies n’étaient pas des animaux, c’étaient des têtes de jeunes femmes, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, certaines comme si elles avaient hurlé avant leur mort. Elle entendit des pas, quatre hommes et une femme entrèrent, l’entourèrent.

— Admirez cette chair toute tremblante. Un mets de roi nous attend.

— Laissez-moi, je vous en supplie !

— Tiens-toi tranquille et laisse-nous te tester maintenant avant de te déguster.

Ils la tâtaient partout, elle était terrifiée.

— On ne va pas te cuisiner tout de suite, il faut d’abord attendrir ta viande ferme, avec ceci, menaça-t-il en montrant un long fouet à multiples lanières…

L’obscurité m’empêcha de continuer, je cherchai ma lampe de poche dans mon sac, elle n’y était plus. Au loin des chiens aboyaient et ça se rapprochait, des voix suivaient, je me levai, ne trouvai pas mon vélo. Je courus dans la pénombre éclairée par la pleine lune.

FIN

Mémoire du Temps

 

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4 thoughts on “Début de roman, par Mémoire du Temps

  1. Beaucoup de détails et noms, mais on en sait finalement assez peu sur le ressenti de l’héroine. Quand arrive la chute, on ne s’est pas vraiment attaché à elle, on est presque plus sensible au sort de l’auteure de la Blanche Biche.
    Au sinon le style n’est pas désagréable et la lecture plutôt fluide.

  2. Mémoire d’un temps où le temps s’est figé, ne laissant pour toute trace qu’une légende.
    Que dit-on déjà à ce propos ? Elles portent en elles un fond de vérité ?
    Dis-moi ce château, ce ne serait pas celui d’un sbire ou du bras droit d’un certain envahisseur ? En forme de triangle selon certains dires, où l’on aurait rassemblé les artéfacts liés à la magie ou à toutes les croyances, volés durant la guerre.
    Que contenaient donc le 20 premières pages, une mise en garde préconisant la fuite ?
    L’eau contenait un somnifère ?
    Je reste un peu sur ma faim car on ne sait pas comment s’est échappée la jeune femme.
    Un joli texte en tout cas.
    Merci pour ce moment de lecture.
    De quoi faire un roman ?

  3. J’aime beaucoup la manière dont le passé et le présent, l’écrit et le réel se cherchent, se répondent, se confondent parfois, nous faisant perdre nos repères.
    Il reste effectivement pas mal de questions sans réponses, pour le moment, mais c’est certainement parce que cette nouvelle est inachevée … Au delà de cette version répondant à la contrainte de délai de 24heures de l’événement, je suis curieux de lire la version peaufinée, murie, relue, ciselée comme tu sais si bien le faire 😉

    • Merci pour vos commentaires qui relèvent le côté incomplet de mon texte. La première chose que je compte faire est effectivement de revoir la fin car je pensais effectivement développer : je pense que ce qui est lisible du début de roman ne doit pas comprendre la capture de « la proie »… elle se retrouve nue car je compte suggérer qu’un moment elle s’est transformée en biche puis redevient humaine mais sans que ce soit explicitement dit… et ce qui manque c’est que l’héroïne de 2015 se transforme en biche petit à petit… ce qui l’empêche de lire sereinement (et non l’absence de lumière) et c’est lorsqu’elle entame sa fuite qu’elle se rend compte qu’elle n’est plus humaine.
      De même le début, j’ai repris l’idée que m’a inspiré un de mes amis écrivain de théâtre à qui on a proposé de monter une de ses pièces à Montréal… je ne sais pas si je ne modifierai pas cela… de toute façon pour qu’elle soit optimisée et sans que le lecteur se pose trop de questions, il faudrait qu’elle fasse au moins le double… voilà, je laisse reposer quelque temps 🙂 Merci tout plein pour vos avis.

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