De sang et d’encre, par Chloé Bertrand

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Cette nouvelle est dédiée à toute la promotion 2015-2016 de la troupe des Soeurs Fatales, à David Greig, Céline Nogueira, et William Shakespeare.

1057, Dunsinane, Écosse

Cris de soldats qui meurent derrière les meurtrières.

J’entends mes frères qui meurent et qui se battent, dehors. Les meurtrières sont trop hautes pour regarder. Je ne sais pas si je veux regarder.

Je préfère ne pas regarder.

On se bat dans la plaine, sous les murs, et même dans la cour. Mon bras droit, celui qui tient mon arme, est couvert de sang. J’ai tué des hommes tout à l’heure. J’ai tranché le bras de quelqu’un. Comme ça, sans vraiment le faire exprès. Le sang était chaud, depuis il a refroidi, mais j’ai tué d’autres hommes, coupé d’autres bras. Mes vêtements fument dans l’air froid. La nuit s’attarde. Elle nous a caché pendant qu’on se rassemblait dans les bois. La brume nous aidait, rendait nos déguisement crédibles. Nous étions des arbres.

Un bruit dans un couloir. Je sursaute. Les autres n’ont rien entendu.

Nous avons pris le hall, la grande salle et les couloirs. Nous ne sommes pas allés plus loin. Plus personne de vivant ici à part nous. Notre officier est venu s’effondrer dans la salle, une flèche dans le bras. Il dort. On s’est assis, et maintenant on attend. Un coup de trompe, un cri, une attaque, notre commandant. Le foutu chirurgien. On attend comme si de rien n’était, comme si on ne venait pas de tuer des hommes. Comme si nos frères ne mourraient pas encore, là, dehors.

– Où est Siward ? Où est notre drapeau ?

– Dehors, sur la colline.

– Qu’est-ce qu’il fait ?

– Il se bat.

– Mais on a gagné !

– Il faut encore se battre.

Pourtant, aucun de nous ne bouge. On reste assis le cul sur les dalles glacées, à cirer nos chaussures, nettoyer nos couteaux, manger nos vivres. Je n’ose toucher à rien. Si je touche quoique ce soit, je vais mettre du sang partout. Ce n’est pas le mien, c’est presque pire. Ou mieux ? Je n’arrive pas à déterminer si je suis fier ou si j’ai peur. On s’appelle, on crie alors qu’on pourrait parler mais si on ne crie pas on entendra nos frères qui meurent dehors. Mais on ne peut pas ignorer notre officier qui râle dans son sommeil, son bras qui saigne sur le sol.

– Qu’il se taise !

– Il a une flèche dans le bras…

– Tout le monde a eu une flèche dans le bras !

Je lève les yeux, souffle :

– Pas moi.

Jonas me donne un coup de pied, grogne :

– Bientôt, gamin !

Comme pour me rassurer.

– Tu as vu beaucoup de batailles, Jonas ?

– Quelques unes.

– Et celle-là ?

– C’était bien.

J’entends ma voix raconter, je ne peux pas me taire, mais c’est comme entendre quelqu’un d’autre. Je ne sais pas si je suis en train de raconter ou d’écouter. Mes mains tremblent. Je les ferme en poings. Mon casque trop grand me tombe sur les yeux. Je l’enlève, saute sur mes pieds pour raconter, brandir une épée imaginaire. Sur le pont, les trois soldats que j’ai tué, celui dont j’ai tranché le bras –j’ai pas fait exprès, j’ai juste frappé son épaule, fort, et ma lame est passée au travers, comme ça, d’un coup, shhhhhush ! Il a hurlé ! Peut-être qu’il crie encore, là, dehors… Peut-être que sa voix se mêle à celles des autres qui meurent derrière les meurtrières…

Les autres rient.

– Canaille !

– Tu t’es bien battu !

– C’est de la belle ouvrage, mon p’tit !

– Vraiment ?

– Sacrément !

Je les regarde, mes frères, mes compagnons, mes maîtres. Je croise leurs regards sombres comme des flaques de sang. Eux aussi ont tué des hommes tout à l’heure. Leurs uniformes sont aussi sanglants que le mien. Ils me sourient, rient en m’écoutant raconter ma première bataille. Jonas me roue de coups de pied affectueux. Je me remémore leurs cris autour de moi, se mêlant aux miens quand nous avons dévalé la colline pour prendre la forteresse d’assaut. Le bruit de leurs épées frappant celles de l’ennemi, tranchant des bras et des têtes en même temps que moi. Nous étions tous des ombres déguisés en arbres. Nous avons encore de la boue sur le visage, dans les cheveux, sur les mains, qui se mélange avec le sang. Les couleurs de notre pays disparaissent sous les couleurs de la forêt et du combat, comme si l’Écosse nous avait tous avalés pour nous recracher différents.

Mes mains ne tremblent plus lorsque je me rassois. Je suis une armée boue et sang, et une armée ne tremble pas.

2016, Toulouse, France

Cris de fêtards nocturnes derrière les volets clos.

Des gens saouls crient dehors, dans la rue. On les entend malgré les volets clos. Il est tard, mais ils n’ont pas leur portables pour regarder l’heure. Ils sont assis sur scène par grappes de deux ou trois. Dos à dos, coude à coude, côte à côte. Egham, à plat ventre sur l’avant scène, joue l’évanoui. Les soldats ne sont qu’à moitié en costume.

Quelqu’un bâille.

– Elle exagère.

– Elle va t’entendre.

– N’empêche qu’elle exagère.

Ils sont fatigués. Leurs vêtements sont couverts de paillettes rouges, ils ont de la poussière d’argile dans le nez. La fatigue les abrutit au point qu’il ne reste rien d’autre que leurs lignes et leurs personnages. Il faut filer la scène, encore et encore et encore. C’était dur aujourd’hui. Certains d’entre eux ont fait des trucs qu’ils n’avaient jamais fait avant. Ils se sont battus –pour de faux, mais parfois c’est difficile de faire la différence. Certains sont sortis fumer, parler ou pleurer –ou les trois. Ils commencent à prendre l’habitude de veiller les uns sur les autres, savent qui sont les plus fragiles. Comme une phalange de Spartiates, ils organisent leur formation en fonction de leurs forces. Et chacun de lever haut son bouclier pour protéger son voisin. Jo s’appuie contre Dannie. Elle râle. Ça ne les fait pas tous sourire –il est trop tard dans la nuit pour ça. Capitaine ne les retiendra pas plus tard que le dernier métro, mais on est samedi…

– Where’s Siward? Where’s our flag?

– He’s out there on the hill.

– What’s he doing?

– Fighting.

– But we’ve won!

– Still have to fight.

Un blanc. Grognements, frustrations.

– Texte !

– Did anybody notice any women?

– Start over.

Dans un concert de grognements, ils se lèvent pour refaire leur entrée.

– Dernière fois, guys ! Okay ?

– Ouais !

– Allez !

Entrée des soldats. Leurs pieds martèlent le plancher couvert de paillettes. Capitaine est satisfaite : leur fatigue commune les unit au point de les faire enfin bouger comme elle veut : comme une armée. Les lignes s’enchaînent, fluides, les placements sont bons. De nouveau, ils sont assis. Cette pièce c’est comme inventer une histoire à vingt-cinq. Ce que la pièce ne dit pas, ils doivent l’imaginer. Rêverie collective auréolée de rouge, celui de l’argile, des paillettes, et du sang –qu’ils sont les seuls à voir. Dannie se lève avec un cri de victoire reprit par toute la troupe à en faire trembler les murs.

– Whoo!

We won!

We fucking won!

First fight I’ve ever been in.

Whooo!

– You did good!

– Did I?

– You did!

Ils ont gagné leur repos. Il se fait tard, ceux qui habitent à l’autre bout de la ville ne rentreront pas chez eux. Ils iront faire dortoir chez Dannie comme dans une garnison, dormir à quatre ou cinq dans un lit prévu pour deux. Se relayer sur le parquet, puis dans la salle de bain, se retrouver autour de la table du petit déjeuner. Partiront au compte goutte pour répéter encore. La première approche. Premier show, première bataille. Pour l’heure ils remettent leurs vestes de civils et ferment leur camp d’entraînement pour ce qui reste de nuit.

Pour encore vingt-quatre heures, les volets resteront clos.

Stratford-upon-Avon, Angleterre, 1605

Cris de mouettes qui s’éveillent derrière la fenêtre ouverte.

Ça le surprend toujours, ces mouettes le matin. À Londres, c’est normal, mais ici… Elles ont au moins le mérite de le tirer du sommeil. Il s’est encore endormi avec une feuille à demi noircie d’encre en guise d’oreiller. Les lignes doivent être imprimées sur sa joue. Il trouve ça ironique, presque symbolique. Déchire les pages et les jette dans le foyer plein de charbon et de cendre. Il sait déjà qu’elles sont mauvaises, sinon il ne se serait pas endormis dessus.

Il bâille, se lève et s’étire. Son dos et ses épaules craquent. Il a presque fini. C’est une fin curieuse qu’il écrit là. Comme souvent, il a tué son personnage principal en guise de conclusion. Mais il se surprend à considérer les personnages secondaires. Curieux, il n’a jamais fait ça… L’histoire devrait s’achever toute seule, et pourtant il ne peut se résoudre à clore le dernier acte. Une histoire qui refuse de se laisser terminer, ce serait drôle… Peut-être devrait-il en écrire une autre, après. Une suite.

Il grogne, et se rassoit. Il n’aime pas les suites. Allons, il faut finir. Et du cœur à l’ouvrage !

Son histoire est pleine de sang, de morts, et s’achève sur une bataille : une armée d’arbres prend d’assaut une forteresse, accomplissant ainsi la prophétie qui introduit le récit, bien des pages en arrière. Il ne peut décrire cette dernière scène, pourtant, et il le sait. L’histoire doit se terminer sur la mort du héros. Il doit s’arrêter là. Il le doit.

Il sait qu’il le doit.

Et pourtant…

Et pourtant, alors que s’éveillent les mouettes derrière sa fenêtre ouverte, alors que lui parvient l’odeur de l’herbe humide et les premières lueurs du jour, alors qu’il tourne la dernière page de sa pièce, il se voit tirer à lui une autre feuille, reprendre sa plume pour la tremper dans l’encre.

Il ne devrait plus avoir quoique ce soit à coucher sur le papier. Il écrit cette histoire depuis longtemps, il est épuisé. Comme un soldat qui s’est vidé de son sang, l’écrivain s’est vidé de son encre. Cette main qui trace d’autres mots, le début d’un autre récit sur une page vierge, est-ce vraiment la sienne ? Il est si épuisé qu’il distingue à peine les mots d’un premier monologue… Il a mal à la main, aux doigts et au poignet. Il devrait s’arrêter.

Pourtant, il continue. Des personnages se dressent sur le papier, tous d’encre vêtus. Ils se pressent sur la ligne, épaule contre épaule, épée à la main. Ils ont des rugissements de lion dans la gorge et des dragons dans le ventre.

Ils sont faits du bois qu’on brûle, de cette matière dont il aime sculpter des personnages à tuer comme on tue les héros. Les héros ordinaires qui n’en sont pas vraiment, qui sont allés trop loins, ont bravé trop d’interdits, franchis trop de lignes, et perdu l’esprit.

Lorsqu’il s’arrête et pose sa plume, il se sent comme son propre personnage lâchant son arme. Il se prépare à accueillir le sommeil comme ses héros accueillent la mort. Son lit l’attend. Son histoire est trop longue, la fin est en réalité le début d’un autre récit qu’il n’écrira pas. Son personnage est mort. Si cette histoire a une suite, elle viendra à un autre, un jour, quelque part. D’autres, peut-être. Ils s’occuperont de ces petits bonshommes d’encre et de papier qui brûlent de mourir au combat. Ils en feront quelque chose. Lui ne peut rien pour eux, et pour ne pas céder à la tentation de se briser les mains et la Muse sur une histoire de trop, il se doit d’accomplir le sacrifice ultime à l’autel de l’imagination. Sa chandelle brûle encore. D’un geste trop emprunt d’épuisement pour être théâtral, il en approche sa dernière page, passe le coin dans la flamme et jette la feuille qui brûle dans l’âtre froid.

Il reste accroupis sur le plancher à regarder les mots brûler.

« We stood on the Essex shore, a mess of shingle. Some of us new and eager for a fight, and others not so sure. But all of us both knowing and not knowing what lay ahead of us.

War.

And that some of us would die in it. »

David Greig, 2010

FIN

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6 thoughts on “De sang et d’encre, par Chloé Bertrand

  1. Wow, très évocateur ! Une chouette histoire, forte et pleine de bruit et de fureur…

    • Merci Dominique <3 et désolée de ne répondre que maintenant T_T

  2. Trois époques, voilà une belle manière de dompter la contrainte imposée 🙂
    La transposition entre les 2 premières est claire et bien trouvée :), le lien avec la troisième moins fluide à mon goût…
    Le tout est écrit de la belle plume agile que l’on te connaît 🙂
    Bravo Chloé !

    PS : je crains que les non anglophones (si, si, cela existe encore) ne soient un peu frustrés 😉

    • Merci Erik ! En ce qui me concerne, le changement de langue fait partie intégrante du texte, et je ne voyais pas comment y intégrer une a traduction sans briser la rythmique. Cette nouvelle est très personnelle, et les mots m’évoquent quelque chose de plus fort en anglais qu’en français. Cela dit, l’anglais de la deuxième partie est traduit dans la deuxième.

  3. Hum que dire ? si ça existe les non anglophones d’abord ! enfin qui ont un peu perdu les bases faute de ne pouvoir pratiquer, et puis c’est loin tout ça et puis… voilà 😀
    Un texte qui te ressemble et dont les personnages autant que tes références évoquent un écho en moi.
    Toujours un immense plaisir de te lire.
    (et j’ai fait l’effort de traduire, si si :p )

  4. Pingback: Chloé Bertrand | Les 24 Heures de la Nouvelle

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