De Rogatta, par Hugo Sahuquet

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[24 Heures de la Nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

1.

Je rendais visite à Roxanne ce jour-là. Bien qu’elle fût seule dans sa chambre d’hôpital, ses voisins l’entendaient parler régulièrement. J’attendis devant sa porte à écouter. Et, alors qu’elle était bien seule, elle discutait :

– C’est gentil de venir me voir. Tu as deux ans maintenant, tu sais ? Tu deviens grand, Adrian ! Qu’est-ce que tu veux faire pour ton anniversaire ? J’ai créé plein de jeux pour toi.

J’attendis quelques secondes avant de frapper à la porte.

– Entrez, Sandro. – dit-elle –

J’ouvris la porte, elle était sur son lit, assise en tailleur.

– Vous saviez que c’était moi ? – m’étonnai-je –

– J’ai reconnu votre manière de toquer. Votre deuxième toc est plus fort que les autres.

– Ah, c’est vrai ?

Le doute me fit sonder la pièce pour vérifier qu’elle était bien seule.

Amusée, elle me dit en riant :

– Ha ha, si vous cherchez Adrian, il est parti. Vous vouliez quelque chose ?

Adrian était le prénom de son fils, qu’elle n’a vu que quelques jours à sa naissance. Il n’avait pas deux ans aujourd’hui, il avait deux mois. Et il n’était bien évidemment jamais venu ici.

– Adrian était là avec vous ?

– Oui. C’est son anniversaire aujourd’hui.

– Vous le voyez ? Venir dans votre chambre ?

– Oui.

Je pris des notes sur mon carnet.

*Une semaine plus tôt*

– Bonjour Docteur.

Je me souviens de ce regard. Cette femme qui était assise devant mon bureau, dans une légère robe à fleur. Ses yeux avaient… quelque chose de particulier.

– Bonjour Madame… de Rogatta, c’est cela ?

– Oui. Vous pouvez m’appeler Roxanne.

J’allai vers mon bureau, elle avait l’air de regarder ailleurs. Mais pas « ailleurs » dans le sens d’une autre direction, mais plutôt… une autre chose. Que je ne voyais pas.

Je m’assis :

– Veuillez m’excuser pour le retard. Je m’appelle Sandro. Enchanté.

Je lui tendis la main, elle fit de même, laissant distinctement apparaître des traces de lacérations sur sa peau.

– Nous allons passer quelque temps ensemble – continuai-je – alors je vous en prie, nous n’avons pas besoin de formalités.

– D’accord. – sourit-elle –

Je n’avais jamais eu à étudier un dossier comme le sien. Bien sûr, j’avais déjà traité beaucoup de patients avant elle, dont certains avec des troubles psychiatriques similaires. Mais son histoire à elle était plus profonde.

– Pour commencer, savez-vous pourquoi vous êtes là ? – repris-je –

– Je suppose. J’ai été jugée non coupable d’agression pour une raison. Mon avocat a plaidé la folie. Alors me voilà.

Agression. Séquestration. Torture physique. C’était les notes de son dossier.

Alors qu’elle était enceinte et mariée depuis 6 ans, elle découvrit que son mari la trompait depuis le début de leur relation. La violence du choc la brisa complètement. Effondrée, elle s’en prit alors à son mari qu’elle tortura pendant 6 heures avant l’arrivée de la police.

Dû à des antécédents de dépression, de paranoïa et d’hallucinations, elle fut déclarée non responsable devant la justice, et conduite dans cet établissement.

– Bien. – conclus-je – Que vous ayez conscience des faits est déjà une chose. Maintenant, laissez-moi vous poser une question. De votre opinion, êtes-vous à votre place dans cet hôpital psychiatrique ?

– Oui.

Sa réponse et ce sourire, alors qu’elle affirmait avoir besoin d’une aide médicale, si simplement… Je n’ai pas oublié.

Je ne pus que tenter de cacher ma surprise.

– Je vois. Pour quelle raison, si ce n’est pas indiscret ?

– La logique. Je suis sans emploi, mon mariage est en cendres, la justice m’a privée de mon enfant après m’avoir jugée irresponsable… Je n’ai pas de place ailleurs qu’ici, n’est-ce pas, Sandro ?

Il me glaça le sang. Son sourire.

Je me levai alors, comme pressé de m’extirper de son emprise.

– Je vais vous montrer votre chambre, si vous voulez. Suivez-moi.

*

A mesure que les jours passaient, je ne manquais pas de répéter mes visites de Roxanne. Elle parlait tous les jours à son fils. « Adrian » grandissait chaque jour. Elle lui racontait des histoires et le regardait « grandir ». Elle le faisait aller à l’école, lui apprenait les mathématiques, répondait à « ses » interrogations sur la vie…

A chaque fois que je mentionnais le sujet et lui posais des questions, elle avait toujours cette attitude étrange, ambigüe.

– Je vois Adrian, oui. Il n’y a que moi qui puisse le voir. Je ne suis pas dans un asile pour rien, après tout.

Et son sourire. Elle me perturbait… et m’inquiétait. La façon dont elle assumait son trouble mental, sereinement, factuellement… me faisait peur. D’un côté, elle était d’un pragmatisme perçant et d’un réalisme concret. De l’autre, elle parlait à son fils qui n’était pas là, comme à un fantôme.

Ce contraste était un mystère pour moi, et j’eus l’occasion d’écrire de nombreux papiers sur ce cas très troublant. Sans y trouver une explication. Et sans pouvoir l’aider.

J’étais intrigué par la relation qu’elle construisait avec son « fils » imaginaire. Elle le faisait grandir dans son esprit, et elle s’adressait à lui différemment. Ses « conversations » furent toutes enregistrées à partir d’un certain point. Bien entendu, seule la voix de Roxanne était présente sur les bandes. Pourtant, dans ses dialogues, elle marquait des pauses. De différentes longueurs. A l’écouter, on aurait pu croire qu’elle parlait au téléphone… ou à quelqu’un. Là, quelque part.

C’est gentil de venir me voir ! Je t’ai attendu ! – disait-elle toujours –

Après seulement trois mois, « Adrian » avait déjà 19 ans.

– Alors, qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? – demandait-elle –

Elle laissa un silence.

Ah, ne t’inquiète pas, ça viendra. Tu fais peut-être quelque chose que tu n’aimes pas maintenant, mais tu trouveras ta voie. Tu as toujours aimé les ordinateurs et la programmation, pourquoi est-ce que tu ne fonces pas là-dedans ? *silence* Rien n’est écrit dans le marbre. Programmer, ça s’apprend, comme tout ! Tu es jeune, tu as le temps de changer ! Ne t’inquiète pas pour ça !

Ironiquement, dans ses fantasmes… je me disais qu’elle était une bonne mère.

Puis, soudainement, un jour, Roxanne cessa de s’alimenter. Elle ne sortait plus de sa chambre, et ne me répondait plus. Elle ne parlait plus à Adrian. Il devint rapidement évident qu’elle se laissait mourir.

Inquiété par la situation, je me mis à écouter les bandes que nous avions enregistrées. La dernière.

Sa voix claire sortait des écouteurs :

Entrez, Sandro. *silence* Pourquoi est-ce que vous faites cette tête ? Il s’est passé quelque chose ?

Il y avait un silence à cet endroit.

Long.

Et puis… sa voix avait changé.

Comment ça… ? *silence* Non. Ce n’est pas vrai… *silence* C’EST IMPOSSIBLE ! Ce n’est pas vrai ! Vous mentez ! SANDRO… !

Les sons me la faisaient entendre s’effondrer en larmes, dans des sanglots déchirants. Elle avait entendu quelque chose, dans le silence. Quelque chose qui l’avait détruite un peu plus… pour de bon. Le silence. Car, malgré ces dires dans cette bande enregistrée… je n’eus jamais cette discussion avec elle.

*

Quatre mois après son internement, Roxanne céda à une défaillance cardiaque.

Ce fut pour moi un choc traumatisant. L’incompréhension et l’ignorance dans lesquelles Roxanne m’avait laissé me tiennent encore l’esprit aujourd’hui. Près de 20 ans plus tard.

Qu’avait-elle entendu ce jour-là ?

Que lui avait donc dit… le silence ?

 

2.

 

– Bonjour Docteur.

Un jeune homme entre dans mon bureau. Je me lève pour lui serrer la main avant de me rasseoir.

– Bonjour. Docteur Sandro, enchanté. Veuillez-vous asseoir. Vous m’excuserez, je suis un peu sur le feu ce matin. Quelques-uns de mes collègues sont en congés, mais je dois m’assurer que leurs rapports soient faits.

– Oh, ne vous inquiétez pas, prenez votre temps. Vous devez avoir beaucoup de travail, je ne voudrais pas vous déranger. Ca ne doit pas être facile de gérer un hôpital comme ça.

Je n’ai même pas eu le temps de consulter le calendrier pour savoir qui était ce Monsieur. Je continue brièvement ma paperasse en jetant des coups d’œil à mon visiteur. Son attitude m’extirpe peu à peu de mon travail.

Il regarde ailleurs, scrutant la pièce avec un sourire. Mais pas « ailleurs » dans le sens d’une autre direction, mais plutôt… une autre chose. Que je ne vois pas.

Comme elle.

Je me désintéresse de mes dossiers pour lui adresser la parole :

– Excusez-moi, je ne crois pas avoir eu votre nom.

– Oh, désolé, c’est vrai ! Je m’appelle Bastien Valsens, enchanté.

Il a le même regard. Je ne crois pas avoir vu son nom dans mes dossiers, il n’est donc pas un patient. Je m’interroge :

– Donc, que puis-je pour vous, Monsieur Valsens ?

Il semble chercher ses mots.

– Hm… alors en fait, j’ai voulu vous voir pour vous poser une question. Est-ce que le nom de Roxanne de Rogatta vous dit quelque chose ?

Je me fige d’un seul coup.

– J’ai cru comprendre qu’elle avait été votre patiente – poursuit-il – et je suis à sa recherche depuis des semaines.

– Je… oui, elle était une de mes patientes. Mais… je suis navré de vous apprendre qu’elle nous a déjà quittés, il y a près de 20 ans de cela… Je suis navré.

J’en perds mes mots. Cette femme qui me hante toujours… je ne pensais pas avoir à en reparler.

– Ah… ce n’est pas grave – dit-il – Je m’attendais à quelque chose comme ça à un moment. Je remonte une piste petit à petit. Elle se termine donc ici…

Je sens l’émotion dans sa voix. Il prend une grande inspiration avant de souffler de manière saccadée.

– Est-ce que ça va ? – je reprends – Je suis désolé, vous auriez sûrement préféré une autre nouvelle…

– Ca va. Vraiment. Je ne sais juste pas comment réagir. Entre le soulagement de l’avoir retrouvée, et le fait de savoir qu’elle est déjà partie… Et que je ne la verrai jamais.

– Vous connaissiez Roxanne… pardon, Mme de Rogatta ?

– Vous l’appeliez Roxanne ? C’est bien, au moins elle n’est pas morte seule.

Il a évité ma question.

– Non, nous nous adressons à tous nos patients par leur prénom, ici.

– Je vois… j’aurais pensé tout de même qu’il y avait plus que ça. En voyant votre réaction quand j’ai dit son nom. Je sais que vous savez qui je suis.

Cette perspicacité et ce regard… ce sont les mêmes que les siens.

Je me risque à répondre :

– Adrian… ? Vous êtes son fils ?

– Oui. Donc vous saviez déjà. – sourit-il –

Je reste en silence, sous le choc de sa confirmation. Je n’ai pas besoin de preuves, toutes sont déjà là devant moi.

Il poursuit :

– Toutes les traces de ma mère ont été effacées par mon enfoiré de père. Quand je m’y suis intéressé, j’ai mis un peu de temps à arriver jusqu’ici.

Mon silence continue. Il se lève et replace le fauteuil.

– Enfin, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Merci beaucoup de m’avoir reçu. Vous m’avez bien aidé.

– Attends.

Il se retourne vers moi. Je me corrige :

– Euh, je veux dire, attendez.

– Appelez-moi Adrian.

Il me glace le sang. Son sourire.

Je me lève alors, comme pressé de m’extirper de son emprise.

– Je vais vous montrer sa chambre, si vous voulez. Suivez-moi.

*

J’ouvre la porte de cette chambre fatidique.

Je laisse passer Adrian en premier. J’hésite à le suivre moi-même. Je n’y suis pas entré depuis deux décennies.

Par chance, la chambre n’était pas occupée, mais je reste toujours à distance. De peur d’entendre la voix de Roxanne…

– Bonjour Maman.

– Bonjour Adrian.

Mon souffle se coupe. Je me précipite à l’intérieur. Adrian me regarde, surpris mais…

– Qu’y-a-t-il, docteur ? – sourit-il –

Je l’ai entendue. Je suis certain de l’avoir entendue. Sa voix.

Mais il n’y a qu’Adrian. Elle n’est pas là. Bien sûr qu’elle n’est pas là !

Je rêve. Ce doit être l’âge, et trop de stress…

– C’est gentil de venir me voir ! Je t’ai attendu ! – dit-elle –

C’était sa voix ! Je me tourne brusquement vers son lit. Une image floue, assise en tailleur, se dissipe.

C’était… Impossible.

 

Je perds l’équilibre. Adrian s’élance vers moi.

Je ne sais plus rien.

*

Je me réveille dans le canapé de mon bureau. Un collègue est là pour me veiller.

– Eh, Sandro ! Comment tu te sens !?

– Ah… ça… ça va. Je crois. J’ai eu un malaise ?

– Oui, tu nous as fait une de ces frayeurs ! Heureusement que tu étais accompagné cette fois. Tu fais sûrement du surmenage, il faut vraiment que tu prennes des congés.

– Accompagné… Ah ! Où est-il !? Le gars qui était avec moi !?

– Calme toi… repose toi un peu. Si tu parles du jeune homme qui t’a porté jusqu’à ton bureau, il est parti déjà. Il nous a prévenus que tu avais fait un malaise, et il est parti ensuite en disant qu’il repasserait demain.

Je me laisse retomber sur le canapé.

– Ah… d’accord…

Je souffle longuement.

Je suis rassuré. Et terrorisé à la fois.

Malheureusement, le système d’enregistrement n’est plus actif dans la chambre de Roxanne. Celle-ci étant vide. Je ne peux donc pas réécouter la scène.

Je suis certain d’avoir entendu sa voix. Pourtant, c’est impossible, et je le sais…

Je réactiverai les enregistrements.

Si Adrian revient… Je ne veux pas en perdre une miette.

*

Comme il l’avait dit, Adrian est revenu ce matin.

– Bonjour docteur. Vous allez mieux aujourd’hui ? J’espère que vous avez pu prendre un peu de repos depuis hier.

Son sourire… pourquoi dit-il ça ? Qu’est-ce qu’il recherche ici… ?

– Oh, ça va – dis-je en faisant semblant de rien – tu sais, à mon âge, ça peut arriver ce genre de chose. Heureusement que tu étais là.

– Je vous en prie. Je ne voudrais pas vous déranger encore aujourd’hui. Est-ce que vous me donneriez la permission de visiter la chambre de ma mère à nouveau ? J’ai… peut-être encore besoin de faire mon deuil.

– Bien sûr, je vous accompagne.

En réalité, je n’attends que ça. Je le guide jusqu’à la chambre.

– Je vais vous laisser. – Je reste à l’extérieur – Je suis un peu débordé aujourd’hui à cause des retards d’hier.

– Oh, d’accord. Ne vous surmenez pas trop.

Je le quitte et me rend dans mon bureau. J’allume l’enregistrement et écoute en direct avec mon casque.

Seul dans la chambre, Adrian parle. Comme elle. Il laisse des pauses et des silences pour « écouter » ses réponses. Il parle à Roxanne, qui n’est pas là.

Il est… fou lui aussi ?

*

Adrian revint chaque jour qui suivit. Pour parler avec sa mère.

Je ne l’écoutais pas tous les jours, mais dès que je le pouvais. Il lui demandait conseil et parlait de sa vie et de ses études… comme si elle était vraiment là.

– Je ne sais pas encore trop. – dit-il – Là, je fais des études en électronique. Je pensais que c’était cool, mais en fait, c’est horrible. Donc je ne sais pas vraiment ce que je veux faire…

Il laisse un silence.

– C’est vrai, la programmation, ça aurait été bien… mais je suis déjà parti dans de l’électronique, alors je ne sais pas…

Je réalisai soudain quelque chose. J’avais déjà entendu ces « conversations ».

Tendu, je repassai par tous les enregistrements de Roxanne… et l’impossible me frappa au visage.

En superposant les enregistrements de Roxanne qui parlait seule, et d’Adrian qui lui répondait… Ils correspondaient. Les questions, les réponses, les silences… Ils se complétaient parfaitement et formaient un dialogue logique.

– Alors, qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? – demandait-elle –

– Je ne sais pas encore trop. – dit-il – Là, je fais des études en électronique. Je pensais que c’était cool, mais en fait, c’est horrible. Donc je ne sais pas vraiment ce que je veux faire…

– Ah, ne t’inquiète pas, ça viendra. Tu fais peut-être quelque chose que tu n’aimes pas maintenant, mais tu trouveras ta voie. Tu as toujours aimé les ordinateurs et la programmation, pourquoi est-ce que tu ne fonces pas là-dedans ?

– C’est vrai, la programmation, ça aurait été bien… mais je suis déjà parti dans de l’électronique, alors je ne sais pas…

– Rien n’est écrit dans le marbre. Programmer, ça s’apprend, comme tout ! Tu es jeune, tu as le temps de changer ! Ne t’inquiète pas pour ça !

C’était réel.

Toutes leurs discussions s’alignaient. Des phrases qui étaient adressées à un fantôme, il y a 20 ans… répondaient parfaitement à celles d’Adrian aujourd’hui.

Il n’avait pas la bande son. Il ne pouvait pas savoir.

Etait-ce réellement… de la folie ?

Bien que la situation l’ait exigé, je ne fis rien pour empêcher Adrian de « parler » à sa mère. Je ne savais plus quoi penser.

Puis, soudainement, Adrian cessa de venir. Il avait pourtant dit qu’il reviendrait. Il devint rapidement évident qu’elle s’était passé quelque chose.

Inquiété par la situation, je me mis à écouter les bandes que nous avions enregistrées. La dernière.

Sa voix rauque sortait des écouteurs :

Bonjour Maman… *silence* Je vais bien. Enfin… je pense que je dois te dire quelque chose. *silence* Je vais me faire opérer du cœur demain. Ce n’est rien de grave, mais on ne sait jamais.

La seconde suivante, j’enlevai mes écouteurs pour décrocher mon téléphone. J’appelai tous les hôpitaux de la ville. Il était forcément quelque part. Je trouvai finalement l’hôpital qui l’avait accueilli.

Mais l’opération s’était mal passée.

Adrian n’allait pas revenir.

Je laissai tomber le combiné du téléphone. Le son de l’appareil heurtant le sol ne me sortit pas de mon choc. J’étais, moi aussi, brisé.

Je me rendis dans la chambre de Roxanne. Et je l’entendais… clairement dans mon esprit.

Entrez, Sandro.

J’entrai. Dévasté. Je l’imaginais là, sur son lit, comme d’habitude. Et je l’entendais.

– Pourquoi est-ce que vous faites cette tête ? Il s’est passé quelque chose ?

Les mots… sortirent seuls.

– Roxanne… Je dois vous dire… l’opération d’Adrian… s’est mal passée.

Comment ça… ?

– Il… ne reviendra pas.

Non. Ce n’est pas vrai…

– Je suis désolé…

– C’EST IMPOSSIBLE ! Ce n’est pas vrai ! Vous mentez ! SANDRO… !

Les sons me la faisaient entendre s’effondrer en larmes, dans des sanglots déchirants.

Elle avait entendu quelque chose, dans le silence. Quelque chose qui l’avait détruite un peu plus… pour de bon. Mais ce « silence »… c’était moi. Je venais de le meubler. 20 ans après.

 

« Je n’eus jamais cette discussion avec elle. »

Ou bien… pas dans ce monde-ci.

 

FIN

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16 thoughts on “De Rogatta, par Hugo Sahuquet

  1. Chouette nouvelle ! J’ai beaucoup aimé ta façon très littérale d’utiliser la contrainte, « deux époques qui se répondent et se complètent » ; et aussi le fait qu’à la fin on n’ait aucune explication. Cela installe une ambiance mystérieuse qui se maintient après la lecture.

  2. Expliquer l’inexplicable ?
    Une façon de voir ou d’entendre autrement des visions, des dialogues étranges. Après tout que savons-nous vraiment des interfaces avec le temps. Il s’écoule pour les uns, stagne pour d’autres, jongle avec nos sens.
    Un joli travail de réflexion en tout cas et une nouvelle lue avec plaisir.

  3. J’avais beaucoup aimé ton texte de l’an dernier, je suis à nouveau agréablement surprise cette année aussi. La mise en forme des dialogue est particulière mais ça n’en reste pas moins un des meilleurs textes que j’ai lu pour le moment, il est très habilement mené et plein de sensibilité. Simple, et très « efficace ». Bravo.

    (Par contre, j’y ai vu une espèce de boucle temporelle plutôt qu’une histoire de mondes, du coup, malgré les communications en différé entre Adrian et sa mère, les époques communiquent directement pour moi en ce qui concerne Sandro… mais, franchement, c’est un détail et le texte est tellement bien que je ne me sens pas floué dans mon ressenti au sujet de la contrainte – et je me trompe peut-être, un ressenti… ce n’est jamais qu’un ressenti.)

    • Merci beaucoup !! 🙂
      En effet, j’ai fait une utilisation ambiguë de la contrainte, et je ne saurais pas dire si cela rentre ou non dans le sujet… Pour moi, les deux époques ne communiquent pas directement, car justement en différé.
      Et qui sait ce qui s’est vraiment passé dans cette chambre ? Est-ce c’est du fantastique ? De la science-fiction ? De la fantasy ?
      Ou juste… de la folie ?

  4. J’ai tout simplement adoré ! Tu as pris la contrainte au pied de la lettre et c’est fichtrement bien cousu. J’ai rien vu venir jusqu’au dernier moment. Excellente idée parfaitement mené ! Bravo 🙂

    • Merci beaucoup !
      J’avais quelques doutes sur la compréhension… avec toutes ces mailles entremêlées, ce n’est pas forcément évident à lire ! Tant mieux si ça passe ! :3

  5. Je plussoie, l’idée de prendre la contrainte au pied de la lettre est très bien trouvé et très bien réalisée !

    Il n’y a que les dernières phrases qui me dérangent et qui me paraissent « en trop ».

  6. J’ai pensé à la chute par le biais d’un des Tomb Raider, je me demande si par hasard cela te dit quelque chose… ? Mais c’est un détail !

    En tout cas Roxanne est fantastique, et l’histoire et son dénouement également.

    Par contre, je regrette, pour moi il n’y pas le respect de la contrainte, surtout la partie « deux époques différentes […] qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles » : Adrian et Roxanne le font bien !

    • Je ne me souviens pas assez bien de la série Tomb Raider, c’était dans lequel ?

      Je ne peux pas défendre le fait d’avoir respecté la contrainte ou non, car pour moi, chaque interprétation possible de l’histoire sur le « qu’est-ce qui s’est vraiment passé dans cette chambre ? » penche d’un côté ou de l’autre ! 😀
      Dans le doute, l’histoire me paraissait bien comme ça !

      • Tomb Raider Legend. Mais si ça ne te dit rien « comme ça » j’espère ne pas te spoiler si tu voudras y jouer après 😉
        ///
        Je ne comprends pas ta remarque parce que s’il y a interprétations sur le « qu’est-ce qui s’est passé » (ce que personnellement je ne comprends pas, c’est très clair pour moi en fait oO), cela ne change pas le fait qu’il y ait « communication directe ». On peut effectivement se demander comment c’est possible, mais cela ne change pas le problème…

        Je pointe ce détail aussi, j’avoue, parce que j’aurai adoré (spécialement cette année) écrire sur une machine à voyager dans le temps, en tout cas sur une communication directe entre deux époques. Alors peut-être que je pointe par frustration ceux qui, selon moi, ont transgressé la contrainte ^^

        Du coup plutôt que de condamner, je préfère être constructif et j’ose poser la question suivante: comment est-il possible de ne PAS voir de communication directe entre deux époques dans ce texte ? Je suis tout ouïe et très intéressé 🙂

        • PS : Oui j’ai vu le commentaire de E.i.n.z. et ta réponse… je regrette le différé ne motive pas pour moi le communication non directe (surtout étant donné que les personnages se répondent « dans leur propre temps » et non par attentes).

        • Finalement, la question de « comment c’est possible » est ce qui change pour moi le problème. Car le genre ne rentre pas dans la contrainte.
          Si l’on prend le problème du côté science-fiction, il est difficile de trouver une explication qui satisfasse la contrainte (et j’avoue ne pas avoir cherché). Cependant, ce n’est pas sous cet angle que j’ai abordé ce texte. Je l’ai d’ailleurs mis dans le fantastique, qui me parle beaucoup plus.

          Lorsque la contrainte est tombée, je travaillais justement sur un script de fantasy qui parle d’une architecte du Destin. Et notamment d’une femme pouvant écrire le Destin. Il m’est donc venu l’idée, pour faire simple, de transposer ceci dans un monde « réel » et de l’associer à la folie. Roxanne est ainsi une héritière de ce pouvoir, sans le savoir.
          Ceci donne que, certes, elle est folle. Et se raconte à elle même une histoire où elle parle à son fils à différents âges. Sauf qu’à partir d’un moment, ce dialogue qui se passe dans sa tête s’écrit pour de vrai dans le futur.
          Au final, le vrai Adrian (comme Sandro) n’est plus qu’un pantin, qui exécute sa partie du script, en ne parlant à personne. Ainsi, il ne communique pas avec le passé. Il récite le script de sa vie, que sa mère a écrit.
          L’ironie de cette vision là était que dans son film, Roxanne, qui avait des problèmes au coeur (elle en meurt d’ailleurs) a calqué son état sur son fils, le tuant ainsi dans son imagination et sa folie.

          Une seconde interprétation est intervenue ensuite (et qu’on voit brièvement) est celle du fantôme et de l’exorcisme. Cette interprétation est plus simple et hintée à plusieurs endroits. A plusieurs reprises, Sandro prétend « voir et entendre » Roxanne. Comme si elle était encore là en tant qu’esprit.
          Toujours dans l’hypothèse où Roxanne fasse partie d’une lignée de « mages » (les De Rogatta, d’où le titre éponyme), il est donc naturel qu’elle soit extra sensible et qu’elle ait une perception si fine (à reconnaître le toc de Sandro). Il est également mentionné par Sandro qu’elle regarde « ailleurs ». Ce « ailleurs » était pour moi le monde des esprits.
          Maintenant, que se passe-t-il lorsqu’une telle mage devient vraiment folle suite à traumatisme ? Traumatisme qui n’est pas nécessairement son mari qui la trompe, car il la trompait peut-être pour une raison autre… parce qu’il avait peur d’elle et de son identité de mage.
          Roxanne, folle, se parle à elle même et se raconte sa fiction: Son fils grandit et meurt. Dans cette fiction, elle se laisse mourir. Sauf que, n’ayant jamais pu voir son fils, son âme reste prisonnière de sa chambre et la hante. Jusqu’à ce que son fils (donc héritier mage) vienne pour exorciser la chambre.
          L’exorcisme pour tous les esprits diffère, mais il y a une composante commune qui est d’apaiser l’esprit. Adrian va ainsi jouer le rôle et répondre aux questions du fantôme de sa mère afin qu’elle puisse trouver la paix.
          Il lui suffit ensuite de ne jamais revenir à l’hôpital et feindre la mort pour terminer l’exorcisme.
          Encore une fois, les deux époques ne communiquent pas directement. Car l’esprit de Roxanne est identique à une capsule temporelle. Un message qui reste en boucle dans la chambre.

          Etant donné que Sandro, qui n’est pas un mage, est le narrateur, il ne peut pas expliquer tout ceci. Il reste alors dans le doute humain face à la réalité…

          Voilà deux exemples dans le fantastique qui sont deux interprétations que j’ai utilisées pour construire la narration. Il en existe sûrement d’autres, mais celles-ci étaient les miennes. 🙂

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