D.H., par Delphine Surrans

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Il se passe quelque chose ce soir. Maman nous a fait diner d’une purée de pommes de terre mais elle était toute fade. Pourtant elle n’oubliait jamais de saler. Après le repas, elle a aussitôt couché les jumeaux dans leur petite pièce sans fenêtre. Ils se sont mis à pleurer tous les deux, écarlates, debout dans leur lit à barreaux de seconde main, vexés d’être là si tôt. Maman n’a pas fait mine d’aller les consoler. J’y suis allée, pour leur chanter une berceuse discrètement.
« Elvire est là, chut. Soyez mignons. Grande soeur est là. Calmez-vous. Ecoutez la chanson et endormez-vous. »

Puis je rejoins André dans la salle de bains, assis sur la planche au-dessus de la baignoire. Adossé près de la fenêtre ouverte, il écoutait en silence Salut les copains. Débrouillard malgré ses neuf ans, il avait convenu avec les voisins du dessus de ce petit stratagème pour nous permettre d’écouter jour après jour l’émission d’Europe 1, puisque les parents ne pouvaient pas nous offrir un poste de radio.

Mais ce soir-là, je n’arrivais pas à rester tranquille, même si Sheila que j’adorais passait en chouchou. La fatigue que je lisais depuis quelques jours sur le visage de Maman me hantait. Les syllabes « dé-ses-poir » cherchaient à s’immiscer en moi quand je regardais ses grands yeux sombres en douce.

Je quittai mon grand frère et me dirigeai vers la cuisine. La voix étouffée de tante Maud me parvint, alors que je ne l’avais pourtant pas entendu entrer.

« Tu es sûre ? Tu as bien réfléchi ?, demandait Maud d’un ton de reproches. Je me figeai derrière la cloison, inquiète.
– Il n’y a pas à réfléchir, tu le sais bien. J’ai déjà quatre gosses, et un mari qui oublie un soir sur deux où il habite.
– Mais tout de même, ce n’est pas anodin, tu sais.
– Je le sais bien ! Et je sais aussi que tu ne vas pas me faire la leçon.
– …
– Maud, j’ai besoin que tu sois là ce soir. Pour après. Pour que tu t’occupes des petits pendant que je me repose. Ils se réveillent la nuit en ce moment.
– Denise, évidemment que je serai là. Mais ce n’est pas de me lever cette nuit pour les jumeaux qui m’inquiète.
– Tout va bien se passer soeurette. Je me fiche des tribunaux, de l’enfer, et de tout le reste. Regarde-moi… Tout va bien se passer. »

Des bruits de chaises et de jupes froissées me firent comprendre qu’elles se prenaient dans les bras l’une de l’autre. Que se passait-il ? Pourquoi la voix de Maman avait perdu son entrain habituel? Pourquoi était-il si difficile à huit ans de comprendre certaines conversations d’adultes ?

Maman crut que j’étais allée me coucher, sagement, comme chaque soir.  J’en aurais été incapable. Il me fallait comprendre ce qui inquiétait tante Maud, et qui rendait Maman si triste. Alors comme je le faisais de temps en temps, en chemise de nuit, pieds nus, je m’étais glissée à l’intérieur de la grande armoire en bois massif de sa chambre. Je voulais l’observer quand elle se reposerait cette nuit. Moi aussi je voulais veiller sur elle. Je me tenais accroupie dans un petit coin de sa penderie, au milieu de ses robes et de son odeur fleurie. Des interstices entre les planches de bois me permettaient de voir une partie de son lit et sa table de chevet, éclairés par la faible lueur de la nuit qui provenait de l’extérieur. Rien ne se passait. Personne ne venait. J’entendais leurs voix dans un murmure en provenance de la cuisine, ou du salon, je ne sais pas. Je passai un long moment à fixer le petit cerf en laiton qui trônait sur la table de chevet. Chaque soir en se couchant, Maman y suspendait, sur ses bois, sa paire de boucles d’oreille, sa bague et son collier. Je les y voyais, rangés là, chacun des matins où je venais la réveiller en l’embrassant dans les cheveux. Ce soir, le cerf était nu de tout bijou, ses jambes repliés sous son corps, ses larges oreilles redressées et à l’écoute, comme les miennes. Calme et patient, il me tenait compagnie pendant cette longue attente.

Je ne sais pas combien de temps je me suis assoupie. Mes jambes recroquevillées me faisaient mal. J’hésitais à sortir de ma cachette pour me dégourdir quelques instants quand trois silhouettes rentrèrent dans la chambre. Maman se dirigea vers la tête du lit et alluma sa lampe de chevet. Elle toucha le museau du petit cerf machinalement. Une grosse dame la suivait, ses cheveux gris de crasse coincés dans en chignon, un sac défraichi à la main. Elle le posa près de la table de chevet. Elle semblait impatiente.
« C’est bien parce que vous avez insisté que je suis venue chez vous. Habituellement je fais ça dans ma cuisine.
– Merci. J’apprécie vraiment. Je ne pouvais pas m’éloigner de mes enfants.
– Oui oui, c’est compris. Apportez-moi un tabouret, je vais m’assoir là, sur le côté du lit. Bon, allez-y ! Déshabillez-vous ! »

Que faisait cette étrangère dans la chambre de ma mère ?

« C’est la première fois ?
– Oui, Maman dit dans un souffle.
– Ca va faire mal mais ce ne sera pas long. Si vous vous appliquez à ne pas bouger, ça m’évitera de faire des dégâts. Plus vous restez immobile, plus ce sera rapide. Et surtout, ne criez pas, pensez à vos enfants qui dorment à côté. Et à vos voisins qui ne doivent se douter de rien ! »

Tante Maud apparut, un tabouret dans la main et de vieux draps sous l’autre bras. Elle déplia les draps à moitié et les disposa au bord du lit. Ma mère défaisait lentement la fermeture éclair de sa jupe, qui glissa à ses pieds. Tante Maud vint s’appuyer contre l’armoire, de l’autre côté du bois, juste à côté de moi. Je retins mon souffle. Maman enlevait maintenant ses bas et sa culotte.

Elle s’assit face à la dame, sur le lit, à moitié nue, pendant que cette dernière continuait de parler.

« Une fois que j’aurai terminé, restez allongée, puisque vous êtes chez vous. Vous aurez des contractions, c’est votre corps qui essaye de s’en débarrasser.  Dites-vous que c’est ce que vous vouliez. Si vous saignez trop, il faudra aller à l’hospice, ils seront loin d’être accueillants, mais comme ils sont sous serment ils vous feront un curetage. Et vous y allez aussi si vous avez de la fièvre bien sûr.
– Entendu. »

Le visage de ma mère était fermé. Froid. Elle bascula en arrière pour s’allonger sur son lit et disparut de mon champ de vision. Je ne vis plus que d’elle ses genoux repliés et écartés de chaque côté de son ventre. La dame ramassa son sac et en retira une longue aiguille à tricoter et une grande cuillère. Elle renifla bruyamment dans le lourd silence de la pièce et se pencha entre les cuisses de ma mère. Elle y enfonça la cuillère. Puis l’aiguille ! Maman tressaillit. La dame furetait, un oeil fermé. Un rictus se dessinait sur son visage bouffi alors que je l’entendais inspirer bruyamment sa salive entre ses dents. Son aiguille faisait des petits mouvements circulaires puis elle l’immobilisa et l’enfonça d’un coup sec dans le ventre maternel. J’entendis son long cri rauque qui déchira mes propres entrailles et me fit hurler à mon tour.

La porte de la penderie s’ouvrit. Tante Maud écarta les robes autour de moi, me souleva et me blottit contre sa poitrine, étouffant ainsi mon visage et mes sanglots, m’emmenant loin de la chambre de Maman.

Au petit matin, une ambulance vint chercher Maman. La grosse dame était déjà partie. C’est ce qu’il se passa ce soir-là.

****

Il faisait beau cet après-midi. Le printemps 2028 irradiait la campagne grenobloise de couleurs étincelantes. Jacinthes et tulipes avaient fleuri et accompagnaient Iris sur son trajet, près du kiosque à journaux, autour de la brocante dans laquelle elle flânât quelques instants, et maintenant dans le jardin qu’elle traversait pour accéder à la maison de retraite dans laquelle vivait sa mère. Celle-ci avait été contrainte de s’y installer suite à de trop nombreuses chutes et pertes d’équilibre. Satanée vieillesse.

Quand elle entra dans la chambre, sa mère était allongée, pensive. Son regard tourné vers la fenêtre, elle scrutait les nuages.
« Bonjour  Maman. Comment vas-tu ? Ta migraine d’hier s’est estompée ?
– Ma chérie, soupira-t-elle en se retournant, un faible sourire sur les lèvres. Ca ne va pas fort, non. Les roulements de tambour sont toujours là, sous mon crâne. Je me demande bien ce qu’ils veulent m’annoncer.
– On te donne des médicaments ici ? Maryse est venue te faire tes soins ce matin ? Tu as tout ce qu’il te faut ?
– Oui oui. Ne t’inquiète pas pour moi. »

Iris s’installa dans son fauteuil habituel en face du lit et laissa basculer sa tête en arrière. Dans un soupir, elle fit glisser ses ballerines et, pieds nus, étira ses jambes devant elle. La mère et la fille restèrent ainsi un long moment, bercées par le roucoulement des hirondelles et le piaillement des moineaux, en silence, l’une avec l’autre.

Un roulement de chariot dans le couloir les tira enfin toutes les deux de leur somnolence. Iris se rechaussa et se leva.
« Je ne suis pas de compagnie fort agréable avec cette migraine. J’en suis vraiment désolée.
– Voyons Maman, tu n’as pas à t’excuser. »
Elle s’approcha du lit et dit doucement :
« Je vais te laisser te reposer. Ferme tes yeux. Oh j’allais oublier ! J’ai trouvé un joli cerf à la brocante. On dirait un presse-papier. Il m’a rappelé tous ces petits bibelots de cervidés que tu collectionnais. Je le pose ici. »

Iris embrassa sa mère sur le front puis quitta la pièce sans bruit.

****

Attablée dans sa cuisine, quelques jours plus tard, Iris buvait un café quand sa fille l’interpella devant la fenêtre.
« Maman, tu as reçu une lettre ! On dirait bien l’écriture de Mamie sur l’enveloppe. »
Mélanie lui tendit. Elle envoya un baiser dans les airs à sa mère et disparut. Son petit ami l’attendait devant le portail de la maison. Le printemps étai là, aussi.
« A plus ! »
Iris déchira l’enveloppe et lut les belles lettres rondes formées par sa mère, à la fois franches et fatiguées.

 

Ma chérie,

Je suis encore interloquée. Il n’y a pas de hasard, la vie me l’a enseigné depuis longtemps. J’ai passé toute une vie à la recherche de ce petit cerf en laiton, à me demander où il avait disparu, s’il était exposé sur une étagère, oublié au fond d’un tiroir, ou bien cassé dans un recoin de grenier.

Lorsque tu es partie toute à l’heure, et que j’ai découvert ton présent, je ne pouvais y croire. Je l’ai longtemps gardé entre mes mains et caressé avant d’oser le retourner pour y chercher sous son socle une inscription. Et elles étaient là. Les initiales D. H. y étaient bien gravées. D.H. pour Denise Herbert. Herbert était le nom de  jeune fille de ma mère.

Je suis prête à te raconter les souvenirs qui m’attachent à cet objet, si tu le veux. Je n’avais pas revu ce petit cerf depuis mon enfance, depuis une nuit tragique du début des années 60. C’était le seul objet précieux de notre modeste foyer. Ma mère l’adorait. Elle s’en servait pour y suspendre les quelques bijoux qu’elle possédait et qu’elle portait jour après jour, même à la maison. Il était en bonne place sur sa table de chevet. A chaque fois qu’elle s’en approchait, elle posait ses longs doigts fins sur ce petit corps en laiton et me faisait l’impression de communier avec son bibelot, de partager avec lui ses peines et ses secrets. J’en étais même parfois jalouse !

Je te remercie ma chérie de m’avoir transmis, innocemment, ce signe du passé. Qui t’y aura poussé ? Est-ce l’ange qui n’est pas né cette année-là et qui nous protège depuis ? Ou bien est-ce ma mère, la belle Denise Herbert, qui me sourit, et qui me dit à moi aussi que, quoi qu’il arrive, « Tout va bien se passer » ? Je suis aujourd’hui apaisée, comme la toute petite fille que j’ai été jadis, à l’époque où j’étais en sécurité dans les bras de ma mère. Je vais pouvoir laisser la mort m’emporter finalement, le jour où elle l’aura décidé. Et même ainsi, alors que je ne le croyais pas, « Tout va bien se passer ».

Avant cela, ma tendre enfant, accepte de reprendre ce petit cerf en laiton et d’en prendre soin, jusqu’au jour où tu le transmettras à ton tour à ta fille. Transmets-lui également la force de vie, le courage de braver injustice et  interdits, et celui de prendre soin de sa liberté.

Je t’aime ma fille, pour toujours.

Elvire

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2 thoughts on “D.H., par Delphine Surrans

  1. Générations de femmes et souvenirs de temps que le temps laisse filer.
    Dur passage pour démarrer puis coule le texte comme coule la vie.
    Vérités sans fioritures.

  2. Le début est dur, la fin est rassurante, le tout est subtil et bien amené. Merci !

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