Créatures, par Virginie Buisson-Delandre

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« Ils ont fini par m’enfermer parce que je l’ai vue. Il n’était pas question de me laisser raconter mon histoire. J’ai essayé de parler mais personne n’a voulu me croire. Malgré ma position dans les milieux scientifiques, j’ai été déclaré «mentalement inapte à la vie en communauté ». On m’a fait discrètement disparaître en prétextant une maladie quelconque. Toutes les preuves ont été détruites. Rachel a eu peur et a préféré se taire. Fin de l’histoire.

  J’ai donc décidé de laisser par écrit ce témoignage. Peut-être que quelqu’un le trouvera et s’y intéressera, dans les générations à venir. Ces êtres surnaturels tentent d’entrer en contact avec nous depuis très longtemps, mais les mythes les confinent à jamais dans les sphères imaginaires. C’est ce que l’on m’a clairement fait comprendre. Et pourtant, ils existent.  

Je suis entré en contact avec eux. Je finirai sans doute mes jours dans cette institution spécialisée parce que j’ai essayé de prouver leur existence. Peu m’importe à présent. Ma place n’est plus parmi les vivants, mais dans les siècles à venir. Puissent mes descendants retrouver mon témoignage et y porter quelque intérêt… »

Lorsque j’ai retrouvé, par hasard, cet ancien manuscrit relié dans les rayonnages consacrés aux archives de mon arrière grand-oncle Eliphas, ma curiosité a été attisée par le caractère étrange et inhabituel de son contenu. J’avais ouvert le volume à la fin, et l’extrait lu me donna envie d’en découvrir le début. Je ne connaissais du personnage que ce que la postérité en avait retenu : un philologue doublé d’un épistémologiste de renom qui avait fait avancer la recherche, à son époque, laissant un héritage dont nos savants actuels se servaient encore en grande partie. J’ignorais les détails de son apport dans ces différents domaines et sa biographie me restait en grande partie inconnue mais je savais que cet illustre personnage avait fait partie de ma famille, du côté de mon père. Mes parents en retiraient d’ailleurs un certain orgueil, sans que pour autant l’esprit brillant de notre aïeul n’ait laissé d’autres traces.

D’après ce que m’en avaient dit mes parents, Eliphas avait été un érudit original, mais cependant bien accepté dans les milieux scientifiques. Il m’est tout d’abord venu à l’esprit que ce document singulier, retrouvé dans un coin oublié de la bibliothèque d’apparat du grand salon de la demeure familiale, constituait peut-être un début de roman, rédigé dans sa jeunesse, que ce vieux maître en sciences avait fini par reléguer aux oubliettes, au profit d’un travail jugé plus sérieux. Notre civilisation très rationnelle a toujours jeté un discrédit sur ces « dilettantes » que sont les romanciers. Les récits imaginaires plaisaient, à cette époque, surtout, aux enfants et aux jeunes gens, mais aucun adulte sérieux n’aurait pu avouer y trouver un quelconque intérêt, et encore moins en écrire un.

Eliphas, à force de côtoyer le folklore et le fantastique dans les textes analysés, avait peut-être eu envie de passer de l’autre côté de la barrière et de devenir conteur ; mais il avait sûrement renoncé à la publication d’une fiction qui aurait pu entacher sa réputation. Une telle révélation à propos de mon aïeul intéresserait certainement mes contemporains: l’éminent Eliphas avait été romancier à ses heures perdues… Le fruit de son imagination ne risquait plus de nuire à sa notoriété qui avait déjà traversé les décennies.

La lecture de cet ancien manuscrit suscitait en moi un intérêt particulier, sans doute parce qu’il me permettrait d’en apprendre un peu plus sur la personnalité assez mystérieuse de mon arrière-grand-oncle. Il restait assez difficile de connaître les grandes lignes de sa vie, même après des recherches approfondies dans les bibliothèques publiques. Il m’avait été facile de connaître son lieu de naissance, les écoles qu’il avait fréquentées au cours de sa jeunesse et pendant ses années de formation, ainsi que les instituts prestigieux dans lesquels il avait enseigné mais sa vie privée demeurait secrète. Les biographes méconnaissaient les dernières années de sa vie, et même les circonstances sa mort, ce qui semblait curieusement concorder avec la fiction retrouvée. Eliphas possédait sans doute un sens de l’à-propos qui n’était pas pour me déplaire ; ce qui attisa encore plus ma curiosité. J’avais envie de mieux connaître l’homme par-delà les trois générations qui nous séparaient.

  » J’étais encore un tout jeune homme, à peine sorti de mon huitième cycle d’études, lorsque j’ai voulu publier des articles concernant ma rencontre avec cet être surnaturel. Ma réaction manquait de prudence, comme la suite le démontra. Mes confrères crurent à une supercherie destinée à me faire connaître. Tous furent rapidement persuadés que je désirais me lancer en parallèle dans une carrière de conteur. Certains en conçurent un certain mépris à peine dissimulé.

Mais ce qu’ils avaient pris pour une invention géniale d’un auteur à l’imagination fertile n’était que la relation de faits rigoureusement réels. Je n’avais cependant pas eu le courage, à cette époque, de les détromper, et j’avais accepté mon statut de  raconteur, préférant faire passer la réalité pour de l’invention pure, plutôt que de me taire.

Certains détails précis finirent par paraître crédibles auprès d’une frange de la population. Ma notoriété commença à dépasser le seul cercle des érudits.

Mes condisciples commencèrent à se poser des questions quant à mon état mental… Afin de faire taire tout commentaire désobligeant, je décidai de produire des preuves tangibles de ce que j’avançai aux plus éminents savants de notre confrérie. J’eus tort. »

 Ce début de roman me paraissait tout à fait original. Mon arrière-grand-oncle avait mêlé la fiction à la réalité du monde savant.Etant donné sa renommée, le texte constituait une petite révolution. J’étais bien déterminé à en donner une publication afin que tout le monde sache quel artiste se cachait derrière l’érudit. Cependant, il me fallait mener des recherches plus approfondies afin de savoir exactement quand cette histoire avait été rédigée, et pour découvrir quels éléments réels de sa vie avaient été repris pour étoffer l’histoire. Il me faudrait sans doute aussi lire les thèses et les biographies le concernant, ainsi que ses propres études scientifiques afin de reconstituer la trame de cette une subtile synthèse.

Un grand travail m’attendait mais cela ne me faisait pas peur. Au contraire. J’avais déjà consacré le début de mon existence à l’étude des contes, bien moins décriée aujourd’hui qu’aux temps d’Eliphas, et j’étais prêt à passer une partie de ma vie à porter à la connaissance du public les qualités littéraires du vieil homme.

 » La première rencontre avec un être surnaturel ne me concerna malheureusement pas directement. Elle me fut relatée par ma bien-aimée Rachel, au retour de sa promenade nocturne. Je me sentis obligé d’écouter le récit qu’elle avait à me faire en raison de sa grande agitation, et ce, malgré mon important et long travail.

Rachel se rendait très souvent le soir dans la forêt qui bordait notre demeure, afin d’aller cueillir les ingrédients qui lui étaient nécessaires à la confection des potions, onguents et autres médecines. Les guérisseuses gardent secrètes les méthodes de fabrications de leurs remèdes mais il est utile de noter que la plupart des plantes possèdent le maximum de leur efficacité curative lorsqu’elles sont cueillies les soirs de pleine lune. 

La notoriété de mon épouse était grande malgré son jeune âge. Elle avait suivi un enseignement pratique qui l’avait conduite à exercer son art assez rapidement. Elle avait déjà acquis une solide réputation alors que je n’avais moi-même pas encore terminé mes études. Je l’admirais alors, tout en ignorant exactement en quoi consistait sa pratique. » 

 Le roman de mon arrière-grand-oncle possédait indéniablement un fonds de vérité. Après avoir vérifié les divers éléments dans les archives familiales, plus complètes que celles des bibliothèques publiques vers lesquelles je m’étais tout d’abord tourné, je constatais que mon arrière-grand-oncle avait non seulement eu une épouse du nom de Rachel, mais qu’elle avait aussi été médecin. La fiction s’appuyait bien des informations relevant de la vie personnelle de ce célèbre personnage. Il me tardait de lire la suite de cet écrit afin de démêler la réalité de la fiction. Peut être étais-je en possession d’un document unique. Avais-je découvert un nouveau genre littéraire ?

« Rachel me raconta comment elle avait aperçu une silhouette floue au milieu des arbres enveloppés de brume nocturne. Tout d’abord, elle avait cru qu’il s’agissait d’une consœur, qui comme elle était venue sélectionner des herbes rares. Sans se méfier, elle s’était approchée de la silhouette aux contours mal définis pour la saluer. Les branches nues des arbustes dessinaient un rideau protecteur et, les écartant, ma bien-aimée s’était approchée de la personne, penchée vers le sol, qui semblait elle aussi ramasser des racines hiémales. C’est seulement lorsqu’elle se trouva à quelques pas de la forme courbée qu’elle comprit que quelque chose d’anormal se produisait. La silhouette féminine poussa un hurlement effrayant en la voyant.

Rachel garda son calme, mais elle perçut le caractère surnaturel de l’événement avant de la comprendre: la créature ne ressemblait en rien à ceux de notre race et sa taille s’avérait impressionnante à présent qu’elle s’était redressée. Rachel recula doucement pour ne pas déclencher la fureur de la géante, en masquant sa peur le plus possible, le coeur cognant contre ses côtes. Elle vola littéralement le plus vite possible, pour regagner en tremblant notre demeure. Elle me relata les faits immédiatement après l’incident, et je les acceptai sans manifester aucun doute en raison des accents de sincérité de son témoignage. C’est du moins ce que je m’efforçais de lui affirmer pour la calmer et la rassurer.

En réalité, je n’étais nullement convaincu par ses propos. Les sorties nocturnes solitaires sont propices au développement de l’imagination. Loin de vouloir accabler ma bien-aimée, je décidai de me taire et de me rendre moi-même à l’endroit décrit avec précision. Un arbre aux formes étranges, un amas de ronces tordues ou la forme tarabiscotée d’un rocher était peut-être à l’origine de la méprise de Rachel. Je jugeai nécessaire de m’en rendre compte par moi-même. Elle rirait certainement de son erreur et tout rentrerait dans l’ordre. »

 Eliphas possédait très finement l’art de la narration. La fiction qu’il avait entrepris de mettre en œuvre possédait tous les détails d’une bonne histoire fantastique. Il avait, comme on dit, l’art et la manière de mettre le lecteur en état d’attente, il savait cultiver l’art du suspense. Le roman inédit de mon grand-père connaîtrait un très grand succès. J’en demeurais persuadé.

Je me demandais quel être surnaturel le personnage de ce roman avait bien pu rencontrer. Il s’agissait-il sûrement de l’un de ces êtres imaginaires du folklore populaire. Eliphas s’était beaucoup intéressé à ces êtres fabuleux dont aucun fondement scientifique sérieux n’attestait l’existence.

« Le récit de Rachel m’avait décidé à me rendre dans les bois, seul, dès le lendemain. Ne rien dire à mon épouse me sembla préférable. J’avais l’intention de lui prouver à quel point elle s’était trompée, en capturant des images des lieux dans lesquels elle avait ressenti une telle frayeur. « 

 En lisant les dernières lignes de cette page, je me fis la réflexion que je reconnaissais bien là l’esprit rationnel de mon arrière-grand-oncle, tel que mon père l’avait connu et tel qu’il me l’avait dépeint. Je me demandais toutefois comment il allait s’y prendre pour décrire un être issu des contes et de mythes de notre enfance, et lui donner vie de manière crédible. Un tel défi littéraire n’avait encore jamais été relevé.

« Arrivé à l’endroit décrit, je vis le rideau de broussailles, assez dense, qui marquait les limites connues de la forêt. Au-delà s’étendaient des terres sauvages qui n’avaient pas encore été explorées, par manque d’intérêt. Même à la lumière du soleil, l’endroit demeurait assez lugubre. Je comprenais aisément comment les sens engourdis par l’obscurité pouvaient se laisser abuser par un tel décor. Plusieurs rochers recouverts de mousse séculaire pouvaient passer, à la faveur de l’obscurité, pour une forme accroupie. Les silhouettes végétales tordues qu’offraient les arbres passaient facilement pour des géants noueux et difformes. Je captai quelques simulacres pour mieux convaincre Rachel de l’aspect raisonnable de mes déductions. » 

 Ce passage attira mon attention et me décida à sortir de mes recherches purement livresques. Aller à l’endroit indiqué par le roman d’Eliphas me sembla une évidence. Beaucoup de temps s’était écoulé mais je tenais à retrouver les lieux qui l’avaient inspiré. La forêt changeait, cependant, cet espace consacré demeurait protégé. Je me rendis donc à la lisière de la forêt. Etrangement, je reconnus le site décrit. La végétation s’était fortifiée, les arbrisseaux étaient devenus des arbres aux troncs solides, mais les rochers n’avaient pas été recouverts et les broussailles touffues furent difficiles à écarter.

Le cœur battant, je contemplai ce qui se trouvait de l’autre côté, comme si j’allais faire, à mon tour, une importante découverte. Je ne sais pas à quoi je m’attendais ! Ce que je vis me causa une vive déception. Derrière le rideau végétal, la forêt s’étendait à perte de vue, tranquille et immuable. Je décidai de retourner à mes archives pour y trouver des indices complémentaires.

En mon fors intérieur, je commençais néanmoins à douter de la véracité de mon hypothèse, je n’y pouvais rien : le texte d’Eliphas était tellement bien construit que je m’étais laissé prendre au jeu, espérant la découverte d’une créature mythique vivante aux confins des bois sacrés !

« Selon Rachel, il était normal que je n’aie senti aucune présence surnaturelle. Il n’était pas possible de franchir la frontière à n’importe quel moment. La pleine lune. Elle était la clé. Les deux mondes pouvaient entrer en interaction seulement à ce moment-là. Je n’avais pas réussi à convaincre Rachel mais en revanche, elle m’avait fait accepter de retourner vers la lisière lors de la prochaine pleine lune. Elle avait pris en compte mes objections et consenti à ce que j’enregistre des images. Capter des preuves irréfutables ne ferait qu’accélérer l’acceptation de l’existence de ces créatures, ce qui faciliterait les échanges, selon ma bien-aimée. Il nous faudrait encore attendre quelques jours avant la première pleine lune d’automne.

Mon esprit rationnel refusait toujours ses arguments mais je crois bien que j’espérais secrètement qu’elle avait raison. La lune n’en était encore qu’aux trois quarts. J’avais hâte d’y retourner. » 

 Toute cette histoire finissait par me tourmenter.

Peut-être mon aïeul espérait-il sincèrement la véracité de l’existence de ces chimères ? Peut-être la fiction avait-elle fini par l’emporter sur la réalité, ou en tout cas, par entrer dans sa réalité. Mon aïeul était-il devenu fou ?

J’avais multiplié les visites de « la lisière » depuis la lecture du manuscrit d’Eliphas. Je m’y étais rendu pendant la journée ou à la faveur de la nuit. J’y étais resté des heures durant. J’avais observé, en écartant les branches désormais assez solides des buissons. J’avais été aussi discret que possible, essayant de masquer ma présence pour mieux surprendre l’hypothétique créature. Rien ne s’était produit.

Et puis, j’avais enfin découvert la clé en relisant plus attentivement le texte d’Eliphas : la pleine lune. Devais-je vraiment y croire ? Allait-il se produire quelque chose ? Tout cela n’était forcément qu’invention pure, je le savais depuis le début. Pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher d’espérer faire enfin la rencontre tant attendue. Etais-je en train de devenir fou, moi aussi, comme Eliphas ? L’était-il vraiment ?

J’attendais, impatient. Et s’il ne se passait rien cette fois ? Serais-ce une preuve ? Je l’ignorais. Je ne sais plus très bien où j’en étais.

«  Enfin, la lune était devenue pleine. Rachel m’avait conduit au lieu de rencontre. Les rochers assoupis, les troncs noueux et fantomatiques : rien ne manquait. Après une longue marche et une attente interminable, nous aperçûmes enfin une forme courbée de l’autre côté des broussailles à travers lesquelles nous avions dégagé un passage. Avec la discrétion qui caractérise notre peuple, nous avançâmes vers elle. Nous ne voulions pas l’effrayer.

Au fur et à mesure que nous nous approchions de la créature, je fus obligé de constater que sa taille dépassait de loin celle de notre race. Elle ne semblait pas s’apercevoir de notre présence. Nous progressâmes encore de quelques mètres. J’espérai pouvoir rapporter des preuves de ce que nous avions vu cette nuit-là. Je me mis mentalement à réciter la formule. La créature nous vit mais n’esquissa nul geste d’effroi ni de fuite. Elle nous contempla, visiblement stupéfaite. Je sentis alors tous les poils de mon corps se hérisser quand je vis la créature imprimer sur sa face hideuse une grimace qui pouvait s’interpréter comme un sourire. »

 Eliphas avait fui. Il n’avait pas réussi à établir un contact avec la créature. Les autres membres de notre communauté ne lui avaient pas donné l’occasion de réitérer sa tentative. J’étais même étonné d’avoir pu trouver le manuscrit dans la bibliothèque de notre ancestrale demeure souterraine. Un oubli, sans doute. Mes parents devaient ignorer la teneur du document. Je leur en avais un peu parlé, au début ; ensuite, j’avais jugé plus prudent de me taire, pour ne pas reproduire les erreurs de mon aïeul.

Plus aucun doute ne subsistait dans mon esprit. Eliphas avait consigné dans un journal les étapes de la plus importante de ses découvertes. A mon tour, j’allais tenter une rencontre, un échange. Je savais à quoi m’attendre. La peur et le dégoût ne l’emporteraient pas, cette fois.

Ainsi, pendant la journée précédant la pleine lune d’automne, je me rendis à la lisière et préparai tout le dispositif nécessaire. Parchemins et potions se trouvaient dans ma besace. Je connaissais les incantations. Il me fallait des preuves. Je passais de l’autre côté du rideau de branchages et gagnait un poste d’observation en haut d’un arbre. Il n’était pas utile que la créature me voie pour le moment. La certitude de son existence me suffirait. Et les images prouvant que je n’avais rien inventé, bien sûr.

Immobile, j’attendis que la nuit m’enveloppe. La créature ferait certainement son apparition pour récolter les herbes dont elle avait besoin.

Je crois que je finis par m’assoupir. Les craquements des branches recouvertes d’une mince couche de gel me sortirent de mon engourdissement. Mon cœur s’emballa. En dessous de mon poste d’observation ne se trouvait pas l’herboriste attendue mais plusieurs créatures ! Au moins quatre. Leurs tenues attirèrent mon attention. Cela n’avait rien à voir avec ce à quoi je m’attendais. Quant à l’odeur que je perçus, elle était plutôt forte et musquée, dans un premier temps, suivi de notes fleuries plus légères. Le tout formait un maelström parfumé assez chaotique qui incommoda mon délicat odorat ; mais je ne retrouvais pas la pestilence évoquée par Eliphas.

Ces individus de sexe masculin portaient de curieuses culottes, longues et moulantes, déchirées au genou, en toile épaisse de différentes nuances de bleu ou de noir. Leurs redingotes courtes et sombres restaient ouvertes sur d’étranges chemises unies, sans aucun bouton, noires également. De curieux bijoux d’argent ornaient différentes parties de leur grossière anatomie : les oreilles, qu’ils avaient fort laides, leurs cous très courts ainsi que leurs poignets. Un cliquètement constant accompagnait leurs déplacements, ce qui remettait fortement en question leur pitoyable tentative de discrétion. Ils avaient beau murmurer, il est certain que la forêt tout entière avait perçu leur présence. Prudent, je décidai de ne pas me dévoiler. J’attendais la suite.

Ils ne venaient pas ramasser des herbes : ils ne portaient pas de besace et leur attitude indiquait qu’ils cherchaient quelque chose ou quelqu’un car ils ne cessaient de lancer des regards autour d’eux, à la lueur de puissantes torches longilignes. A force de les observer, je perçus leur peur. »

« J’eus tout le loisir de l’examiner et de détailler les aspects surprenants de sa physionomie à la lumière de ma lanterne. Elle-même se révélait à la lueur de sa torche. Elle mesurait environ un mètre cinquante – aussi invraisemblable que cela puisse paraître – et se tenait, tout comme nous, debout sur deux jambes dissimulées par un bouillonnement de toile rêche et sale, resserrée à la taille par une cordelette. Ses longs bras flexibles émergeaient de manches amples et étaient munis, aux extrémités, de ce qui ressemblait à deux mains, pourvues chacune de cinq doigts. Son faciès surnaturel était composé de deux yeux très petits et très rapprochés, dont je n’ai pu, hélas, déterminer la couleur en raison de l’obscurité, ainsi que d’un nez disgracieux et d’une fente, la bouche, de laquelle dépassait une rangée de dents gâtées. Une matière filasse, longue, terne et sombre tenait lieu de chevelure. Ses oreilles, grandes et rondes, ne paraissaient pas mobiles. Elle était revêtue d’une grossière étoffe d’une couleur indéfinissable et d’une forme qu’aucun esprit de notre monde n’aurait pu concevoir. Une odeur pestilentielle entourait l’individu de sexe féminin. La bourse de cuir dans laquelle elle rangeait les herbes qu’elle venait de cueillir empestait. Nos délicates narines en frémirent de dégoût.

J’eus tout de même la présence d’esprit de lancer mon sort de captation.

Je dissimulai ma bien-aimée derrière moi.

De cet être se dégageaient une grossièreté et une gaucherie incroyable, et surtout, ce que j’avais du mal à croire, c’est que cet être rudimentaire était totalement dépourvu de grâce. Plus incroyable encore, elle ne possédait pas d’ailes ! En proie à une répulsion sans nom face à cette créature abjecte et primitive, je ne pus retenir un hurlement de répulsion. Comment un être aussi horrible pouvait-il exister! Ainsi, ces affreux êtres mythiques qui ne devaient, en théorie, n’exister que dans l’imagination de quelques écrivains en quête d’horreur, vivaient réellement. Je doutais qu’ils fussent doués de parole, lorsque j’entendis, au comble de la stupéfaction, cette repoussante créature s’exclamer :

– Deus ! Ne puis creire icelui que veis ! Un luiton ! » 

 Perché au-dessus des quatre créatures masculines, je n’eus aucune difficulté à entendre leur conversation qui me stupéfia car je comprenais clairement leur échange. Leurs voix chevrotaient :

– Eh, mec ! T’es sûr qu’on va en voir un !

– Oui, j’te dis ! C’est ici ! En plein milieu de la forêt, près des grandes ronces…

– Et t’y crois, toi ? Sérieux ?

– Ben ouais ! Soir de pleine lune, déplacement discret… toutes les conditions sont là pour qu’on en chope un, de lutin !

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4 thoughts on “Créatures, par Virginie Buisson-Delandre

  1. Le renversement final est très bon. Vraiment. En plus avec une narration (et une narration-commentaire) très bien formulée 🙂

    • Merci beaucoup Gregorio Cept pour ton commentaire ! Ravie que la fin te plaise. Personnellement, j’aime bien les surprises et j’adore en provoquer chez le lecteur. 🙂

  2. Voici une belle histoire très bien rédigée avec juste ce qu’il faut d’indices laissés en cours de route pour guider le lecteur attentif vers la chute.
    J’ai passé un excellent moment à la découvrir 🙂

    Sur la forme, juste deux petites coquilles, à moins que ce ne soit moi qui ai mal lu : à un moment le grand-oncle devient grand-père. Ailleurs, il raconte sa rencontre alors qu’un peu plus haut le narrateur précise qu’il avait fui.

    Cela n’enlève rien à l’excellent niveau de ce texte 😉

  3. Un conte bien agréable à suivre et qui nous emmène dans l’univers des légendes.
    Quelques notions-actions un peu répétées au début mais qui n’enlèvent rien au plaisir de lire.
    Un bon moment de rêve.
    Merci 😀

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