L’échappée-belle, par Ingrid Aubry

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La maison est vide. Il a oublié à quel point une maison peut être vide. Le café fume et sent bon dans le bol devant lui, mais il n’a pas envie de le boire. Il se demande pourquoi il s’est levé. Il aimerait pouvoir dormir encore, dormir longtemps. Tout à l’heure, il faudra qu’il parte travailler. C’est insurmontable. Il est envahi par le découragement. Se doucher. Se raser. S’habiller. Il ne peut pas. Il est lourd sur sa chaise. Il se sent incapable. Il se demande comment il est parvenu à se faire du café. Son regard est vide. Sur la rambarde, un moineau vient se poser, s’immobilise, et le regarde sans chanter.

Elle pleure. Elle n’arrête pas de pleurer. Son mascara coule sous ses yeux. Creuse des cernes noirs. Il voudrait tendre la main et, du pouce, essuyer ses larmes. Mais ce geste n’est plus possible. Ils ne sont plus des intimes. Plus des amants. Pas des amis. Ils sont devenus des étrangers, en un claquement de mots. Elle ne les a pas mâchés tout à l’heure : elle ne l’aime plus. Elle le quitte. Elle a essayé. Ça ne marche pas. Au début, elle a parlé en maitrisant le ton de sa voix. Et puis tout s’est effondré, la voix a tremblé et les larmes ont inondé ses yeux. Malgré la blessure aiguë, il a senti une immense tendresse pour elle. Après quelques minutes, il sent pourtant la colère qui revient. Sa  décision est injuste. C’est trop tôt. Ils auraient pu se laisser du temps encore. Trouver des solutions. Autour d’eux, les gens bougent sans cesse. Arrivent. Commandent à boire. Rient. Repartent. Ils sont tous plus heureux que lui. Leur vie est simple. Il les envie. Il oublie qu’elle est assise en face de lui, en pleurs. Le serveur dépose la soucoupe avec l’addition. Il est temps de partir.

Il se dit que la vie est belle. Il la regarde qui s’affaire dans la cuisine. Il n’a jamais été aussi heureux. Il voudrait que leurs amis n’arrivent pas tout de suite. S’ils n’arrivaient pas du tout, ce serait encore mieux. Il préfèrerait passer la soirée seul avec elle. Il s’appuie contre le chambranle de la porte. Il la dévore du regard alors qu’elle lave les légumes dans l’évier. Elle tourne la tête vers lui et lui sourit tendrement. Tu nous serres un verre avant qu’ils n’arrivent ? Elle a mis sa robe à fleurs roses, elle l’a achetée dans la petite boutique de la rue de la Folie Méricourt. La robe est un peu transparente. Dans la lumière de la fenêtre, il aperçoit la silhouette de ses jambes. Elle lui sourit toujours, s’approche, et en passant à côté de lui dépose un baiser sur sa joue. Je vais me maquiller, dit-elle dans un murmure. Il ne la suit pas finalement. Dans le salon, il sert deux verres de whisky et s’assoit dans le fauteuil face à la fenêtre. Dans l’immeuble d’en face, il voit deux enfants qui jouent.

Lorsqu’il ouvre les yeux, il voit sa nuque. Dorée. Il vient y poser ses lèvres pour caresser la peau si douce à cet endroit. Elle ne bouge pas. Elle dort. Il imagine qu’elle dort. Qu’elle est à sa merci. Doucement, il va la réveiller. Il dépose plusieurs baisers le long de sa colonne vertébrale, entre les omoplates, jusque dans le creux des reins. Sous ses mains, les hanches frémissent. Il devine la chair de poule sous le bout de ses doigts. Il continue sa descente jusqu’entre ses cuisses. Elle se retourne, ouvre les jambes. Il se glisse entre elles, plonge dans son ventre. Il veut aller loin, ne plus revenir, rester là, dans cette chaleur incomparable. La tête dans le creux de son épaule, elle gémit doucement, puis plus intensément. Il l’entend à peine, transporté par son propre plaisir. Il retombe sur elle, espérant que l’extase dure encore un peu. Un nuage vient se placer devant le soleil, et la chambre s’assombrit en un éclair.

Il n’aurait jamais dû venir. Mais il a promis à Bruno de faire un effort. Il regrette. Il s’ennuie ferme. Les toiles ne lui plaisent pas, pire, il les trouve hideuses. Et il ne sait pas mentir. Quand Bruno lui a demandé ce qu’il en pensait, il a juste fait : Hum, mouais. Il y a à boire, à grignoter, mais même cela ne le réconforte pas. Et tout ce monde autour de lui ! Il étouffe. Il voudrait être chez lui, tranquille, devant un DVD et un plateau télé. Bruno a beaucoup insisté pour qu’il vienne et il a voulu faire plaisir à son ami : Il faut que tu sortes, que tu voies du monde. C’est statistique, mon vieux : plus tu rencontreras de gens, plus tu auras de chance de rencontre LA personne qu’il te faut. Des clichés, en somme. C’est navrant. Au milieu de ce vernissage mondain, de ces femmes trop maquillées, de ces hommes aux visages rougeauds, il sait qu’il ne fera aucune rencontre. Il abandonne. Il se dirige vers la sortie. Il ne dit pas au revoir à Bruno, il l’appellera demain. Une fois dans la rue, il avale une grande bouffée d’air frais. La pluie vient juste de cesser et elle a rafraichi l’atmosphère. Discrètement, une jeune femme vient se poster près de lui. Elle aussi a fui le vernissage. Elle lâche un soupir de soulagement. Ils échangent un regard, un sourire, un éclat de rire. Ils l’ont échappé belle.

Ingrid Aubry

15 mai 2016

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4 thoughts on “L’échappée-belle, par Ingrid Aubry

  1. Mmmm…. j’aime l’élan du texte et le ton général. Par contre, au niveau de la contrainte… c’est au niveau du sous-texte du coup. On doit deviner que les différents morceaux de vie se répondent et se complètent. Je trouve ça légèrement dérangeant pour la contrainte, mais la nouvelle en soi n’est pas du tout dérangeante, au contraire : je la trouve très belle 🙂

    • Merci pour ce commentaire. L’expression « sous-texte » est un peu rude, mais si savoir jouer avec une contrainte est à ce prix, je la garde volontiers, voire la revendique. Et si en plus c’est dérangeant, cerise sur le gâteau! L’important reste que le texte vous ait plu…

  2. Des tranches de vie qui se chevauchent, s’éloignent puis reviennent jusqu’à un possible futur.
    Un texte sympa et qui se lit tout seul
    Peut-être qu’un marquage quelconque différenciant les étapes aurait été un petit plus.
    Une histoire qui ressemble au lecteur, dans laquelle il peut se retrouver. 😀

    • Merci pour ce commentaire et sa remarque constructive. J’en tiens volontiers compte !

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