Triptyque, par Christian Perrot

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Le même jour, le vingt-huit novembre, à la même heure, 3h33, trois bébés disparurent de leur maternité. Durant exactement trente-trois minutes, les nouveaux nés demeurèrent introuvables malgré le nombre de personnes lancées à leur recherche. Enfin, deux furent retrouvés, sains et saufs, dans la pièce même où ils s’étaient évaporés. Seul souvenir de cette disparition, les enfants présentaient une petite marque bleutée au creux de leur paume, comme une tache d’encre indélébile. La petite fille l’avait dans la main droite, et le garçon dans la gauche. La première débuta sa vie en 1976, et le second en 1876, leur année de naissance respective. Du troisième bébé, mit au monde en 1776, l’histoire ne conserva aucune trace…

* * *

En ce matin du 28 novembre 1896, Sosthène fut éveillé par le son du heurtoir sur sa porte d’entrée. L’homme se leva en maugréant contre cet impromptu venu le tirer du lit à l’aube. Tout en enfilant sa robe de chambre et ses chaussons, il pesta derechef en réalisant qu’il commençait bien mal le jour de son anniversaire et de sa fête. Comme toujours depuis des années à la même date, il s’étonnait du choix de son prénom par ses parents. Quelle étrange idée de l’avoir baptisé ainsi Sosthène dont la fête coïncidait ainsi avec sa date de naissance. Un manque d’imagination, peut-être, ou un vulgaire hasard. Hélas! ses parents ne pouvaient plus le renseigner depuis bien longtemps. La mort les avait fauchés bien tôt aux yeux de Sosthène. En 1884, pour être plus précis.
Parvenu à la porte d’entrée, il l’ouvrit et se retrouva face à un duo d’hommes musculeux vêtus de vêtements de travail. Des portefaix sans l’ombre d’un doute. Fait confirmé par le camion garé devant la demeure de Sosthène.
—Livraison pour vous! annonça l’un des individu d’une voix râpeuse.
—Je n’attends rien, répliqua l’intéressé.
—M’sieur, reprit le livreur, regardez!
Avant de rejoindre son partenaire à l’arrière du camion, il tendit à Sosthène une feuille. Le document en question était sibyllin. Il indiquait clairement son nom et son adresse, mais pas l’expéditeur ni la nature du colis.
—Qui donc m’envoie cela? demanda le résidant tandis que les deux portefaix déchargeaient une lourde caisse d’environ deux mètres sur un.
—M’sieur, nous, on transporte, on cherche pas plus loin…
—Oui, murmura Sosthène, je vois.
Même si plusieurs remarques, plus ou moins désobligeantes, sur les portefaix en général erraient derrière les lèvres minces du destinataire, il n’en émit aucune. Se concentrant sur l’instant présent, il eut fort à faire pour convaincre les livreurs de bien vouloir déposer leur fardeau dans la remise attenante à la maison plutôt que dans son salon. Peu désireux de se blesser le jour de son vingtième anniversaire, il glissa une pièce dans la main de l’homme paraissant diriger le duo en lui demandant de bien vouloir déballer l’objet avant de retourner à leurs offices. L’argent fit des merveilles, et, dans une rapidité conférée par une longue pratique, les portefaix dressèrent à la verticale une psyché montée sur un cadre de bois sculpté. Sans un mot, les deux hommes emportèrent ensuite l’emballage de bois et, bientôt, leur camion s’éloigna en pétaradant.
Demeuré seul, Sosthène observa longtemps le haut miroir. Il n’en avait jamais vu de pareil. Que cela soit en taille ou en ornementerie. Le travail passé sur l’objet l’avait transformé en une véritable œuvre d’art peu commune, si ce n’est unique.
Il réalisa alors qu’il grattait machinalement la paume de sa main gauche. À l’endroit même où apparaissait la tache bleutée qu’il possédait, en guise de marque de naissance, depuis toujours.

* * *

Le 28 novembre 1996, Quiéta agissait de même en contemplant, elle aussi, une psyché que venait de lui livrer une entreprise de transport locale. La jeune femme ne comprenait pas non plus l’origine de l’objet. Comme Sosthène, elle aurait préféré pouvoir dormir un peu plus longtemps en ce matin de son vingtième anniversaire.
Debout devant le miroir, la jeune femme essayait d’en déterminer l’origine. La patine du bois témoignait d’un objet ancien ayant eu à subir l’épreuve du temps écoulé. Le montant sculpté attestait d’une œuvre originale, voire unique, créée de mains de maître.
Soudain, Quiéta eut un hoquet de surprise en discernant une silhouette en surimpression sur son reflet. Telle une apparition fantomatique venue se glisser le long de son image renvoyée par la surface lisse. Étonnée plus qu’effrayée, la jeune femme approcha et, sans réfléchi, appliqua sa paume droite directement sur le miroir. Elle poussa un cri lorsque son reflet fut remplacé par celui d’un homme.
Dans un mouvement de recul instinctif, Quiéta enleva sa main et l’image disparut sans laisser derrière elle autre chose que son reflet naturel. Pourtant, son sursaut ne provenait pas de cet effet de chassé-croisé de transparence. En effet, une interjection avait été clairement audible dans la pièce. Une exclamation qui semblait avoir jaillie du miroir. Sans pouvoir en croire ses sens, la jeune femme avait entendu une voix d’homme s’écrier: «Grand Dieu».
Dans le silence revenu, le cœur féminin donnait l’impression de résonner à la manière d’un marteau frappant une enclume. Pourtant, la curiosité se montra la plus forte et Quiéta apposa de nouveau sa paume sur la surface lisse du miroir. Derechef, la glace devint aussi transparente qu’une vulgaire vitre de fenêtre, dévoilant un homme debout. En parfait effet de symétrie, l’inconnu appuyait sa main gauche au même endroit que la jeune femme.
Quiéta étudia des yeux son vis-à-vis. L’homme paraissait avoir une vingtaine d’années. Pour autant, il était affublé d’une robe de chambre et de chaussons bons pour un musée. Pire encore, son environnement, du moins de ce que pouvait voir la jeune femme, ressemblait à l’antre d’un antiquaire ou d’un fan de meubles anciens.
Lorsque la voix reprit, cascadant dans la pièce à la manière des grésillements d’une radio mal réglée, Quiéta lutta contre son instinct de reculer. Bien lui en prit car elle put, ainsi, entendre les paroles émises par l’inconnu:
—Dieux du ciel, c’est un rêve?
—Je ne pense pas, avoua la jeune femme d’une voix rendue vibrante par l’émotion.
—C’est incroyable…
—Vous êtes antiquaire? questionna Quiéta.
—Je vous demande pardon?
—Pour quoi?
—Excusez-moi?
La jeune femme demeura sans voix un instant. Certes, elle et l’individu de l’autre côté du miroir parlaient tous les deux anglais. Cependant les tournures de phrases paraissaient étrangement différentes, comme si l’homme parlait une version vieillie, démodée…
—Je vous demandais si vous étiez antiquaire, reprit-elle en articulant le mieux possible.
—Oui, répondit son interlocuteur étrange, mais je ne comprends pas votre question.
—Vos habits, les meubles autour de vous, c’est si… ancien…
La surprise se lut sur le visage masculin.
—Pourtant, je suis un client fidèle de Dege & Skinner au dix Savile Row. Quant à mes meubles, ils ont été récemment acquis…
Une nouvelle fois, Quiéta remarqua la manière vieillotte de parler de l’homme. Brusquement, malgré son caractère fou, elle osa poser une question lui brûlant les lèvres:
—Ne me jugez pas, mais, s’il vous plaît, pourriez-vous me dire en quelle année vous vivez.
Si la surprise de l’individu fut manifeste, il parut faire un effort sur lui-même pour répondre:
—Nous sommes en l’an de grâce 1896, en novembre, le vingt-huit, pour être précis. Et si vous désirez tout savoir, j’ai vingt ans aujourd’hui. Je m’appelle Sosthène, et vous?
Quiéta demeura sans voix.
—Je vois, reprit l’homme en se méprenant sur le silence de la jeune femme. Tout ceci est une plaisanterie.
—Non, avoua-t-elle en reprenant son souffle. C’est juste que… En fait, je me nomme Quiéta et j’ai aussi vingt ans aujourd’hui. Sauf que pour moi, nous sommes le vingt-huit novembre 1996.
Ce fut au tour de Sosthène de demeurer sans voix.

à suivre…

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4 thoughts on “Triptyque, par Christian Perrot

  1. Aïe voilà qui est frustrant. Manque de temps je suppose.
    J’aime bien l’idée de base. Du coup cela éveille ma curiosité.
    Peut-être un jour aurais-je la chance de lire la suite 😀

  2. En effet, un gros manque de temps… A la réflexion, je crois aussi que le format « nouvelle » n’est pas adaptée à mon idée… Je pense en faire un roman… Mais j’en ai deux qui doivent sortir cette année, j’ai bien peur que la suite de « Triptyque » ne soit pas disponible avant un moment. Veuillez m’en excuser. Merci de votre lecture. Vous pouvez, si ce n’est déjà fait, parcourir ma nouvelle de 2015, elle était terminée, elle.

  3. J’arrive pas à dire si la contrainte est respectée ou non : on parle de « deux époques différentes […] qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles »)… mais elles « se répondent et se complètent » ici. Bon.

    Toujours est-il que comme Karele j’ai aimé l’idée de base et que je voudrais bien lire la suite ^^

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