Une vie mouvementée, par Rebecca Borakovski

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

 

— Lola ? Est-ce que tu peux aller jouer dehors s’il te plait ?
— Oui Maman !
La petite fille sortit de la pièce en sautillant. Son ton avait peut-être été un peu poussif mais c’était de leur faute aussi. Pourquoi devaient-ils toujours être rabat-joie ? Depuis que Monsieur n’habitait plus la maison tout le monde était triste. Tout le temps. Alors Lola s’ennuyait.

Soudain, une boule de poils s’élança devant elle. Le message ne laissait pas place au doute : la chasse était ouverte ! Bientôt les cris et rires de la fillette résonnèrent dans les couloirs. S’amuser avec Caramel se révélait bien plus intéressant que de rester enfermée avec les autres à grommeler, de toute façon. Elle avait huit ans, tout de même, elle n’était plus une enfant. Voilà que ses sombres pensées revenaient. Non, plus de mauvaises pensées ! Interdit.

— Caramel, attends-moi ! Tu files trop vite !

Les petites jambes de l’enfant ne la portaient pas aussi facilement ni avec autant de dextérité que celles du chat. Soudain, les pattes de l’animal s’emmêlèrent et Lola put prendre les devants. Son rire cristallin se fit entendre de plus belle lorsqu’elle dépassa la pauvre bête. Tout à son jeu, elle ne remarqua pas la silhouette qui se découpait dans la pénombre procurée par les rideaux noirs. Malheureusement pour elle, il était trop tard pour changer de direction lorsque la silhouette se transforma en Mademoiselle. Elle lui empoigna le bras violemment. Mademoiselle n’était jamais tendre avec elle. « Ne cours pas dans les couloirs ! Tu n’as rien à faire ici, etc. » Tss. Toujours et encore, elle trouvait quelque chose à lui reprocher et cette fois-ci ne ferai pas exception.

— Ton comportement est inadmissible ! Comment oses-tu courir et rire ? Où sont tes parents ? Encore en train de fainéanter ?

— Mademoiselle. Veuillez accepter mes excuses, je…

— Veuillez. Accepter ? Qui croyez-vous être pour oser me parler ainsi ?

Mortifiée, sa mère pliait l’échine face aux imprécations de leur employeur. Elle réitéra ses excuses en bonne et due forme et cette fois-ci elles furent acceptées. Lola ne comprenait pas pourquoi sa mère se faisait gronder comme ça. Surtout que dès qu’elles se furent éloignées de la harpie, ce fut contre elle que sa mère se retourna.

— As-tu donc perdu la tête ? Notre place est déjà suffisamment compromise et il a fallu que tu ailles embêter Mademoiselle. Pourquoi ?

La petite fille essaya sans grand succès de se dégager de la poigne de sa mère.

— Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Quand est-ce que Monsieur revient ?

— Monsieur ne reviendra pas Lola. Et Mademoiselle est malheureuse donc elle ne supporte pas les éclats de voix. Il faut que tu comprennes ça. C’est très important.

Quelques jours passèrent mais Lola ne comprenait toujours pas. Les adultes se comportaient de façon très étrange. D’abord, elle avait dû arrêter de jouer dans le jardin puis dans la maison et maintenant, ils empaquetaient ses affaires. Par conséquent elle n’avait plus non plus sa place dans sa chambre. L’ennui la rongeait de l’intérieur. Et Mademoiselle refusait qu’elle voie Caramel !

— Mademoiselle est méchante avec nous ! Je suis sûre que Caramel veut jouer avec moi mais elle l’en empêche.

— Cesse tes sottises. Caramel appartient à Mademoiselle, il est normal que tu n’aies pas le droit de t’amuser avec lui. N’as-tu rien retenu de ce dont nous avons parlé l’autre fois ? Nous partons.

— Laisse tomber, maman. Lola est trop jeune pour saisir ce genre de subtilités.

Et voilà son grand frère qui mettait encore son grain de sel ! Comme si ses cinq ans de plus lui permettaient d’être mieux qu’elle. N’importe quoi ! Même maman n’était pas d’accord avec lui. Lola en avait assez de tous ces cris. Tout cela était ridicule.

— Je ne veux pas partir moi ! J’attends le retour de Monsieur. Vous n’avez qu’à y aller vous si vous ne voulez pas rester.

— Ce n’est pas que l’on ne veut pas rester Lola ! C’est que l’on ne peut pas. Quand je disais que tu étais bouchée…

— On ne peut pas ?

Et c’était reparti pour des explications étranges. Même si Monsieur était parti, il les avait toujours laissés habiter ici, il n’y avait pas de raison que cela change. Si ?

— Monsieur parti, Mademoiselle ne veut plus que nous travaillions ici. Et si nous ne travaillions pas, nous ne pouvons pas vivre dans sa maison.

— Mais… Mais… Où on va vivre alors ? Et Caramel ? Il peut venir avec nous ?

— Lola, lui répondit sa mère en soupirant, Caramel n’est pas à nous. Je te l’ai déjà expliqué mille fois.

Et comme ça, elle avait été envoyée jouer. Les grands devaient discuter entre grands. N’importe quoi. Elle n’avait pas été très loin, le seul lieu où elle pouvait s’amuser dorénavant étant un coin de la cuisine où ses poupées l’attendaient. Ce n’était pas très rigolo. D’une oreille discrète elle entendait son frère se plaindre.

— Le vieux avait pourtant promis, non ?

— Chut ! Parle moins fort, ta sœur peut entendre.

— Et alors ? Tu ne pourras pas la protéger toute sa vie. Si papa était encore là…

Le bruit de la gifle lui fit lever la tête. La joue rougie, son frère baissait la tête d’un air penaud.

— Va dans le jardin, Lola, lui intima sa mère.

— Mais, et Mademoiselle ?

— Tant pis. Essaye de ne pas la croiser et sinon, tu lui diras que je te l’ai demandé.

Lola n’en croyait pas sa chance : elle s’élança vers la sortie sous les supplications de sa mère lui enjoignant de ne pas faire de bruit. Les larmes silencieuses de sa famille lui étaient invisibles.

Dans le jardin, elle alla retrouver Caramel. Le petit chat dormait au soleil, sur les marches comme à son habitude. C’était sa place préférée et à elle aussi. Des fois, elle jalousait un petit peu Caramel. Ce qui expliqua sûrement pourquoi elle décida de le réveiller en le chatouillant. La pauvre bête sauta les quatre pattes en l’air sous le rire de la petite fille. Passé le moment de surprise, Caramel s’approcha pour se laisser câliner. Après tout, il fallait bien qu’elle se fasse pardonner !

Lorsqu’il fut l’heure de rentrer, Lola n’arrivait pas à s’y résoudre et à abandonner le petit chat. Il était son seul ami. La solution, évidente, lui apparut d’un coup. Elle attrapa l’animal et le cacha sous son vêtement. Elle puisa dans des réserves de discrétion qu’elle ne se connaissait pas et réussi à rentrer chez elle sans se faire prendre. Caramel, sage comme une image, se laissa faire tout du long et même lorsqu’elle vida les tiroirs dans la commode de son père, il se roula en boule dans les chaussettes. Un vrai petit nid qu’elle lui avait créé. Il s’endormit en ronronnant.

Tout fut parfait durant au moins cinq minutes. Puis sa mère vit le désordre. La même rengaine recommença. Comment avait-elle put oser toucher aux affaires de son père ? Lola n’aimait pas être secouée. Sa mère n’était pas aussi agressive d’habitude. Réellement, depuis que Monsieur était parti, tout le monde avait changé.

— Maman ? Regarde ce qu’il y avait dans les papiers de Papa.

La voix chevrotante, son frère tendait une feuille. Sa mère la lâcha aussitôt pour s’en emparer. Sanglotant, plus de peur que de mal, elle la regarda lire et changer de couleur. Puis elle se mit à pleurer.

— Nous sommes sauvés ! Monsieur ne nous avait pas menti ! Regardez les enfants, regardez ! Oh Lola, merci ma chérie, tu nous as tous sauvés. Et moi qui voulais ranger les affaires de votre père sans les regarder… Ma tristesse a failli être notre perte.

— J’ai bien compris alors ? Le vieux nous a bien laissé un endroit où vivre ?

— Dire que ton père nous a caché ça… Lui et son envie de nous faire des surprises !

Ils l’attrapèrent dans une danse endiablée tout en lui racontant à quel point elle était merveilleuse. Monsieur leur avait donné une maison avec un petit terrain des années auparavant. Mais Papa était mort sans leur dire. Ils avaient un toit. Depuis tout ce temps, sûrement qu’il y aurait plein de travaux à réaliser ? Si jamais ils l’avaient su avant… Toute la soirée se déroula dans une frénésie que Lola ne connaissait pas. Même Caramel n’en pouvait plus et s’échappa en miaulant.

Rien n’avait de sens pour la pauvre Lola. Les adultes se comportaient vraiment de façon étrange. Il valait mieux rester une enfant si c’était ça être grand !

FIN

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11 thoughts on “Une vie mouvementée, par Rebecca Borakovski

    • J’en suis réellement navrée. J’ai volontairement laissé du flou puisque le personnage principal lui-même ne comprend/réalise pas ce qui se passe.

      En résumé, Lola fait partie d’une famille de domestiques (mère veuve et frère) et elle vit sur place. Le propriétaire de la demeure est mort et sa fille licencie la famille de Lola. Par conséquent, ils n’ont plus nul part où vivre puisque leur ancien employeur ne les ai pas protégés dans son testament. Raison qui est expliquée par le fait que de son vivant, il a fait une donation au père de Lola. Celui-ci est mort avant d’en faire part à sa femme qui n’a pas touché à ses affaires depuis son décès.

      C’est vrai que c’est un peu alambiqué mais j’espère que tu as apprécié tout de même ta lecture.

      • Ahh d’accord je pense que j’ai compris du coup ! Oui j’ai apprécié la lecture, désolée mon commentaire était un peu maladroit huhu…

  1. Bravo Rebecca ! J’aime beaucoup ce principe d’un personnage présent en plein milieu de l’intrigue, mais pourtant totalement exclu. Tout comme Lola, je ne sais pas se qu’il se passe, mais je sais que ça craint. En gros, tout l’intérêt (le seul ?) d’avoir le point de vue d’un enfant. Ça me ramène à des vieilles émotions, et c’est un peu ce que je recherche dans la lecture.
    Du coup, je suis déçu de la fin qui explique tout. J’aurais préféré rester sans réponse.
    Et puis sinon, il y a le joli Caramel qui vient régulièrement faire des coucous, et tu sais que j’apprécie !

    • Ah. Trop d’explication donc ? Et bien, c’est la preuve que tous les lecteurs sont dans la nature ! Il me semblait important que le lecteur adulte puisse avoir un autre niveau de compréhension qu’un enfant. Je suis ravie de t’avoir fait retrouver d’anciennes émotions tout en étant désolée que la fin t’ai déplu.
      Et je te remercie de ton avis sur Lola. J’avais un peu peur que le fait qu’elle soit exclue de l’intrigue dérange mais je suis contente de voir que cela n’a pas été le cas.

      Caramel était ma carte bonus pour m’attirer les bonnes grâces des lecteurs, il a bien travaillé ce petit ^^

  2. Le regard de la petite Lola est très juste. C’est dur de transcrire cette part d’enfance. La fin est un « happy end » sympathique. Et pourquoi pas !

    • Je te remercie pour ton commentaire. Je suis ravie que tu trouves le regard de Lola juste car effectivement, écrire du point d’un enfant n’était pas évident. La limite entre compréhension du personnage et compréhension du lecteur ne demande pas les mêmes informations et il faut bien que le lecteur y trouve son compte également.
      Pour ce qui est de la fin joyeuse… La pauvre, je l’ai tellement malmenée, elle méritait bien ça !

  3. Ooooh… Ton perso principale, Lola, est tellement choupi. Elle est si vivante et authentique dans ses réactions. Et à travers son innocence et son incompréhension, tu arrives à faire passer tellement de sentiments forts (comme le moment où on comprend que Monsieur est mort).
    J’ai eu du mal à comprendre où se déroulait l’action du coup j’avais toute sorte de théories jusqu’à ce que cela soit dit. Pareil pour Caramel, j’oscillais entre chien et chat.
    L’histoire était assez simple (même si la fin semble un peu précipitée) mais tu arrives à suffisamment la développer pour la rendre intéressante et même qu’on ait de l’empathie pour des gens que Lola n’aime pas.
    Par contre, je ne sais pourquoi mais j’étais persuadé que Monsieur était son père.
    Et question sans importance mais… si leur père est déjà mort, pourquoi Mademoiselle dit « Où sont TES PARENTS ? » ?

    • Je te remercie pour ton commentaire et je suis très contente que tu aies apprécié Lola (et l’histoire).

      Pour l’action, j’ai volontairement laissé le flou de l’époque et du lieu pour me concentrer seulement sur Lola. La fin en revanche… J’ai un peu manqué de temps pour la fignoler en effet mais je me dis que lorsque l’on est enfant il se passe tellement de choses ! (Cela sonne un peu trop comme une excuse, c’est vrai. Mais pour le temps, c’est vrai ! ^^)

      Je suis démasquée pour Mademoiselle… En réalité, par « tes parents » je pensais « ta famille, ceux qui sont responsables de toi ». Par conséquent sa mère et son frère. Mais c’est un peu maladroit, je suis d’accord.

  4. Pingback: Rébecca Borakovski | Les 24 Heures de la Nouvelle

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