Une envie pressante, par Élisa Monfort

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Tout le monde a fait ce rêve. Vous déambulez dans un labyrinthe de couloirs, de chambres, de caves, parfois vous vous égarez même dans un jardin. Tout ça pour trouver la seule chose qui puisse vous soulager et mettre fin à votre agonie. Des toilettes.
Puis vous vous réveillez, des années d’éducation ayant empêché votre vessie d’inonder vos draps, le bas-ventre douloureux et l’angoisse de ne pas réussir à vous redresser. Vous atteignez plus ou moins gracieusement les waters où vous gagnez cette félicité inégalable du soulagement urinaire.
Sauf que moi, je ne me réveille pas. Parce que je suis mort. Depuis longtemps.
Imaginez ; déjà cent cinquante ans que je crève d’envie de pisser sans pouvoir le faire. Un fantôme, ça ne respire pas, ça ne mange pas, ça ne boit pas, et, donc, ça n’urine pas. Un supplice.
Je suppose que c’est mon châtiment pour avoir été un mauvais homme, un alcoolique incapable de rendre heureuse sa femme et d’obéir à son patron. Mon enfer : ne jamais pouvoir m’expurger de ma dernière cuite.
Et quelle cuite, les amis ! Gaspard avait gagné aux courses, il a arrosé tous ses potes, bière et gnôle ont coulé en fontaine dans les verres, on a rebaptisé tous les pots du bar et tous les bacs à fleurs de la place des Terreaux. On a chanté nos malheurs et nos amours, braillé nos états d’âme d’ivrognes, la lune était pleine comme un canon et blanche comme du lait caillé. On a cherché un coin pour se vider la poche sans se faire serrer par les cognes. J’avais le bras raide et le souffle court. Gaspard et Victor m’ont flanqué de grandes claques dans le dos en riant. Je me suis effondré et tout est devenu noir. Ma dernière pensée n’a pas été pour ma femme, ni pour appeler à l’aide. « Merde, c’que j’ai envie de pisser ».

Bref, cent cinquante ans que l’envie me taraude. J’en ai vu des gars sortir leur verge et se tortiller pour accomplir proprement leur besoin. Jaloux, je les ai faits sursauter, voire rendus incapables de déboutonner ou de descendre leur braguette. J’ai ri jaune de leurs insultes et de leurs complaintes, de leurs futals trempés et de leur démarche en canard lorsqu’ils repartaient. On pourrait croire qu’avec le temps, je me sois lassé. Un peu, je l’avoue. On pourrait penser que je me suis habitué à cette sensation inconfortable, à la limite de l’insoutenable. Jamais, sachez-le.
Mon unique réconfort est que je ne suis pas seul, loin de là. Lyon grouille de spectres à la couleur douteuse et à l’allure saccadée, dos courbé et bassin tordu. Un repaire d’ivrognes morts avant d’avoir pu satisfaire leur dernière volonté. Les années passant, j’ai sympathisé avec plusieurs d’entre eux, au point que nous formons maintenant un véritable gang, la hantise des fins de soirée du 1er arrondissement. Les enseignes et les politiques urbaines ont évolué, mais pas les habitudes de beuveries des hommes et des femmes. Des femmes, oui. Beaucoup figurent parmi les ectoplasmes et autres modes d’existence paranormale. Les ectoplasmes ne sont pas les plus hargneux des fantômes, mais ça peut vous gâcher votre coup de manière efficace. Très primaires, aucune notion de la montée de l’angoisse ou de la mise en scène. Hommes ou femmes, aucune différence. C’est leur statut surnaturel qui compte. Nous, on ne recrute que les fantômes et les spectres.
Plusieurs gangs se partagent la ville. On essaie de ne pas trop abuser, que les vivants ne nous repèrent pas. Instructions d’En-Haut – ou d’En-Bas. On ne sait pas, en fait. Ce n’est pas important.

Tout se passait très bien jusqu’à ce que Maxime se mette à raconter des histoires à propos de la dernière pissotière de Paris. Abandonnée des non-morts, entretenue par la municipalité au titre de patrimoine local, elle ferait office de lieu d’aisance pour les âmes en peine de la capitale.
Moi, j’y crois pas. Les toilettes accessibles aux fantômes, on a déjà essayé, en vain. Les maisons en ruine, on ne peut pas y entrer ; idem pour les écoles et les usines désaffectées. Dans la liste de nos autorisations d’accès, quelqu’un a oublié de cocher l’option « intérieur ». On a cru trouver la solution il y a dix ou vingt ans, avec un terrain vague. Un vrai, pas les restes d’un permis de démolir ou un lopin bénéficiant d’un permis de construire. Sauf qu’une fois devant, lorsqu’on a compris ce qui le hantait, on a déguerpi. Ce n’est pas parce qu’on après-vit un enfer que l’on désire rencontrer le diable.
Maxime tient son information d’un copain décédé, le veinard, dans un train, ce qui lui permet de voyager dans tout le pays. Il a débaroulé en hurlant la nouvelle, tellement excité qu’il en a tapissé les escaliers et les rues de la Croix-Rousse de slime odorante.
― On va pouvoir pisser les gars !
― Ah ouais ? j’ai grogné, Et tu as entendu des mecs qui y sont réellement allés te le dire ?
Moment de doute abyssal dans ses yeux bouffis. Il était SDF avant de passer l’arme à gauche, le ventre gonflé et les neurones cramés par la bouteille de gin greffée dans sa main. Il a toujours l’air hagard et la mort ne l’a pas rendu plus vif.
― Ben, euh, non. Mais mon pote se trompe jamais, c’est pas le genre à répandre des craques !
Enthousiasme inébranlable du chien qui a flairé l’arbre idéal. Tout le gang a les oreilles dressées, la queue battante et la croupe frétillante. Mélanie, qui gérait l’approvisionnement en bières de la rue Ste-Catherine de son vivant et qui se servait largement au passage, râle la première.
― T’es mignon mon biquet, mais les pissotières c’est pour les hommes. Et nous, alors ?
Maxime ressemble à une carpe prise de hoquet. Avant que l’un de nous puisse répondre, le rire de Charlotte, l’ouvrière si perchée qu’elle en était tombée par la fenêtre, éclate en vagues aiguës.
― T’inquiète ma belle, tu vas pouvoir y aller aussi, regarde !
En guise de démonstration immédiate, elle se plante en face de nous, retrousse son jupon sur son estomac et le maintient avec un bras, baisse sa culotte, pour pincer le haut de sa vulve entre deux doigts, jambes légèrement écartées et arquées, bassin en avant. Si elle avait pu, elle nous aurait tous arrosés. Elle piaille d’une voix triomphante :
― Et voilà ! C’est comme ça qu’on fait !
Elle grimace en rabattant ses frusques ; tout ce manège lui a donné encore plus envie. Avec une figure contrariée, elle retourne asticoter les touristes du Vieux Lyon. Un peu soupe-au-lait, la Charlotte.
L’intermède a distrait les autres de ce que je considère comme l’essentiel. Je gesticule pour attirer leur attention, Maxime inerte à mes côtés.
― Dites, vous oubliez un détail.
Mare stagnante de faces perplexes. La concentration de fantômes tels que nous dans la traboule imbibe l’endroit d’une humidité et de vapeurs suffocantes. Personne n’a l’air de percuter, donc je poursuis.
― Si, et je dis bien si, c’est vrai, la pissotière est à Paris. À Paris.
Je martèle le nom. Lueur de compréhension chez mes pairs. Brouhaha catastrophé. Je serais désespéré aussi, si j’accordais foi à ce qui m’a tout l’air d’une légende urbaine. Puis Maxime a réagi, sur le ton de l’évidence stupéfaite.
― Ben, on en a, des pissotières.
Silence. Je conclus :
― Donc il faudrait en dénicher une abandonnée.
Mélanie, qui aime décidément voir le négatif partout, proteste :
― Ici ? C’est que des trucs neufs et ultra-fréquentés. Vous pouvez me croire, j’adore m’occuper de celles du pont de l’université.
Elle n’a pas tort. J’ai cependant une parade.
― On a qu’à la créer nous-mêmes.
― Hein ?
― On a qu’à en hanter une au point qu’elle ne soit plus utilisée, précisé-je.
Approbation unanime. On discute des meilleurs choix possibles, pour sélectionner finalement une pissotière côté Rhône, non loin des péniches où se désaltèrent en masse lyonnais et visiteurs. On va bien s’amuser.

Un mois plus tard, nos efforts sont anéantis par le remplacement de l’urinoir déserté par la municipalité. Les riverains et les clients des bars ont déposé trop de plaintes. Les gangs se concertent et on récidive avec une pissotière moins exposée, moins stratégique pour le commerce. Le scénario se répète. À peine le dispositif évité par les vivants, les agents de la ville l’inspectent et organisent son remplacement.
Une réunion de crise se tient dans la plus grande traboule. Mêmes les araignées ont fui, incommodées par notre hystérie.
― C’est foutu ! C’est foutu !, hulule Mélanie.
― On pourrait peut-être demander aux gangs de poltergeists de s’occuper des agents municipaux ? suggère Charlotte.
Plusieurs groupes s’affrontent sur l’idée, qui finit par être rejetée. Rien de plus agressif et imprévisible qu’un poltergeist. On ne va pas prendre le risque de s’y frotter. On approche du chaos complet quand Alice intervient. Alice ne s’appelle pas vraiment Alice. De son vivant, l’administration la connaissait sous le nom de Zohra, et contrairement à la plupart d’entre nous, ce n’est pas l’abus d’alcool mais l’abus de thé qui lui vaut son calvaire post-mortem. Elle a décrété que puisqu’elle était morte une tasse à la main et un scone dans l’autre, et puisque l’au-delà s’avérait parfaitement absurde, autant chiper le nom d’une héroïne de Lewis Carroll. C’est l’une des rares spectres à s’être spécialisée dans la hantise des salons de thés. C’est aussi, de ce fait, l’une des rares futées du lot. Elle cogite beaucoup, Alice. L’alcool ne lui a jamais noué les synapses.
― Qu’est-ce qui nous empêche d’aller à Paris ?
On se tait et on la regarde, incrédules. Personne n’ignore la réponse.
― On est des fantômes, Alice. On est ancrés ici, articulé-je, modèle de pédagogie.
― En est-on certains ? insiste-t-elle.
― On est morts ici, on ne peut aller nulle part ailleurs. Sinon, on pourrait entrer dans les maisons, les bars, les cafés, les toilettes publiques…
— T’es conne ou quoi ? ajoute inutilement Charlotte.
Alice l’ignore, elle et Charlotte se prennent le bec si souvent qu’on y fait plus gaffe.
― Justement, on est morts dans la rue, en extérieur. On peut se déplacer où on veut.
Je crois deviner ce qu’elle veut dire. J’objecte pourtant :
― Dans la ville, oui. Mais pas en-dehors. Même avec la création du Grand Lyon, on n’est pas sûrs d’avoir la capacité de s’éloigner.
― Est-ce que ça a déjà été testé ?
Elle est têtue, Alice.
― Bah, si on pouvait, on le saurait non ?
Elle a froncé les sourcils et je les vois, elle et les autres, réfléchir si fort que des volutes jaunâtres s’élèvent dans l’air brûlant de juillet.
― Non ? répété-je, hésitant.
Si ça n’a jamais été vérifié, ce serait con. On aurait pu se barrer il y a longtemps.
Les spectres les plus anciens ne constituent pas une ressource fiable. Ça fait des siècles que leur vessie les tourmente, ils ont tourné jaune foncé, presque brun, leurs idées aussi limpides que la pisse qu’ils conservent. Irrémédiablement cinglés. Si l’un d’entre eux a eu un jour la lubie d’explorer la région, l’information s’est perdue depuis belle lurette. Zut.
― Donc, enchaîne Alice avec prudence, cela signifie que notre ancrage est un postulat et non une vérité établie. Cela signifie que nous devons la vérifier.
On entendrait un moustique voler. La question à venir nous terrifie.
― Qui est volontaire pour tester cette hypothèse ?
Avouons-le, personne ne le souhaite. On présuppose que c’est impossible ; ce qu’il pourrait nous arriver en cas de transgression, nul ne le sait. Est-ce la perspective d’une issue de secours ? Le fantasme de réussir à rejoindre Paris et sa pissotière abandonnée ? La trouille d’une éternité passée à ressentir une envie pressante ? J’ai parlé sans m’en rendre compte.
― Je me porte volontaire.
Alice hoche la tête gravement. Tout ça est très solennel. Enfin, ça le serait si nos postures ne trahissaient pas notre motivation commune.

Sitôt dit, sitôt fait. On a traversé la ville en direction du nord-ouest. Parvenus à la frontière de l’agglomération lyonnaise, nous avons stoppé. Sur le bord de la route, un panneau barré signalait la sortie de la dernière bourgade comprise dans le Grand Lyon. Après, l’inconnu.
Alice m’adresse un grand sourire. Elle a des bouts de scone coincés entre ses dents entartre-thées. Mon pitoyable jeu de mots m’arrache un rictus sardonique. À quelques pas derrière, Charlotte semble sur le point de se jeter sur moi pour me pousser. L’avantage – ou l’inconvénient – d’avoir la vessie pleine, est de ne pas pouvoir se déplacer rapidement ni d’accomplir le moindre effort excessif. Qu’elle tente son coup, j’aurai le temps de la voir venir et d’esquiver.
― Il est l’or, Monseignor, chantonne une voix dans mon dos, en roulant les « r ».
―Alea jacta est, même, renchérit quelqu’un d’autre.
Je feins l’exaspération et lance par-dessus mon épaule :
― Bon, ben ça va, vous allez pas toutes me les faire ?
Gloussements nerveux de la foule ectoplasmique. Dans un champ voisin, des chats et des vaches nous contemplent, placides. Une troupe de fantômes en pleine exploration territoriale, ça ne les impressionne pas plus que ça. Des bestioles remarquables. Elles doivent percevoir mon dédain, parce que l’une des vaches se détache du troupeau pour s’éloigner. Elle stationne près d’un mûrier et lui offre un jet monumental.
Connasse.
Je progresse sur le goudron. Je dépasse le panneau indicateur. Rien. Ma couleur, mes contours, mon esprit ne mutent pas d’un iota. Je fixe l’horizon plutôt que la route, et j’avance, j’avance. Une clameur grandit, que je distance avec opiniâtreté. J’ai réussi.
Le cri strident de Charlotte électrise les spectres et les clôtures, au grand mécontentement des animaux.
― À nous Paris ! À nous la pissotière !
Les gangs reprennent en chœur.
Je fais demi-tour, sous le regard extatique d’Alice et circonspect de Mélanie. Cette dernière, fidèle à elle-même, douche l’exultation générale par ce constat simple :
― Ben mon vieux, à cette vitesse, on n’est pas rendu !
Nous ne pouvons pas entrer dans les voitures ni les trains ou encore les avions, à moins d’y avoir trépassé. Il nous faudra marcher jusqu’à la capitale. La vessie pleine.
Philosophe, Maxime sort de sa torpeur un instant.
― On va douiller, pour sûr, mais on n’a pas le choix.
― Si c’est le prix à payer, on l’accepte, confirme une Charlotte survoltée.
Et nous nous sommes mis en chemin.

J’ignore combien de temps ça nous a pris. Notre allure d’escargot a été compensée par l’absence de nécessité de faire des pauses pour manger, boire et dormir. Nous avons marché sans interruption pendant des semaines. L’été commençait lorsque nous avons quitté Lyon, il avait laissé place à l’automne à notre arrivée à Paris. Les arbres franciliens n’arborent pas les belles couleurs de leurs cousins rhodaniens ; la pollution noircit et pourrit leurs feuilles à même les branches. La lumière y est aussi ambrée et rougeoyante, dans une palette toutefois moins chaleureuse. Une pluie froide nous a accueillis aux abords du 14e arrondissement. Bruyante et sale, l’avenue du Général Leclerc a transformé la fin du parcours en chemin de croix. Le lion arrogant de la place Denfert-Rochereau nous a intimidés plus que de raison. Des silhouettes de titis l’escaladent en permanence, des gamins fauchés par les révoltes et les guerres que ce symbole d’autorité amuse follement. Nous, on a gardé profil bas.
Alice nous a guidés, elle était venue dans sa jeunesse. Elle a trouvé dommage qu’on ne prenne pas le temps de se balader avant d’aller au bout.
― Arrête ton char ! a glapi Charlotte, On est là pour pisser, pas pour jouer les touristes !
Les autres ont ricané. On a bifurqué et, enfin, on est sur le boulevard Arago. Comme beaucoup, je cherche l’urinoir des yeux, en vain. Alice nous prévient qu’elle est à une station d’ici. Ce sont les derniers mètres à parcourir.
Une légère brume apparaît, d’un orange verdâtre, au fur et à mesure que nous nous rapprochons. On distingue une file de spectres qui patientent sur le trottoir, tels un immense lombric malade, le long des rails du métro. Quels naïfs nous avons été. Bien entendu, nous ne sommes pas les seuls à vouloir profiter de la fameuse pissotière. Mélanie entame un monologue dépité que personne n’écoute. Suivant l’exemple d’Alice, nous prenons place à la suite de la file d’attente. Je crois que les derniers ont regagné la place au lion. Nous accomplissons une activité dont Alice m’apprend qu’elle est typiquement francilienne. Attendre.
Stoïque, je bavarde avec elle et Rahim, un ébéniste des Yvelines qui fait le pied de grue juste devant elle. Contrairement à ce que je craignais, la file avance assez bien. L’anticipation rend les minutes insupportables. Nous discutons à bâtons rompus pour ne pas devenir fous. Alice et moi racontons à Rahim nos tentatives pour recréer le phénomène à Lyon, nos échecs et notre expérimentation sur l’ancrage. Il se marre et nous félicite. Entre-temps, la vespasienne entre dans notre champ de vision. Il y a tant de fantômes qui l’entourent et la fréquentent qu’un brouillard d’un jaune douteux s’est formé. Un type en smoking paraît filtrer l’accès et garder l’infrastructure de tout assaut désordonné.
― Classe, le service d’ordre, m’esclaffé-je.
― Y a pas à dire, opine Rahim avec le plus grand sérieux.
― Euh, comment ça ?
― Vous savez pas ?
Il affiche un air d’étonnement indigné. Et voilà, on passe pour des bouseux. Trop tard pour engueuler Maxime et ses informations incomplètes. Je me résous à interroger Rahim.
― On est censés savoir quoi, au juste ?
― Le smoking, c’est 007bis, claironne-t-il, très fier.
― Hein ? 007bis ?
Alice aussi découvre quelque chose, elle ouvre des mirettes ahuries qui réjouissent Charlotte. Rahim biche littéralement, en bon Parisien. Ah ces provinciaux, faut tout leur apprendre, qu’il doit se dire.
― 007bis était la doublure cocktail de 007. Vous comprenez, pendant que James Bond allait dégommer du Communiste ou de l’ancien Nazi, 007bis, lui, il donnait le change. Il faisait acte de présence, comme ça, personne ne percutait que le vrai James Bond était parti.
― Manger des petits fours pendant que l’autre risque sa vie… Trop dur ! ironise Charlotte.
― Comment il s’est fait trucider, alors ? demandé-je.
― Quand le Premier Ministre britannique est venu à l’Élysée, en même temps qu’une délégation de je-sais-plus quel pays d’Amérique du Sud. 007 n’a pas attiré tous les espions dans son piège, y en a qui étaient restés dans la salle de réception. Ils se sont aperçus que leurs copains avaient disparu, ils ont repéré 007bis en le prenant pour l’autre, ils l’ont coincé aux chiottes et l’ont dézingué.
― C’est un peu grotesque pour un espion de mourir aux waters, regrette Alice.
― Ouais, c’est pas 007bis qu’il faudrait l’appeler, mais 007pisse ! raille Charlotte, avec sa discrétion coutumière.
Je vois le smoking tourner la tête vers nous, je grogne à la harpie de se taire, sinon on va nous refouler. Charlotte est mesquine mais pas idiote, et elle change de sujet.
Un décompte mental s’est enclenché à mon insu, je le réalise au moment où je me retrouve sous le nez de 007bis. Rahim et Alice me précèdent dans la pissotière. J’occupe les ultimes secondes à détailler ce que la carrure du smoking ne me dissimule pas. En métal vert foncé, presque noir, deux compartiments en vis-à-vis, une gouttière d’écoulement au sol. Le brouillard y est si dense que je la discerne avec difficulté. L’image d’une cheminée de locomotive s’impose à moi sans que je comprenne le rapport. Pourquoi pas ? Un malaise diffus m’habite depuis que j’ai intégré la file, que je ne m’explique pas. Je devrais exulter. Et c’est en partie le cas. Mais… Mais.
007bis m’indique d’un mouvement de tête que c’est mon tour. Il a des nerfs d’acier pour supporter que tout le monde aille se soulager, excepté lui. Il remonte soudain dans mon estime.

Enfin. Je pénètre dans la pissotière et me positionne. Mes mains fébriles délient ma ceinture et déboutonne ma braguette. Mon bas-ventre se contracte pour prévenir l’explosion, je tiens mon pénis et relâche doucement mes muscles. Enfin.
La sensation est divine. Une pression indicible s’évanouit, je ne suis que détente et épanouissement. Mes jambes en tremblent, une faiblesse inattendue m’envahit. Une épiphanie se mêle à la béatitude.
Je n’ai vu personne ressortir de la pissotière. Ni Rahim, ni Alice.
Notre ancrage en ce monde n’a jamais été un lieu, ou un objet, ou un être. Juste une envie pressante. Et je viens de l’assouvir.
Ma vessie vidée, la plénitude s’empare de moi. Je m’évapore en effluves odorantes.

FIN

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8 thoughts on “Une envie pressante, par Élisa Monfort

  1. J’ai failli me faire pipi dessus tellement j’ai rigolé en la lisant :-))) Bravooo pour le défi relevé, cette nouvelle est super !! (Et j’espère bien que tu remettras ça plusieurs fois … 🙂 )

  2. C’était hyper osé mais c’est réussi ! J’ai rigolé doucement à de nombreux passages 🙂
    Mention spéciale pour l’emploi du verbe débarouler, et les dents entartre-thées !
    Bref, chapeau bas pour ce pari gagné. Ca valait le coup. Définitivement.

  3. Très chouette, tu t’es amusée et ça se voit.
    Une belle histoire de fantômes propres (oui parce que bon, j’en connais des moins regardant sur l’endroit où ils pissent.)

  4. Mon dieu, tu m’as tué. Jamais plus je ne verrais les fantômes de la même manière. Leur grandeur est parti en fumé avec ce texte.
    L’idée de départ est complètement barge et tu es arrivé à la développer, avec beaucoup d’humour.
    Merci pour ce moment de fou rire.

  5. Bonsoir
    On m’avait beaucoup parlé de votre nouvelle sur le chan des 24h, tout le monde disant qu’elle faisait voir les fantômes sous un nouveau jour, sur ce point là, je n’ai pas été déçue. 😀 Je note aussi que vous devez être pas mal à aimer Lyon, car cette ville revient souvent.
    J’ai beaucoup aimé ce ton, ces fantômes qui sont tous très sympathiques même si certains ont une certaine personnalité ! Moi qui n’aime pas spécialement les perso portés sur la bibine, je les ai tous pris en affection (en revanche, je pense que je risque de claquer un jour comme Alice… !)
    Les tentatives de cette bande d’anurique pour trouver leur pissotière d’or m’a beaucoup amusé, leur départ à Paris fixait dans mon esprit une image cocasse (même si je pensais qu’il finirait par monter sur le toit d’un TGV)
    Le passage à Paris avec le 007 m’a paru un peu long et plutôt anecdotique que contribuant à l’intrigue.
    La fin était un peu attendue, mais elle était si joliment tournée qu’elle se lit avec un grand plaisir et une sensation d’une chute qui finit à la fois bien pour le héros et bien comme conclusion du récit.

    Merci pour ce petit moment plaisant que je n’ai malheureusement pas passé au petit coin pendant ma lecture pour me mettre dans l’ambiance. Arf ! Ces lecteurs… tous les mêmes !

  6. Mouahahahahaha, c’est trop cool ! Félicitation pour t’être tirée d’une telle contrainte aussi brillamment XD. On peut pas dire que ça donne envie d’être un fantôme.

    Merci pour la lecture, en tout cas !

  7. Bravo ! C’est gonflé d’écrire sur ce sujet. Et ça m’a beaucoup amusée ! Il fallait avoir l’idée et porter le texte pour qu’il ne soit pas trop lourd (j’avoue que j’avais peur de ton thème), le pari est réussi.
    C’est aussi très bien joué pour la chute à laquelle je ne m’attendais pas.

  8. Hi hi hi quelle belle idée que ces fantômes pris d’une envie pressante impossible à satisfaire… Super texte, merci pour cette lecture 100% plaisir 🙂

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