Un soir de concert aux Passagers de l’Univers, par Catherine Bolle

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

 

Je m’étais gratté le menton durant une bonne minute devant la scène abandonnée. On ne pouvait même plus parler de poussière, à ce stade. Nos lampes torche parcouraient chaque recoin avec l’indécence des voyeuristes. Depuis combien de temps personne n’était descendu au sous-sol du vieux café-concert ? Je me souvenais y être venu, gamin, un soir où mon frangin avait eu suffisamment de motivation pour me traîner à ses basques. Mon premier concert. Celui qui m’avait donné l’envie de me mettre à la basse. L’affiche du groupe jaunit toujours sur un mur de ma chambre. Avec, en haut, inscrit le nom du lieu mythique plongé dans l’oubli depuis plusieurs années : Les Passagers de l’Univers.

— C’est top, non ? Qu’est-ce que vous en dites, les gars ?

Les mains sur les hanches au centre de la scène, Jo nous surplombait avec son sourire. Celui qui annonce qu’elle ne lâchera rien. On n’avait même pas eu besoin de se consulter du regard pour comprendre qu’elle avait gagné. Dans une semaine, on jouerait sur cette scène. Je m’étais retourné une dernière fois sur la cave voûtée dont les pierres suintaient, avant de rejoindre la surface.

 

On y est. Un coup d’œil derrière le rideau : ça chauffe devant la scène. Comme d’habitude, le public s’est déplacé en nombre. À présent, j’en suis certain : on peut jouer dans n’importe quelle ruine. Sans aucune publicité. Un petit message sur les réseaux sociaux cinq heures avant le concert, histoire de pouvoir accueillir tout le monde, et en route.

Je me tourne vers Jo qui vérifie dans le miroir que son maquillage est bien en place. Elle a fini par poser sa trousse sur une table de camping, à la lumière de la seule ampoule des coulisses encore en état de fonctionner. Le groupe électrogène qu’on a loué pour l’occasion a intérêt de tenir toute la soirée. On est vraiment dingues !

— Alors ?

Elle tourne son visage vers moi, comme si elle s’attendait à ce que je grimace. Elle n’a donc pas compris que je l’aime comme un fou ? Et qu’elle me plairait même avec des boutons plein la figure ? Je me contente de hocher la tête. D’un bond, elle se lève et me colle un baiser sur la joue. C’est sa manie, m’imprimer une bonne marque de rouge à lèvres juste avant de monter sur scène. Elle s’étire et annonce :

— Je me chauffe la voix et on y va.

Rance termine sa bière tandis que le vieux accorde encore une fois sa guitare électrique. Chacun sa façon de gérer son stress. Il n’y a que Jo qui semble toujours détendue. Pourtant, c’est pour elle qu’ils se déplacent tous. Même mon frangin est venu l’écouter, il y a deux semaines. « Une vraie pétasse, ta chanteuse ». Il m’a sorti ça entre deux lattes, après le concert. « Elle a une jolie voix, mais méfie-toi, frérot. Elle, elle est pas amoureuse. » J’ai toujours aimé son franc parler, mais sur le coup, j’ai pas pu m’empêcher de penser que cet enfoiré était jaloux de ma relation avec Jo. Et de mon succès… C’est vrai que tout est allé si vite.

— C’est parti.

La salle est surchauffée, ils sont à point. On se tape dans les mains et comme Jo vient de l’annoncer, c’est parti. Dès que son pied effleure la scène, l’euphorie reprend de plus belle. La cave pleine à craquer résonne sous les applaudissements. On a réussi à installer quelques lumières qui sont braquées sur Jo lorsqu’elle commence à chanter. Ma basse l’accompagne aussitôt. Sa voix et mon instrument introduisent ensemble chaque concert. Ce soir, l’ambiance au cœur de ces vieux murs prend une allure particulière, au moment où tout le monde se tait. C’est la même chose depuis trois mois : dès qu’elle ouvre la bouche et que mes notes s’élèvent à ses côtés, le public se fige.

Devant les yeux béats suspendus à ses lèvres, je ne peux m’empêcher de repenser à notre première scène. Le vieux nous avait dégotté un troquet au fond duquel on nous avait aménagé un espace. Minuscule, mais suffisant pour faire nos premier pas. Jo stressait à mort, ce soir-là. Le patron du bar n’avait rien fait pour nous rassurer. «Le rock, c’est pas ma tasse de thé. Mais puisque vous êtes des potes au vieux, alors vous pouvez jouer quinze minutes. »

Quinze minutes. D’accord. Le nez sur mes tennis, je m’étais accroché à mes notes sans m’apercevoir de ce qui se passait en face de nous. En relevant les yeux à la fin de la première chanson, j’étais resté stupéfait devant les regards : ceux de tous les clients du bar sans exception étaient braqués sur Jo, un voile de bonheur au fond de la pupille. Je n’avais jamais vu ça. Ou peut-être une fois…

Une femme s’était levée pour applaudir, suivie d’une dizaine d’autres personnes. Le patron s’était gratté le front, puis d’un signe au vieux, il lui avait signifié qu’on avait la soirée devant nous pour leur faire découvrir notre répertoire. Avant la fin du concert, on était déjà programmés la semaine suivante. Cette fois, le troquet était plein à craquer. La femme qui nous avait offert notre première ovation était à nouveau là avec trois amies. À la fin du concert, elle avait tenu à venir féliciter Jo. Et à lui faire une confidence étrange. Gravement malade, elle s’était sentie mieux suite à notre premier concert. Vraiment mieux. Ses mots peinaient à sortir sous le coup de l’émotion, et c’est en pleurant dans les bras de la chanteuse qu’elle l’avait remerciée pour sa guérison. Je n’avais jamais vu Jo aussi embarrassée. Elle qui était peu habituée à se mettre à la place des autres ne savait pas comment se débarrasser de sa toute première groupie. Ça m’avait fait sourire, mais pas longtemps : ce premier cas fut bientôt suivi d’une vague de guérisons.

Le troisième concert fut programmé dans un théâtre qu’il fallait en temps normal réserver un an à l’avance. Avec à nouveau une salle comble. En moins d’un mois, la réputation du groupe dépassait les frontières. Du groupe, ou plutôt de Jo. Elle fut surnommée « la chanteuse qui guérit. » On venait de partout pour l’entendre chanter.

 

Mais elle aime la scène autant qu’elle déteste se coltiner l’histoire de tous ceux qu’elle vient de guérir. En général, c’est moi qui m’y colle. Pour lui faire plaisir, même si mes illusions s’évanouissent depuis quelques temps. Mon frangin avait sans doute raison…

Fin de la première chanson. Les applaudissements me ramènent à la réalité. Ils résonnent sur les vieilles pierres qui nous entourent. Quel lieu abandonné choisirons-nous la prochaine fois ? C’est une idée de Jo : jouer dans des endroits improbables dont l’adresse est dévoilée au dernier moment. Je me rends compte que ça correspond tout à fait à l’emprise qu’elle aime avoir sur les autres, certaine de plaire quelles que soient les conditions. Je jette un œil dans sa direction : elle est éblouissante. Les lumières se reflètent dans ses cheveux et lui donnent une aura particulière. Concentrée sur son texte, elle se permet parfois un clin d’œil à destination du public. En observant un peu mieux le premier rang, je repère un jeune homme qui monopolise son attention depuis le début. J’ai déjà vu sa tête quelque part. Probablement lors d’une autre représentation. À la fin de la chanson, c’est à lui qu’elle envoie un baiser de la main. Cette fois, plus de doute : ils se connaissent.

Je n’arrive plus à me détacher du jeune admirateur qui accapare Jo. Mes doigts jouent mécaniquement, une seule idée m’obsède : où l’ai-je déjà vu ? Ma mémoire turbine plein pot tandis que les fausses notes s’enchaînent. Jo se tourne dans ma direction, je sais qu’elle déteste ça. Mais rien à faire. Tant que je n’aurai pas trouvé qui est cet enfoiré, je ne serai pas dedans. Même Jo finit par se déconcentrer, sa voix ripe sur une sonorité à faire grimacer un sourd. Une partie du public l’a ressenti, la magie n’opère plus. Cette fois, Jo me foudroie du regard, je dois me ressaisir. Soudain, ça y est ! Je me souviens où je l’ai déjà croisé : à la sortie du dernier concert, la semaine dernière. Un jeune en fauteuil roulant. Ce soir, il est debout sur ses deux jambes, et c’est plus que de la reconnaissance que je peux lire sur ses traits.

Je comprends alors une chose. Jo ne m’a jamais appartenu. Et elle ne m’appartiendra jamais. D’autres prendront son cœur, ces foutus admirateurs auquel elle accordera plus d’importance qu’à moi. J’ai envie d’arracher les cordes de ma basse et de l’étrangler avec. De tous les étrangler ! Je ferme les yeux pour me calmer. Me concentrer sur mes notes. Elles résonnent autrement ici. Cette cave voûtée propage un son hors du commun. Ça me ramène au fameux concert auquel j’avais assisté avec mon frangin. La basse m’avait hypnotisé. Je me souviens être resté appuyé contre la scène, les yeux rivés sur les cordes.

Ce soir, je suis de l’autre côté. Je ne dois pas décevoir mon public. Mon amour pour Jo m’a assez pourri la vie. Trois ans que je suis dingue de cette fille. C’est pour elle que j’ai accepté de jouer dans son groupe minable. Que je n’ai pas pu passer mes partiels le mois dernier. Que je risque de quitter ma famille pour partir en tournée je ne sais où. Ça ne m’amuse plus, tout à coup. L’imaginer se faire draguer tous les soirs est au-dessus de mes forces.

C’est décidé, je raccroche. Elle trouvera un autre bassiste. Revigoré par ma décision, j’ouvre les yeux et lâche tout ce que j’ai sur les cordes. Ça sent la hargne dans chacun de mes gestes. Le son cogne contre les pierres et se répercute dans mes tempes. Jo reprend confiance, elle aussi. Sa voix s’affirme, les notes montent. Elle me glisse l’un de ces sourires qui m’aurait fait vaciller il y a peu. Mais je ne me laisserai plus berner. J’enchaîne les accords sans sourciller. Le public s’anime de plus en plus. Jo est aux anges, elle se déhanche et savoure la liesse qui s’est emparée de la cave. Profite-en, ma belle. Je risque de te manquer.

 

Je ne sais plus à quel moment les choses ont dérapé. Emporté dans le tourbillon des notes, je n’ai pas remarqué le changement dans le public. C’est l’admirateur au premier rang qui a agi le premier. Jo s’avançait de plus en plus près de lui, le regard langoureux. Sans prévenir, alors qu’elle reculait, il l’a attrapée par la cheville. Ça a été comme un signal pour les personnes à ses côtés. En quelques secondes, elle s’est retrouvée portée par la foule en délire. Chacun voulait toucher la chanteuse qui passait de bras en bras. Jo a d’abord continué de chanter. La surprise transparaissait à peine dans sa voix. Encore l’un des aspects de sa personnalité mégalomaniaque. Être portée par son public. J’ai enchaîné moi aussi les accords. Sans chercher à la repérer davantage. Qu’elle aille au diable !

 

Son cri me fait relever la tête. Elle ne chante plus. Rance ne tape plus sur sa batterie et le vieux s’est précipité dans la foule pour tenter de les arrêter. Mais mes doigts ne peuvent cesser de glisser sur les cordes. La basse s’élève encore au milieu des grognements et des cris qui s’échappent du public. Tous veulent la chanteuse. Je la leur laisse. Dans un soubresaut de lucidité, je l’entends hurler :

— Dis-leur que je n’y suis pour rien ! Dis-leur !

Sa remarque me fait sourire. Cette garce a compris depuis combien de temps que ce n’est pas sa petite voix qui les fait vibrer ?

Je replonge dans ma musique. Un regard traverse mon esprit, tandis que je me coupe de la bousculade qui a lieu devant la scène. Celui de ma mère, gravement malade, le jour où j’ai joué pour elle. Ma mère qui a guéri.

FIN

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7 thoughts on “Un soir de concert aux Passagers de l’Univers, par Catherine Bolle

  1. Au milieu de tous ses textes SFFF, ton histoire se détache pas mal. Elle fait plus réel, contemporaine et pourtant elle parle de miracle.
    De plus, j’avais déjà entendu quelqu’un demander sur la cb pour ce lieu donc ca me semblait familier.
    Le concert est plutôt bien retranscrit. La chute est… surprenante. Je ne m’y attendais pas.
    Seul bémol : je ne supporte pas le narrateur. Depuis ce passage là environ « Jo ne m’a jamais appartenu. » Le choix des mots est sans doute malheureux mais j’ai pensé « c’est une personne, pas un objet. Elle ne t’appartient pas, les gens n’appartiennent pas à d’autre personnes (ou alors ca s’appelle l’esclavage) ». Du coup j’avais du mal à compatir pour la suite.

    Mais à part ça, ton texte m’a beaucoup plu 🙂

    • Un grand merci, James pour ton avis sur ma nouvelle 🙂 Mes proches qui l’ont lue ont eu le même ressenti que toi sur le narrateur : c’est vrai qu’en me relisant, je le trouve moi aussi insupportable 😉 Comme tu dis, un mauvais choix des mots, on en vient à plaindre la pauvre Jo, ce qui n’était pas mon but premier 😉 Mais tout compte fait, je me demande si l’idée d’un narrateur détestable à souhait ne serait pas à creuser, au cas où je reprenne le texte. Bref, une belle réflexion à mener ! Encore merci 🙂

  2. Très originale, cette idée de lier musique rock et guérison :). En plus, vu le titre je ne m’attendais pas à ça. J’aime bien ces récits avec un pied dans le réel, le contemporain et qui dérapent vers le fantastique. Bravo ! quant au narrateur, ma foi, c’est un premier jet… à toi de voir ce que tu veux en faire mais en tous cas, pour moi, cette histoire a un beau potentiel 🙂

  3. Wow quelle histoire ! Elle mériterait peut-être un poil de développement ou une meilleure préparation de la chute, peut-être, mais en tout cas elle claque !

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