Un monstre gros comme ça !, par Gemme

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Jenny se terrait dans un coin de la pièce, sa poupée serrée contre elle. Elle était terrifiée. Sa maman lui avait bien dit de ne pas entrer dans la petite maison au fond du parc, que c’était dangereux, mais elle avait parlé de risque de chute de pierres, de plancher qui lâche, pas de ça !

Il faut dire que pour une petite fille rêveuse et aventurière, une vieille maison abandonnée au fond d’un parc, ça attire ! On s’invente tout plein d’histoires, de trésors cachés, de princesse esseulée, mais jamais, jamais, à moins d’être malade dans sa tête, on ne pense à ça !

La visite avait pourtant bien commencé, la porte d’entrée était un peu dure à pousser, mais bon, c’était une vieille porte dont le bois avait gonflé, dont les gonds étaient rouillés faute d’entretien, le parquet au sol était solide, les murs aussi. Il y avait des toiles d’araignée partout, de la poussière, des feuilles mortes, certainement entrées par  grand vent via le carreau cassé de la fenêtre du salon. Elle avait donc visité tout le rez-de-chaussée, tenté d’imaginer la couleur originelle des fauteuils fatigués et délavés, l’usage de certains objets, puis elle avait été inexorablement attirée vers l’étage. Il fallait qu’elle monte, elle ne savait pas pourquoi, mais il le fallait, quelque chose l’attendait là-haut. Ah si elle avait su, elle n’aurait pas écouté cette petite voix qui l’incitait à gravir les degrés de l’escalier branlant. Mais cela avait été plus fort qu’elle, elle avait été appelée. Elle avait pensé à un génie, une fée, un lutin, mais pas à ça. Oh comme elle s’en voulait, elle aurait dû écouter maman, oh oui ! Elle n’avait même pas la force de crier. Ça la regardait fixement dans la pénombre, sans bouger, comme le gros matou de mamie regardait les oiseaux dans le jardin, sauf que ça n’avait pas de queue à remuer lentement comme Matou. Pourtant, elle voyait bien que ça respirait, que c’était vivant. C’était terrifiant ! Elle avait peur, très peur, pourtant, cela n’était pas vraiment laid, mais on sentait comme une profonde malveillance exsuder de cet être. Oh, certes, Jenny ne pensait pas comme ça, disons qu’un adulte exprimerait ainsi ce qu’elle ressentait. Au bout de quelques minutes, elle entendit comme une sorte de fredonnement. Cela ne sortait pas de la bouche de ça, elle en était sûre, d’ailleurs, ça tournait la tête, semblant chercher d’où le chantonnement venait. La créature semblait de plus en plus mal à l’aise au fur et à mesure que le bruissement musical approchait.

Jenny sentit l’espoir renaître en elle. Elle serra sa poupée plus fort, se recroquevilla un peu plus, histoire de se faire oublier par l’être malveillant qui lui barrait le passage vers la sécurité. Un moment, le fredonnement s’éloigna et la petite fille sentit son cœur se pincer d’angoisse, puis il se rapprocha à nouveau et elle respira un peu mieux. Les yeux verts luminescents de la bête clignèrent  deux fois et elle commença à reculer lentement vers la sortie. Elle ne faisait aucun bruit, et l’on sentait que c’était volontaire. La musique était de plus en plus proche et on entendait le pas d’un être humain qui l’accompagnait. Si seulement la personne voulait bien monter jusque là ! Jenny était sûre que ça la craignait, d’une façon ou d’une autre. Le fredonnement entra dans la vieille maison abandonnée, fit le tour du rez-de chaussée et s’arrêta.

— Pirate ! Pirate viens ici tout de suite, je sais que tu es là-haut ! Ne m’oblige pas à monter, je serais très fâchée !

Au son de la voix de la vieille femme qui l’appelait, la bête émit une sorte de glapissement et fila par l’escalier. Jenny attendit un long moment avant de se décider à quitter le recoin du grenier qu’elle occupait depuis près d’une heure. Sa robe était toute froissée, toute tachée et pleine de poussière. Elle allait se faire gronder très fort, mais elle s’en moquait pour le moment. Elle avait le sentiment d’avoir échappé à quelque sérieuse mésaventure qui aurait pu tourner bien plus mal. Elle n’était pas pressée de rentrer se faire disputer, alors, elle sortit lentement de la maison et se promena dans le parc. Le soleil était haut et tapait fort, elle se mit sous les arbres. Elle se rappela alors une jolie petite clairière avec une fontaine surmontée d’une ravissante statue représentant un faon. La fontaine ne donnait plus d’eau, le bassin était vide, elle put ainsi y installer sa chère poupée et s’asseoir sur le rebord. Le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, tout cela l’apaisa et elle se mit à rêvasser. Et son histoire se mit à prendre des proportions inattendues.  La bête devint monstrueuse, faisant au moins trois fois sa taille, elle fut affublée d’yeux rouges, de dents très très longues et pointues. Son souffle se fit bien plus rauque, et de silencieuse, elle devint grondante, crachante. Et menaçante, si menaçante ! Jenny s’imagina qu’en fait la bête l’avait poursuivie dans le grenier, qu’elle l’avait poussée à monter les escaliers, pour enfin la coincer dans un des angles de la sous-pente. Ah, elle avait peur, si peur !

Au bout d’un temps qu’elle n’aurait su définir, elle entendit qu’on l’appelait. Elle n’avait pas vu le temps passer et cela devait faire plusieurs minutes qu’on la cherchait. Elle reprit sa poupée et se dirigea vers les cris. Devant la maison de mamie, la famille était rassemblée et l’appelait. Une autre vieille dame était là aussi, discutant avec sa grand-mère. Quand la petite fille apparut à l’orée des arbres, tout le monde s’exclama et l’entoura, la faisant avancer vers la vieille demeure seigneuriale de la famille de son père et la visiteuse. Celle-ci la salua, et Jenny reconnut la voix qui avait appelé la bête. D’ailleurs, dans les replis du jupon de la dame, deux yeux verts luminescents apparurent. Jenny glapit et fit un bond.

— Ne crains rien, petite, c’est juste mon pauvre Pirate, tu vois, il n’a même plus de queue, à force de se battre avec les autres chats du quartier, ceux que sa taille ne rebute pas. Ce n’est jamais qu’un gros vieux pépère maintenant ! Tu peux le caresser si tu veux !

Caresser ce monstre qui l’avait coincée dans le grenier ? Ça JAMAIS ! On pouvait lui raconter ce qu’on voulait, Jenny savait que ce matou cachait un esprit mauvais voulant du mal aux petites filles !

FIN

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7 thoughts on “Un monstre gros comme ça !, par Gemme

  1. Pendant toute ma lecture je me suis demandée ce que « ça » pouvait bien être, j’ai imaginé toutes sortes de monstres fantastiques… La révélation finale m’a surprise et m’a fait sourire 🙂 Félicitations pour ce texte sympathique.

  2. Point positif : dès les premières lignes, on s’attache au personnage principale. Elle est vraiment trop chou et authentique dans ses réactions.
    La manière dont tu dépeins ses pensées est assez drôle par moment (surtout quand le souvenir de la bête se déforme).
    Je me doutais que c’était un animal et pas un monstre. Même si au nom, je me suis demandé si c’était un perroquet.
    La fin est mignonne et drôle.
    J’ai pris du plaisir à lire ton texte.

  3. J’ai bien aimé ! C’est le titre qui m’a donné envie de lire ta nouvelle, et il colle très bien à l’histoire. Sinon, ça se lit bien et le fait qu’on devine assez rapidement que la petite exagère un brin ne retire rien à l’histoire : )

  4. Wahou merci ! en particulier à Anaïs, heureuse que l’effet recherché soit celui obtenu !

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