Un certain intérêt pour les flammes, par Violette Paquet

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Elle détestait les bals. Elle ne savait pas danser, ne portait aucun intérêt à ces réceptions interminables, où chacun se jaugeait du regard. Elle en percevait l’intérêt, voyait les liens diplomatiques se tisser entre les invités. Néanmoins, cela faisait bien longtemps qu’elle avait jugé, au grand dam de sa famille, que cet exercice n’était pas pour elle.

Son frère avait organisé cette soirée dans la villa familiale. Il avait invité ses collègues ambassadeurs et toutes les grandes fortunes des environs. À voir leurs automobiles franchir le portail de la demeure, elle se demandait si elle n’était pas dans un de ces soap opéras que ses grands-parents regardaient par ennui. En s’éloignant de sa famille pour un tour du monde, elle avait fui cette vie. Elle était de retour chez elle depuis une semaine et souhaitait déjà quitter les lieux.

Installée sur une chaise du salon de jardin, dans un coin sombre de la terrasse, elle guettait les arrivants. Elle ne leur parlait pas : ils passaient sans la voir et elle s’en réjouissait. Pourtant, elle les observait avec curiosité, tentant de découvrir qui ils étaient, qui ils représentaient et quel était leur rôle dans ce grand événement. La plupart d’entre eux avaient une soixantaine d’années, l’âge de ses parents. Ils devaient haïr son frère, ce jeune ambitieux prêt à tout pour se faire une place dans la danse. Elle n’avait aucune affection pour lui, se contentait de le respecter pour ce qu’il était : le fils aîné parfait.

— Edith ?

Elle tourna la tête vers la fenêtre en entendant son nom. Robert, le vieux majordome de la famille, se tenait derrière elle. Elle ne l’avait pas entendu s’approcher. Cet homme était l’incarnation de la discrétion. Elle porta ses doigts à ses lèvres pour en retirer sa cigarette.

— Oui, Robert ?

— Maxence se demande pourquoi vous n’êtes pas à l’intérieur.

— Dites-lui que je suis partie… à la pharmacie pour m’acheter de l’aspirine.

— Nous en avons déjà.

— Alors dites-lui que je suis allée chercher des cigarettes.

— Vous êtes revenue à la maison avec tout un stock.

— Je vous demande de mentir, Robert. Pas de me faire l’inventaire de ce que nous avons à la maison.

Il secoua la tête, comme si elle n’était qu’une enfant capricieuse. Comme il l’avait toujours fait devant elle. Elle détestait ces retours chez elle : ils ne l’avaient pas vue grandir.

— Vous devriez être à l’intérieur. Maxence veut vous présenter des invités.

— Je ne veux pas voir ces invités, Robert. Je n’appartiens plus à ce monde.

Derrière le majordome, une famille entrait dans la maison. Elle les vit monter les marches. Le père se tenait si droit qu’elle se demandait si un coup de vent suffirait à le briser. La mère tenait la main d’une jeune femme. Edith croisa son regard, esquissa un sourire poli. Elle discernait mal ses traits dans l’obscurité, pourtant elle la trouvait magnétique.

Robert se racla la gorge. Elle leva les yeux vers lui, reprenant le fil de ses pensées :

— Je vais faire mon devoir, Robert. Mais ne comptez pas sur moi pour danser jusqu’au bout de la nuit.

— Maxence vous en sera reconnaissant.

— Évidemment. Il a hâte d’exposer sa soeur.

Edith écrasa sa cigarette dans le cendrier avant de se lever. Elle épousseta sa robe noire. Après deux ans sur les routes, elle se sentait mal à l’aise en tenue de soirée. Son frère lui avait choisi ses vêtements, de peur, probablement, qu’elle ne sache pas quoi mettre. Elle l’avait insulté pour ses mauvaises habitudes à imposer ses choix.

Elle se dirigea vers la porte d’entrée, cette grande porte qu’elle avait franchie de nombreuses fois. Elle avait été nettoyée pour l’occasion. Sous la lumière, le bois lustré brillait. Un homme en costard récupérait les manteaux des invités. Il la dévisagea, surpris de la voir entrer : elle lui avait dit qu’elle quittait la fête. Gênée, elle porta inconsciemment ses doigts à ses lèvres pour jouer avec une cigarette absente.

— Un souci, madame ? demanda-t-il d’une voix timide.

Elle lui adressa un regard mauvais. Elle n’aimait pas qu’on la surveille comme ça. À croire que sa famille craignait qu’elle ne fasse un scandale. Elle n’aurait pas de meilleure idée que ce soir d’été où elle avait claqué la porte pour son tour du monde.

Le hall d’entrée, richement décoré de tentures dorées, donnait sur un immense salon transformé en salle de bal. Des couples dansaient au centre. Près des murs, des buffets aux aliments colorés et appétissants attiraient des groupes bavards. Elle ne mangerait pas grand chose ce soir-là. Elle avait vu la commande au traiteur et avait regretté l’absence de nourriture végétarienne. Elle était certaine que ses parents l’avaient fait exprès.

— Bon… et maintenant ?

Elle n’osait pas avancer dans la pièce. Elle craignait que quelqu’un lui demande de danser, ou de devoir entendre un riche ambassadeur d’un pays peu connu lui expliquer ô combien il était indispensable à la bonne tenue des relations entre les États. Elle ne se vantait pas de ce qu’elle faisait, elle. Pourquoi se sentaient-ils obligés d’afficher tout le temps leurs soi-disant victoires ?

Elle sentit une main sur son épaule nue. Elle se détourna, vit son frère armé de son grand sourire faux. Elle soupira :

— Maxence.

Il portait un costume trois pièces gris et beige, coupé à la perfection. Il la prit par le bras :

— Je ne te voyais plus. Je suis content, Robert t’a trouvée.

— Je fumais sur la terrasse. Ne t’inquiète pas pour moi comme ça.

— J’avais hâte de te présenter à mes amis.

Elle réprima un soupir, puis songea à la famille qu’elle avait entrevue :

— Ce n’est pas la peine de faire le tour de la pièce. Par contre, j’ai remarqué trois personnes qui sont rentrées avant moi. Pourrais-tu me les présenter ?

— Je pourrais si tu me les décrivais mieux. Et si je savais pourquoi tu me demandes ça.

— J’essaye de m’intégrer, voyons !

Il se méfiait d’elle. Elle secoua la tête :

— Un couple de l’âge de nos parents accompagné d’une fille un peu plus jeune que moi. L’homme a l’air très coincé.

— Je crois que le monde entier doit te sembler coincé.

— Ton monde, oui.

Maxence parut excédé. Son regard détailla les environs.

— À côté du punch. Est-ce que c’est eux ?

Difficile à dire, Edith ne les avait pas bien vus. Cependant, elle n’avait qu’une envie : se débarrasser de son frère. Elle acquiesça et se dirigea vers eux, cherchant à éviter les danseurs et leurs mouvements amples. Elle joua des coudes pour rejoindre le buffet de l’autre côté de la pièce, se glissa entre deux groupes de personnes et atteignit enfin le punch.

Elle fit signe au serveur pour obtenir un verre généreusement rempli, puis se tourna vers la jeune femme à ses côtés :

— Bonsoir. Je vous ai vue entrer et je n’ai pas eu le temps de me présenter. Edith de Rambert.

Elle tendit la main à son interlocutrice. Sous la lumière, elle remarquait le soin particulier donné à sa chevelure brune, retenue par des tresses savamment disposées. Edith s’était simplement contentée de mettre de l’ordre dans ses cheveux courts. Elle détailla le visage fin et la peau pâle de l’invitée.

— Alexandrine Montmagny. Je suppose que vous êtes de la famille de nos hôtes.

— Je suis leur vilain petit canard.

Alexandrine eut un sourire amusé. Derrière elle, ses parents jetaient des regards curieux à Edith. Elle entendit la voix de son frère au-dessus de son épaule :

— Veuillez excuser ma soeur. Elle est un peu brute de décoffrage.

Le père Montmagny eut un rire poli. La mère hocha la tête d’un air entendu. Edith se demanda si elle n’était pas face à des marionnettes. Elle but une gorgée de punch et afficha son plus beau sourire :

— Qu’est-ce que je serais sans mon grand frère protecteur ?

Parfois, elle se disait qu’elle vivrait mieux sans son ombre sur elle. Sans les conseils de leurs parents pour qu’elle puisse être aussi brillante, aussi agréable en société. Elle pencha la tête sur le côté quand la jeune femme lui demanda :

— Je vous ai vue fumer. Auriez-vous une cigarette à me prêter ?

— Je les ai rangées à l’étage. Suivez-moi.

Edith s’attendait à un refus mais Alexandrine hocha la tête et s’éloigna de ses parents qui prirent Maxence à partie. Elle suivit l’hôtesse pour traverser la foule qui se faisait de plus en plus dense. Plus d’une fois, Edith manqua de renverser son verre de punch après une bousculade. Elle se sentait étouffée parmi ces rires forcés et ces danses. De retour dans le hall d’entrée, elle poussa un soupir satisfait. Elle pouvait respirer.

Elle se tourna vers Alexandrine. La jeune femme eut un sourire poli qui ressemblait à ceux de son père.

— Je suis désolée de vous avoir tirée hors de cette foule, madame de Rambert. Je n’aime pas trop la foule.

— Il n’y a pas de mal. Je suis comme vous. Vous aviez vraiment envie d’une cigarette.

— Oui, mais je préfère rester à l’intérieur. La nuit est fraîche.

Edith haussa les épaules.

— Très bien.

Elle se dirigea vers les escaliers au fond du hall. Elle posa sa main sur la rampe de marbre.

— Venez, Alex.

La jeune femme haussa les sourcils en entendant un surnom. Elle jugeait qu’elles ne se connaissaient pas depuis suffisamment longtemps pour en venir à une telle familiarité, mais son respect de l’étiquette lui interdisait de le reprocher à son hôtesse.

— Je pense que l’étage est interdit aux invités.

— Si quelqu’un vous fait une remarque, j’en prendrai la responsabilité.

Alexandrine osa enfin monter les escaliers à la suite d’Edith. Le couloir du premier étage était éclairé, le tapis rouge sur le sol avait été nettoyé dans la journée. Les invités ne sauraient jamais que cette villa attirait la poussière et l’ennui, qu’il suffisait d’une journée pour la voir perdre ses belles couleurs et s’éteindre.

Edith perçut une course au fond du couloir, entendit une porte se fermer brusquement. Elle esquissa un sourire amusé. Elle était agréablement surprise de voir que même lors de ces fêtes, il y avait des gens qui préféraient partir s’isoler et profiter de l’occasion pour se rapprocher. Elle posa son regard sur la jeune femme à ses côtés. Sa peau pâle rappelait les peintures romantiques. Edith espérait l’encourager à abandonner sa retenue.

Elle ouvrit la porte de sa chambre. Aucun visiteur ne s’y était introduit. Elle entra, rejoignit son bureau en quelques enjambées. Derrière elle, le lit était défait. Elle posa un regard sur Alexandrine qui demeurait dans l’encadrement de la porte.

— Vous pouvez entrer.

— C’est bizarre, non. Je ne vous connais pas.

Edith eut un rire amusé.

— Et vous pensez que je vais vous faire regretter d’entrer ?

— Vous n’avez pas l’air d’être comme les gens qui sont en bas.

— Ne vous inquiétez pas, je ne mords pas.

Elle sortit une cigarette de son paquet et la tendit à la jeune femme. Cinq mètres les séparaient. Alexandrine franchit la distance et récupéra son dû.

— Je vous l’allume, Alex ?

— Je ne vais pas fumer à l’intérieur.

— Si je vous y invite…

La jeune femme secoua négativement la tête. Edith soupira :

— Sur le balcon, alors.

Elle ouvrit la fenêtre et se pencha sur la balustrade. Son invitée s’approcha prudemment. Le jardin s’étendait sous leurs yeux, illuminé par quelques lampes situées ça et là qui permettaient d’observer la pelouse, le portail ouvragé et les plantes d’apparat. La famille de Rambert aimait les grands espaces, ceux dans lesquels tout paraissait clair et dégagé. Ceux qui n’avaient aucune ombre, aucun mystère.

— Votre paysagiste a de drôles de goûts. Il a laissé un tas de plantes dans un coin.

Aucun mystère, oui, à part cet unique défaut au fond du jardin.

— Ma famille n’apprécie pas cet endroit.

— Pourquoi ne pas le raser ?

— Par superstition, je pense. Ou par goût.

— Il y a quelque chose là-bas ?

Edith hocha la tête.

— Je peux vous montrer. Je crois que c’est ouvert.

Elle songeait à ces arbres dans lesquels elle aimait grimper, enfant. Ils étaient aussi biscornus que la dépendance qu’ils dissimulaient. Elle observa la jeune femme à ses côtés et lui sourit :

— Mais vous n’êtes pas obligée de me suivre. J’ai l’impression que votre politesse est mise à rude épreuve avec moi.

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

— Que vous n’osez pas me dire non, par souci des convenances.

Alexandrine eut un rire léger.

— Vous ne me connaissez pas. Je suis curieuse et j’aime les secrets. Surtout ceux des autres familles.

Edith hocha la tête. Elle était intriguée par cette femme. Elle se demandait laquelle des deux divertissait l’autre. Elle évitait la foule, la musique et la danse qu’elle entendait en tendant l’oreille. La fête battait son plein. La fraîcheur de la nuit et son silence seraient plaisants.

— Quand vous serez prête, je vous montrerai cette dépendance. J’espère que vous n’avez pas peur du noir, Alex.

— Ne vous inquiétez pas pour moi.

Elle écrasa le mégot de sa cigarette dans le cendrier posé sur la terrasse. Edith en conservait toujours un sur son balcon, goûtant aisément à ces instants de contemplation du jardin. Elle termina ensuite son verre de punch qu’elle posa à côté du cendrier. Elle fit signe à Alexandrine de la suivre. En fermant la porte derrière elles, elle se demandait si c’était une bonne idée d’amener une inconnue dans cette partie du domaine. Alexandrine était curieuse. Peut-être qu’elle cherchait un scandale pour faire pression sur la famille de Rambert. Edith n’accordait aucune importance aux rivalités des fortunes familiales. Néanmoins, elle n’avait aucune envie de subir des reproches.

Alexandrine descendait déjà les escaliers. Il était trop tard pour la décourager. Edith prit son paquet de cigarettes et rejoignit d’un bon pas sa compagne d’aventure. Elle la prit par le bras pour passer devant le responsable des vestiaires qui l’observa, perplexe. Elle espérait que personne n’irait les chercher. Elles ne s’absenteraient pas longtemps.

La fraîcheur de la nuit était salvatrice. Edith s’arrêta sur le pallier, regardant les voitures des derniers arrivants. Derrière elle, la musique était assourdissante. Devant elle, le silence imposait sa loi. Alexandrine lui sourit, arborant un délicieux air mutin.

— Alors ? On y va ?

Edith tira une nouvelle cigarette de son paquet. Elle l’alluma d’un geste vif, souffla, puis hocha la tête :

— Suivez-moi.

Elle retira ses escarpins pour sentir l’herbe et la terre sous ses pieds. Elle les posa dans un coin de la terrasse, préférant ne pas s’encombrer durant cette escapade.

— Vous retirez vos chaussures, Edith ?

— J’évite de me tordre la cheville dans le noir.

Alexandrine l’observa un instant avant de se déchausser à son tour. Elle se tourna ensuite vers son hôtesse :

— Je suis prête.

Elles marchèrent en direction de l’ouest. Les alentours étaient de plus en plus silencieux. Elles ne parlaient plus. Edith appréciait ce calme, cette excuse pour ne pas écouter son frère ou ses parents lui présenter toutes les personnalités des environs.

Plus elles s’approchaient de la dépendance, plus les arbres qui l’entouraient paraissaient menaçants. Edith n’avait jamais visité ces lieux durant la nuit. Ses parents avaient cherché à l’éloigner de cet endroit quand elle était petite, prétextant que c’était trop dangereux pour une enfant. Elle avait désobéi avec prudence, n’entrant que quelques instants à l’intérieur.

Elles passèrent les premiers arbres à peine éclairés par la Lune. Au loin, la villa brillait de mille feux. Elle disparaissait peu à peu, dissimulée par les plantes. Alexandrine s’arrêta un instant pour regarder derrière elle :

— Lugubre…

— Et encore, vous n’êtes pas entrée.

— Où sommes-nous, exactement ?

— C’est l’ancienne partie de la demeure réservée au personnel. Certains vivaient encore ici à l’époque de mes grands-parents.

— Et pourquoi avoir honte de cet endroit au point de laisser les plantes le recouvrir ?

— À cause d’un accident.

Les racines des arbres étaient énormes. Edith se réjouissait d’avoir laissé ses escarpins à la villa. Le sol inégal requérait toute son attention. Alexandrine se mouvait sans peine malgré les obstacles.

— Quel genre d’accident ?

La dépendance se dressait devant elle. Ses murs noircis, rendus encore plus sombres par la nuit, paraissaient durs et redoutables. La jeune femme siffla d’admiration, faisant sursauter Edith. Peut-être avait-elle trop bien appris à avoir peur de cette partie honteuse du terrain familial.

— Je sais juste que ça a brûlé.

Alexandrine tira un smartphone de son sac à main et éclaira la porte de la dépendance :

— On peut entrer ?

— Oui. Mais on ne verra pas grand chose.

Elle croisa le regard décidé de son interlocutrice avant de porter de nouveau son attention sur la porte au bois recouvert de mousse. Ses parents avaient remplacé l’ancienne, trop sévèrement abîmée pour fermer la dépendance. Depuis, le manque de soin apporté à cette partie du domaine avait permis au temps et à la nature d’exercer leur oeuvre.

Edith poussa une pierre posée à droite de la porte. Elle y retrouva une longue clef rouillée qu’elle passa dans la serrure. La porte s’ouvrit sans peine.

— Bienvenue dans cette humble demeure !

Alexandrine sourit et franchit le seuil la première, éclairant l’entrée à l’aide de son écran. Edith fut surprise de sentir l’odeur caractéristique du bois qui brûlait. Elle détailla frénétiquement les alentours mais ne vit aucun feu. Ce n’était probablement qu’une impression encouragée par les superstitions familiales.

Soudain, la porte claqua derrière elles.

Alexandrine se tourna brusquement, éclairant la porte. Elle posa une main sur la poignée, la tourna sous le regard effrayé de son hôtesse.

— Je n’arrive pas à l’ouvrir !

— La clef est de l’autre côté, murmura Edith d’une voix blanche.

— Peut-être que quelqu’un nous a suivies et nous fait une mauvaise blague.

Si c’était le cas, la blague était vraiment mauvaise. Edith frappa frénétiquement sur le bois de la porte en criant :

— Ouvrez ! Arrêtez ça et ouvrez immédiatement !

Aucune réponse. Elle déglutit et s’acharna sur la poignée. La porte demeurait bloquée.

— Peut-être était-ce un animal, supposa Alexandrine à voix basse.

— Un animal qui claque les portes ?!

Non, elles avaient forcément été suivies. Elles n’avaient pas été discrètes en sortant. Elle espérait que tous les invités de son frère étaient bien intentionnés. L’un d’entre eux avait probablement trop bu et s’était mis en tête de suivre deux femmes qui fuyaient les festivités. Edith jurait de ne plus s’aventurer près de la dépendance durant la nuit.

Alexandrine fit quelques pas à l’intérieur. Le sol était inégal. Une épaisse poussière recouvrait des dalles de pierre. Le contact était glacial sous ses pieds nus. Elle n’entendait que les cris d’Edith derrière elle. Enfin, le silence se fit.

Edith avait posé sa tête contre le bois vermoulu. Elle ferma les yeux avant de se redresser. Alexandrine lui demanda :

— N’y aurait-il pas une autre sortie ? Une fenêtre, par exemple.

— Si les entrées ne sont pas condamnées, oui. Vous avez raison, nous devrions chercher.

Elle tentait de réprimer les tremblements qui la prenaient, en vain. Elle avait froid, elle voyait à peine les murs de la dépendance qui se perdaient dans l’obscurité. Son regard s’attachait à la lumière du smartphone qui bougeait au rythme des mouvements amples d’Alexandrine. Son phare s’éteignait toutes les minutes avant de s’allumer brusquement.

— Et votre téléphone ? Vous ne pourriez pas appeler de l’aide.

— Je ne sais pas si nous avons vraiment besoin d’aide.

— Quelqu’un a claqué la porte derrière nous et nous a enfermées dans une maison calcinée…

Edith suspendit sa phrase. Parfois, un mouvement du bras d’Alexandrine faisait danser des ombres… Mais quelles ombres ? La dernière fois qu’elle était entrée ici, Edith n’avait vu aucun meuble. L’incendie avait été terrible, dévastant toute la demeure, ne laissant que des murs noircis. Les secours étaient arrivés trop tard, la famille de Rambert avait perdu la plupart de son personnel. Les habitants des environs jugeaient que la dépendance était maudite.

Quelle idée stupide de l’explorer en pleine nuit !

— Non, vraiment, vous devriez appeler quelqu’un.

— De toute manière, je ne capte plus rien ici.

Edith soupira et arracha le téléphone des mains de son interlocutrice. Un code l’empêchait d’accéder aux applications, mais elle lisait sans peine l’heure et la qualité du réseau. Il était plus de minuit et seul le réseau d’urgence était disponible.

— Appelez le 112.

Elle posa le smartphone dans la main d’Alexandrine qui soupira :

— Ce n’est pas la peine de déplacer les secours. Nous allons bien trouver une fenêtre.

Elle s’avança dans la maison, suivie d’Edith qui guettait les ombres inconnues. Les lieux étaient si silencieux qu’ils inspiraient un malaise à l’hôtesse.

— J’insiste, vous devriez appeler.

Alexandrine soupira. Elle pianota sur son smartphone qui n’éclairait désormais que son visage à la peau presque maladive. Lorsqu’elle porta l’appareil à son oreille, il n’y eut plus aucune lumière dans la pièce. Edith jouait avec sa cigarette pour apaiser son trouble.

L’invitée secoua la tête et abaissa son téléphone :

— Aucune réponse.

— Vous vous moquez de moi ?! Ce n’est pas possible !

Edith gémit avant d’ajouter d’un ton désespéré :

— Cette maison est maudite… J’en suis certaine…

— Je ne vous pensais pas si impressionnable. Nous sommes au milieu de nulle part, les arbres doivent gêner la réception.

— Nous n’aurions pas dû entrer…

— Soyez raisonnable. Nous allons trouver une sortie et attraper le mauvais plaisantin, Edith.

Alexandrine posa une main rassurante sur l’épaule de la femme.

— Tout va bien se passer.

Si seulement elles pouvaient en être certaines. Cette maison effrayait Edith. Elle ne comprenait pas pourquoi elle voyait des ombres. Elle leva les yeux au plafond. Auparavant, la dépendance possédait un étage. Le plancher avait été entièrement brûlé durant l’incendie. Néanmoins, les fenêtres de l’étage devaient laisser des ouvertures apportant de la lumière à la pièce. Edith était inquiète de ne rien voir en hauteur. Cette dépendance était une boîte et elles étaient enfermées à l’intérieur.

Il existait des pièces au rez-de-chaussée. Elle se souvenait de ses précédentes visites. Elle s’approcha de ce qu’elle pensait être un couloir, mais le passage était encombré de planches et de morceaux de bois. Elle demanda à Alexandrine de l’éclairer. C’était à se demander si sa famille n’avait pas condamné la maison durant son absence à l’étranger. Alexandrine illumina les murs de la salle commune dans laquelle elles se trouvaient : toutes les ouvertures, sauf une, étaient bloquées.

Edith se voyait jouer dans la maison, enfant. Dans la pièce du fond, celle qui était ouverte, se trouvait la cuisine. Des débris y trônaient, vestiges brûlés d’une autre époque. Le four y était immense, les casseroles en partie fondues. S’il y avait une sortie ? Oui. Elle songeait à cette fenêtre par laquelle elle entrait pour faire peur à Maxence.

— Par là !

Elle pressa le pas, ouvrit la marche. En entrant dans la pièce, elle eut un soupir de soulagement : un rai de lumière était visible par la fenêtre. Une lumière porteuse d’espoir.

Malheureusement, la fenêtre était étrangement encombrée. Comment le four avait-il pu être déplacé pour l’obstruer ? Pourquoi tous les ustensiles de cuisine étaient-ils entassés devant elle ?

— On doit déblayer, ordonna-t-elle à Alexandrine.

— Très bien.

Alexandrine posa sa main sur le four, l’observant avec intérêt. Edith retint sa respiration. Elle avait soudainement chaud, très chaud. Elle regarda tout autour d’elle pour chercher la source de cette augmentation de température. Elle ne voyait qu’Alexandrine, faiblement éclairée par le téléphone.

— Vous n’avez pas chaud ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— Jamais.

Edith déglutit. La chaleur semblait venir de la fenêtre, du four, d’Alexandrine, peut-être. Les dalles du sol se réchauffaient à leur tour.

— Alex… Que se passe-t-il ?

— J’ai un certain intérêt pour les flammes…

Elle ne comprenait pas les paroles de son invitée. Elle recula, la plante de ses pieds se faisait douloureuse à cause des dalles. Le sol se réchauffait au fur et à mesure de ses pas. Derrière Alexandrine, le four s’enflamma. La jeune femme jeta son smartphone dans les flammes grandissantes. Elle tira une cigarette d’un paquet dissimulé dans son sac à main.

Le feu entourait désormais Alexandrine, sans pourtant la toucher. Elle eut un sourire amusé, plongeant son regard dans celui d’Edith :

— Je cherchais une idée pour rendre justice au personnel que les de Rambert n’ont pas souhaité sauver.

Edith secoua la tête. Rien de ce qu’elle voyait n’avait de sens. Elle regarda derrière elle. Comment échapper aux flammes et sortir de cette maison ?

— J’avais besoin d’une étincelle à nourrir chez la famille de Rambert, souffla Alexandrine.

L’hôtesse croisa de nouveau son regard. Elle semblait ne porter aucune attention aux flammes. Alexandrine porta la cigarette à ses lèvres. Le bout s’enflamma automatiquement. Elle expira une bouffée de fumée.

— Une chance que vous trouviez les flammes séduisantes.

Soudain, les flammes vacillèrent et s’élancèrent vers Edith. La femme se jeta au sol pour les éviter, se redressa maladroitement pour courir vers la porte bloquée. La salle commune brûlait, les murs étaient léchés par un feu dangereux. La multitude de foyers n’avait aucun sens. Elle devait être en train de cauchemarder.

Les dalles au sol étaient brûlantes. Chaque pas était une épreuve. Edith suffoquait à cause de la fumée. Elle avançait recroquevillée mais n’avait rien pour se protéger. Les bras nus, vêtue d’une simple petite robe noire, elle n’allait pas résister longtemps.

Elle posa enfin la main sur la poignée de la porte. Elle tenta de l’ouvrir, le verrou était toujours fermé. Elle pleurait, paniquait, le souffle rauque. Un regard derrière elle suffisait à l’horrifier : elle se tenait au bord d’une fournaise.

Elle s’acharna contre la porte, usant ses dernières forces pour tenter de la forcer. Ses coups d’épaule faisaient trembler le bois vermoulu.

Enfin, la porte s’effondra sous ses coups. Le mauvais état du bois l’avait affaiblie.

Edith s’élança à l’extérieur. Le bois l’effrayait. Les flammes de la dépendance l’horrifiaient. Elle devait s’éloigner de ce lieu maudit au plus vite. Les racines furent plus dangereuses qu’auparavant : les yeux pleins de larmes, elle ne les voyait pas, trébuchait. Ses pieds douloureux peinaient à la porter.

Épuisée, elle s’effondra au sol. Elle reprenait difficilement sa respiration à l’air libre. Elle jeta un bref regard derrière elle, espérant être seule. Elle aperçut la dépendance, noire, silencieuse, comme si le feu n’était pas en train de la dévorer.

Elle s’assit sur la terre, massa la plante douloureuse de ses pieds avant de s’arrêter : elle sentait des cloques se former. Au loin, la dépendance était toujours silencieuse, inhabitée et pourtant menaçante. Elle hésitait à vérifier si elle brûlait toujours de l’intérieur, si la fournaise dévorait les pierres. Lorsqu’elle vit les flammes sortir de la porte pour s’attaquer à l’extérieur, elle se leva, se pressa pour sortir de la forêt malgré la douleur.

Elle entendait des cris au loin, dans la direction de la villa. Ils avaient certainement remarqué l’incendie. Edith n’avait aucune envie de leur expliquer ce qui venait de se passer. Elle imaginait très bien les reproches, serait la première suspecte de ce phénomène qu’elle ne parviendrait jamais à expliquer.

Elle allait fuir, visiter le monde, loin du domaine familial et de sa dépendance qui désirait détruire sa famille.

FIN

L’auteureViolette Paquet écrit principalement de la SFF. Dans ses univers oniriques, des héroïnes intrépides tentent de changer le monde. Ses personnages appartiennent souvent à la communauté LGBT. La fiction lui permet de dénoncer les oppressions et de voyager : autant lier l’utile à l’agréable ! Il est possible de la croiser dans le monde réel en région parisienne, où elle est community manager.
Pour en savoir plus : http://www.cieldorage.com/

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4 thoughts on “Un certain intérêt pour les flammes, par Violette Paquet

  1. Une courte nouvelle qui fait froid dans le dos. C’est amusant, j’ai cru à un début d’histoire d’amour au début vu la manière dont elles se parlaient et j’étais bien surprise et contente de m’être trompée.

    • Merci ! J’ai hésité à mettre l’accent sur une attirance entre elles, puis je me suis dit que cela ne serait pas forcément nécessaire pour la suite des événements.

  2. Jolie ambiance pesante pour cette histoire où on s’accroche à cette pauvre Edith en craignant jusqu’au bout qu’elle y reste. J’ai eu l’impression, j’ignore pourquoi, de me trouver en pleines Années Folles.

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