Trois arbres pour un comptable, par Kalypso DuGers

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Vous vous rendez compte ! Comptable de Dieu ! Quel honneur ! Un rôle qui me convenait à la perfection depuis que le monde était monde.

Pour accomplir ma besogne, on m’avait attribué une sorte de tour de Babel dont on n’avait jamais pu ériger le faîte. Je m’y sentais tellement à l’étroit après deux millénaires ! Assis à mon bureau, je disparaissais derrière mes livres de comptes, livres qui s’entassaient chaque jour davantage et dont le lent mais irrémédiable accroissement finissait par m’étouffer. Des piles et des piles de registres, toujours plus hautes, toujours plus imposantes, proportionnelles à la tâche qui m’avait été dévolue, certes fastidieuse mais ô combien indispensable ! Ce n’était plus possible ! Je devais voir plus grand, plus adapté à l’importance de mon activité ! Je jetai mon dévolu sur une ancienne chapelle que les humains avaient reconverti en lieu culturel avant de laisser les lieux dépérir. Quelques ouvrages encore disposés sur les étagères rappelaient que, jadis, des idées, des espoirs, des projets avaient circulé entre ces rayonnages aujourd’hui désertés de toute vie. Une chapelle désaffectée depuis des décennies et semble-t-il totalement occultée de la mémoire collective. Cela m’arrangeait bien à vrai dire… La décision fut rapidement validée par les hautes instances (Dieu est parfois arrangeant) et j’eus tôt fait de m’établir dans cet étrange espace laissé à l’abandon pour une raison qui m’échappait totalement.

À perte de ciel, des judas, qui furent il y a bien longtemps des vitraux, laissaient filtrer une lumière blafarde dont les furtifs rayons, hésitants, sautillaient d’un ouvrage à l’autre, mimant une danse insolite et atrophiée. Bientôt le soleil serait à son apogée et inonderait l’ancienne nef, modifiant l’aspect étrange qu’elle revêtait à cet instant. Je profitai de la luminosité encore douce pour observer mon nouvel environnement de travail. Toutes les parois du lieu saint converti étaient couvertes, sur plusieurs niveaux, d’étagères supportant une multitude d’ouvrages reliés de toutes tailles et de toutes couleurs. L’odeur du cuir vieilli, omniprésente, se mêlait à celle, plus âcre, de relents nauséabonds, et me chatouillait les narines. Les briques amoncelées au sol remplaçaient avec inélégance les fragments d’escaliers que l’on devinait joliment sculptés dans des essences rares.

— Quel désastre… Comment ont-ils pu laisser faire cela… maugréai-je avec mécontentement en avisant les livres aux pages déchirées qui jonchaient çà et là le carrelage usé lui aussi. Tant de récits, tant de savoirs, tant de témoignages délaissés… jetés en pâture aux fantômes du mouvement des aiguilles d’une horloge qui ne fonctionnait plus.

J’avisai, dans un recoin, sous une table qui me semblait branlante, un violon lui aussi abandonné. Par quel mystère avait-il atterri là ? Et par quelle volonté y était-il demeuré ? Mes yeux s’habituant à la pénombre, je discernais à présent la fine couche grise qui habillait d’un voile léger tout ce qui se présentait à ma vue.

Donc, moi, le comptable de Dieu, j’allais m’installer dans cet antre poussiéreux afin de poursuivre, dans le silence sublime de la solitude, mon immuable tâche. J’allais continuer de noter, trier, orienter, compter, recompter… Il s’agissait de ne pas se tromper, sinon, que dirait Dieu ?

Je comptais quoi ? Je comptais qui ? Depuis des temps immémoriaux ! Vous pensez ! Tant de registres noircis. Que de mots, que de signes… Que de traces d’existences évaporées jusqu’à être déclarées à jamais perdues si, moi, je n’avais pas été là pour en attester la réalité ! Moi, le comptable des vies et des morts.

À l’Origine, tout allait bien. Assumer mes fonctions me paraissait relativement simple. Je parvenais à orienter les flux continuels et mémoriser les chiffres assez aisément. Puis, les années passant, l’effort devint plus conséquent. Jusqu’à ne plus être maîtrisé par mes soins. J’avais donc cherché des moyens pour être plus rentable (c’est que j’étais comptable de mes actes). J’avais essayé de compter avec des haricots mais je fus vite dépassé. Des asticots goulus les dévorèrent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Puis vint le temps de la clepsydre, compteuse à la verticale, et du boulier qui, lui, comptait à l’horizontale. Aucun ne me donnait vraiment satisfaction… Mais il fallut m’en contenter quelques siècles. Les progrès technologiques furent une révélation. Inscription des données, tri des informations recueillies, répartition des éléments, décompte intermédiaire, décompte journalier, hebdomadaire, mensuel, annuel, etc, etc,… Quelques nanosecondes me suffisaient ensuite pour établir la balance entre les données positives et négatives. Dieu ne l’a pas entendu ainsi. Les époques évoluent vite, bientôt, les machines seront elles-aussi dépassées et qu’adviendra-t-il des informations virtuellement conservées ? J’avais dû reprendre mes registres, ma mine de crayon et chausser ma paire de lunettes pour reprendre, patiemment, mon décompte, signe après signe, mot après mot, ligne après ligne…

Quelle fatigue !

— Si seulement je trouvais le temps de me dégourdir les ailes, ne serait-ce qu’en volant jusqu’aux balustres vermoulues ! marmonnai-je dans la barbe que je ne possédais pas.

Mes pauvres appendices avaient subi, elles aussi, les affres du temps. Elles finiraient même par se déliter à ce rythme soutenu et c’en serait terminé de ma superbe. Il était vraiment temps qu’une aide me soit accordée pour me seconder efficacement.

C’est alors que se produisit un évènement inattendu, improbable, un évènement qui étonna Dieu lui-même par l’ampleur de ce qu’il présageait pour l’avenir, mon avenir.

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Des gravats, de la poussière, des livres qui n’avaient pas résisté à l’épreuve du temps, naquirent trois petites pousses vert printemps. D’abord suspicieux quant à cette apparition soudaine, j’ai observé, au fil des heures, leur épanouissement. Suscitant constamment ma curiosité, les trois brins, d’apparences si frêles, se développèrent jusqu’à devenir, peu à peu, trois arbustes puis trois arbres, se distinguant chacun les uns des autres.

J’avais certes sollicité une aide mais en quoi ces trois arbres aurait-il pu combler mes vœux ?

Le premier dominait les autres sans conteste. Il était auréolé d’une lumière vaporeuse, irréelle, bienfaisante, divine quoi. Il poussait en visant le sommet de la chapelle, souriant et tranquille. Il respirait la paix.

Le second essayait de se dissimuler dans l’ombre de son aîné, comme s’il avait honte d’être si ténébreux. Sans doute pressentait-il le rôle terrible qu’il aurait à jouer…

Enfin, le dernier avait fait tout son possible pour devenir plus robuste mais en vain. De désespoir, il s’était rabougri, prêt à passer par-delà le miroir dans lequel il se reflétait, image désolante qui lui rappelait à chaque instant sa faiblesse… À quoi aurait-il pu bien servir ?

— S’ils sont là, ce n’est pas pour rien, pensai-je, heureux de constater qu’une opportunité se présentait peut-être à moi. Chacun a certainement un rôle à jouer, reste à comprendre lequel… ajoutai-je quand même avec perplexité.

J’attendais respectueusement que Dieu apporte une réponse à mes questions.

— Les choses arrivent souvent quand on ne les attend plus, intervint ce dernier, ravi de voir la tournure prise par les évènements et l’attention que j’y portais.

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L’arbre le plus grand, l’Arbre de Vie, était réservé aux presque parfaits, aux plus que parfaits, aux parfaitement parfaits, à ceux qui avaient su dépasser l’enfer de la Terre. À ceux qui avaient pu tisser des ponts entre jubilation, souffrance et sagesse intérieure. C’était là le meilleur assaisonnement pour connaître le pacifique paradis, après que le corps ait cessé sa grinçante musique. À ces intouchables uniquement, parvenait le seul chant des possibles, celui des chauves-souris et des baleines à bosse. À eux, les jardins éternels pour l’éternité. Ah, connaître enfin des inspirations fleuries ! À force de humer la musique des mots, Dieu, si fier de leur courage terrestre, ne leur permettait d’attraper que des rhumes de cœur. Tout était limpide, fluide, une voie qu’ils empruntaient l’esprit léger, sans appréhension aucune, avec sérénité.

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L’arbre le plus sombre, le second par la taille, ne put dissimuler plus longtemps son rôle. Rien de majestueux en lui. Dieu l’avait chargé de recueillir les imparfaits, ceux qui refusaient l’ordre, la vie rangée, l’impeccabilité. L’Arbre de Mort soupira.

— J’essaye de me montrer indifférent mais mon cœur saigne de ne pouvoir les aider.

Les trois premières âmes qui le rejoignirent s’agrippèrent à lui en riant et jurant, ignorants de ce qui les attendaient.

« Nous, ripailleurs jamais repus, ripailleurs invétérés pas révulsés pour un sou en mettant hors des corps mutilés, amas de boyaux et rigoles de sang. Pour nous, pas de droit chemin, usant et abusant des dames de petites vertus comme des grandes bourgeoises coquines. Pas le temps de s’attendrir sur les bons sentiments. Après les crimes, les châtiments. On les arrêtera, on les passera à tabac. Ils s’attableront mais sans couteau, sans fourchette pour se défendre, ils seront battus jusqu’à l’épuisement. On les ramassera à la petite cuiller. »

Alors lui, l’Arbre de Mort, tout ratatiné de honte, laissa faire la destinée, celle qui attendait les trois premiers d’une longue liste qu’il savait pertinemment trop longue et trop pesante.

Tout alla très vite, on les pendit aux branches du haut. Ces pires qu’imparfaits n’étaient bons qu’à revenir sur Terre pour connaître l’enfer, condamnés à tout recommencer. En espérant que le discernement les anime enfin !

Seuls restaient dans la poussière trois tabourets renversés. Ultimes supports sur lesquels les trois compères dégingandés avaient commis leur dernier acte blâmable. Ils connaissaient maintenant la noire sagesse de l’au-delà avant d’avoir peut-être l’opportunité de racheter leurs péchés.

Je restai sans voix. Mais pas de temps à perdre. La curiosité était la plus forte et mon regard se posa sur le troisième arbre, le plus chétif.

— À quoi pourra bien te servir ce pauvre avorton ? murmura Dieu avec une mimique taquine à mon adresse.

Et c’est là que le miracle se produisit (Dieu n’y était-il pas pour quelque chose ?).

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Le végétal le plus malingre s’avéra être destiné à accueillir les fatigués de vivre. Ceux qui rêvaient en XXL et quittaient sans regret la vie terrestre. Ils n’avaient pas leur place en enfer et n’attendaient rien du paradis… Alors Dieu, pour compenser, leur permit de devenir allumeurs de réverbères.

Chaque soir, à la nuit tombante, ils suivraient ainsi leur berger. Ils s’allumeraient et clignoteraient des paupières, comme de coquettes primesautières invétérées. De vraies stars. Des scintillements mélodieux et des perspectives discrètement évoquées…

« Ne craignez rien ! Nous sommes chargés de vous guider ! »

« Qu’est-ce qu’elle a la mer de la tranquillité à s’agiter comme ça ? Quel spectacle de là-haut ! »

« Vous nous verrez parfois, certains soirs d’été, filer à toute allure et traverser le ciel d’un bout à l’autre. Peut-être même entendrez-vous nos rires ! »

Les apparences sont parfois trompeuses. La vocation de l’arbre chétif, l’Arbre de l’Espoir, le prouvait une fois de plus. J’étais rassuré, le plus petit des trois, le plus insignifiant de prime abord, avait un rôle tout aussi important quant au sort des trépassés et, grâce à lui, les cieux seraient encore, pour les siècles à venir, parsemés d’étoiles…

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— Es-tu content ? me demanda Dieu d’une voix douce. Tu as maintenant trois aides efficaces, trois arbres à qui je donne la vie éternelle… Ils t’aideront à séparer le bon grain de l’ivraie…

Si seulement l’arbre de mort pouvait devenir inutile, songeai-je en mon for intérieur, quelque peu désappointé par le volume des données qu’il produisait constamment…

— Tu pourras ainsi te consacrer pleinement à la bonne tenue de tes registres maintenant, ils s’occuperont du reste pour toi ! ajouta le Père doctement, non sans dissimuler une légère pointe de satisfaction.

Tiens, un petit péché d’orgueil, ne puis-je m’empêcher de penser.

— Mais… Les étoiles ! Je voudrais comprendre… Et si…, ajoutai-je en souriant.

—  Sans doute une soif d’ailleurs…, me répondit Dieu sans attendre la fin de ma question. Une faim de liberté infinie. Et en profiter pour soulager la peine de son prochain, n’est-ce pas valorisant ?

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Enfin, la nuit s’enfuit à pas feutrés. Avec des mimiques de danseuses étoiles, la lune quitta la scène comme à regret alors que Dieu s’évanouit dans une brume opalescente, me laissant, avec l’aide octroyée pour me soulager, poursuivre ma lourde et pénible tâche…

FIN

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