Trésor de guerre, par Francis Ash

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Sonia ouvre les yeux. Tapie dans les caves du collège, dans le noir, elle n’a pas été vue de toute la nuit. Une foule de sensations se mélangent en elle, plus fortes les unes que les autres. Ses jambes, pourtant jeunes et vigoureuses, peinent à la porter quand elle se relève. Elle observe ses mains, fines et petites. Elle n’a encore que quinze ans, porte une tenue de collégienne traditionnelle. Sa jupe à motifs écossais tombe sur ses genoux, ses souliers vernis sont couverts de poussière. Elle ne peut pas sortir ainsi, elle se ferait aussitôt remarquer. En 1964, les tenues incorrectes sont vivement réprimées. Sa montre affiche 7h30. Encore trente minutes avant le début du cours. Elle plie et déplie ses jambes, puis ses bras. Son cou craque un peu quand elle tourne la tête. Déjà, son cœur palpite. Seul le visage de Justin lui revient, avec sa coupe au bol, ses yeux fins et brillants et son sourire charmeur. Il faut que les autres noms lui reviennent rapidement si elle veut faire illusion. Elle se doute que ce ne sera pas le cas.

La jeune fille ouvre son cartable et en sort le grand chiffon qui entoure sa dague et son fourreau. Par des gestes précis et minutieux, elle s’époussette. La tenture très douce dans laquelle elle s’est emmitouflée a protégé ses vêtements. Dans quelques minutes, elle sera prête. Son regard se perd dans les ténèbres de la petite salle, en direction des escaliers. Son souffle est court. Elle sait ce qu’elle doit faire, mais ignore si elle y parviendra.

#

Main dans la main, Justin et Sonia s’aventurèrent au fond de la cour. À l’opposé, le surveillant général observait les rangs de collégiens qui sortaient de l’établissement. L’adolescent savait qu’il ne les verrait pas, mais Sonia hésitait. Elle se retournait, ses cheveux bruns portés par la brise de cette fin d’après-midi.

— Justin, attends, s’arrêta-t-elle à quelques mètres du mur. On ne devrait pas.

— De quoi tu as peur ?

Les yeux de la jeune fille s’arrêtèrent sur son sourire confiant. Ses mains se portèrent sur son menton.

— On va nous voir ! Tu imagines ce que vont dire mes parents ?

— Si on reste là à discuter, on va finir par nous voir, c’est sûr. Alors, suis-moi, on y est presque.

Justin attrapa la main de la jeune fille et l’attira avec lui. Le mur du fond de la cour, couvert de lierre, se perdait dans l’ombre du bâtiment principal. Deux grands platanes lui servaient de repère. Il y avait toujours un pion pour se mettre là, pendant les récréations, comme pour cacher quelque chose. Ce détail avait attiré son attention. Alain et Jean l’avaient bien aidé lundi, quand il avait effectué sa première exploration. Ils jouaient très bien la comédie, surtout quand ils feignaient de se bagarrer. Le pion était allé les séparer, les deux copains l’avaient retenu plusieurs minutes. Justin s’était aventuré entre les platanes. Derrière le lierre qui ne tenait pas, les gros cubes de bois n’étaient pas scellés avec les pierres du vieux mur, il suffisait de les attraper avec le bout des doigts pour les faire bouger. Il ne les aurait pas crus aussi légers. Probablement du sapin.

Tous deux arrivèrent à l’endroit souhaité. Justin écarta ses cheveux blonds de ses yeux pour mieux voir. Pas question d’aller chez le coiffeur maintenant qu’il ressemblait enfin à John Lennon ! Personne en vue, comme il le prévoyait. Il poussa d’abord le cube du dessus. Il tomba doucement sur les mousses qui ornaient son passage secret. Il prit le deuxième et le tira vers lui, sur le béton. Sonia restait figée, comme prise de panique. Il aurait peut-être dû lui en dire plus, mais ça aurait gâché la surprise.

— Allez viens, l’invita-t-il. Tu verras, ça vaut le coup d’œil !

La jolie Sonia lui adressa enfin un timide sourire. Elle rabattit ses cheveux en arrière et plia les genoux pour passer. Elle disposait d’une ouverture de quatre-vingt centimètres de haut sur quarante de large, bien assez pour qu’une fille à la taille aussi fine puisse s’engouffrer. Sans prendre autant de précautions pour ne pas se salir, Justin la rejoignit et remit en place les cubes de bois. Il suffisait de les aligner sur les pierres pour que personne n’imagine qu’ils avaient bougé.

Sonia découvrit le couloir étroit, entre le muret de la cour et le mur du bâtiment principal. Des mousses poussaient de façon désordonnée, l’humidité imprimait son odeur tout autour d’eux et elle eut une grimace. Pourtant, elle fit quelques pas dans la bonne direction. Plus loin, l’aile est du bâtiment recouvrait le passage, le changeant en corridor.

— Qu’est-ce que tu as dit que c’était, comme bâtiment, ici ?

— Mon père dit que c’était un monastère. Il paraît qu’il date du XIIè siècle. Mais c’est pas ça le plus intéressant.

Il prit la main de Sonia. Cette fois, elle se laissa faire et lui rendit son étreinte. Son cœur se mit à battre plus vite. S’il s’était écouté, il l’aurait embrassée, là, tout de suite. Il en mourait d’envie depuis des semaines. Mais ça n’aurait pas eu autant d’effet. Il fallait qu’il patiente, quand elle verrait ça, elle serait tout à fait conquise.

— Le mieux, c’est que les Boches ont investi le bâtiment pendant la guerre.

Sonia se tourna vers lui, sourcils froncés.

— Tu veux dire : les Nazis ?

Il sourit à pleines dents.

— Ouais. Et sûrement pas les soldats de base. Tu vas comprendre.

Le couloir descendait en pente douce, les plongeant peu à peu dans les ténèbres. À l’abri du vent, il faisait doux pour un mois d’octobre. Le regard de Justin s’égara sur le cou de Sonia, que son chemisier laissait entrevoir. Il eut soudain très envie de l’y embrasser. Il ne rêvait que de la prendre dans ses bras, de goûter sa peau. Plus tard, ce serait le bon moment.

— On n’y voit plus rien du tout, lâcha Sonia.

— T’inquiète pas, on y est presque.

— Et t’es sûr qu’on va pouvoir sortir sans repasser par la cour ?

— Je l’ai encore fait hier !

Sonia sourit franchement. Ses yeux noisette le dévisagèrent. Non, pas encore. Bon sang qu’il en avait envie ! Mais non, pas maintenant.

Il sortit le Zippo de son grand-frère de sa poche et l’alluma. L’odeur de l’essence fit grimacer la jeune fille et elle agita sa main devant son nez. La porte était à moins de dix mètres. Bardée de métal à moitié rouillée, elle était impressionnante. À elle seule, elle donnait soudain une ambiance glaciale au corridor. Pourtant, Sonia ne ralentit pas. Que pouvait-elle bien avoir en tête, maintenant ? Ils s’arrêtèrent et Justin prit la clenche en fer forgé en main.

— Le plus beau, c’est qu’ils ne se sont même pas donné la peine de la verrouiller !

#

Il lui a fallu cinq minutes par soulier, mais ils brillent. Sonia sort son petit miroir circulaire, cerclé d’or fin et orné de pierres précieuses – des diamants, affirme Justin. Sa jupe n’est pas même fripée, sa veste à carreaux est impeccable. Ses chaussettes hautes de couleur noire n’ont pas pris la poussière. Elle ajuste son bandeau blanc dans ses cheveux bruns, s’assurant qu’ils ne dépassent pas trop. L’espace d’un bref instant, elle croise son regard dans le miroir et détourne aussitôt les yeux. Son cœur manque un battement et elle retient son souffle.

Non, tout va bien, cette fois.

Elle retourne le miroir et regarde son visage dans l’argent qui le compose. Bien sûr, son reflet est bien moins net que dans la glace, surtout avec ce blason dessiné en plein milieu, mais elle ne veut prendre aucun risque. Sonia observe ses joues légèrement rebondies d’adolescente, ses superbes cheveux soyeux, ses lèvres roses et lisses. Elle n’en revient toujours pas. Encore quinze minutes. Le surveillant général va ouvrir la grille du collège à 7h50, comme tous les matins. L’adolescente avance vers le muret et ses cubes de bois. Il ne faut pas qu’on la voie sortir de là, mais l’obscurité matinale devrait lui permettre de passer inaperçue. Elle n’a pas droit à l’erreur.

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Justin poussa la porte, prenant de fermes appuis au sol, l’épaule posée contre le métal noir. Dieu que cette fichue porte était lourde ! Au point que lundi, il l’avait crue verrouillée. S’il n’avait pas insisté, il aurait fait demi-tour, déçu d’avoir fait tout ce chemin pour rien. Une odeur de renfermé envahit l’air et Sonia poussa un petit cri de dégoût. Justin se rua à l’intérieur. Une épaisse couche de poussière parsemait le sol, seules les empreintes de ses pas témoignaient d’une activité récente à cet endroit. Une grande salle, voûtée, au sol irrégulier se dévoilait devant eux. Sonia mit les pieds sur le pas de la porte, tandis que Justin, zippo à la main, longeait le mur. Il tourna un interrupteur circulaire et de vieux néons hors d’âge éclairèrent une immense salle vide.

— C’est pour ça que tu m’as fait venir ? lui lança Sonia d’un ton réprobateur.

— Non, lui répondit-il en souriant.

Il se rendit au fond de la salle, où un escalier descendait encore plus profondément. Sans mot dire, il descendit les marches de pierre humide. Dans le silence, il entendait les pas de Sonia, lents et irréguliers. Malgré tout, elle le suivait. Il semblait à Justin qu’une fois la première porte franchie, il devenait impossible de faire demi-tour. Comme si ça attirait les gens qui venaient se perdre ici.

En bas de l’escalier, il n’y avait presque plus rien. La salle n’était qu’un petit réduit, menant à un coffre de pierre, construit à même la cave. Il faisait un peu moins d’un mètre de haut pour près du double de large. Une plaque de béton armé, fendue sur le coin en haut à gauche, en barrait l’accès. Il attendit que Sonia le rejoigne, le cœur battant la chamade, les yeux écarquillés. Elle ne savait pas ce qui l’attendait, mais lui, si.

Un premier soulier verni entra dans le halo de lumière que formait le briquet. Sonia, mains sur les cuisses, descendait lentement. Son regard scrutait chaque pierre, chaque recoin de cette minuscule salle. Elle semblait autant effrayée que captivée. Pas à pas, elle descendait, se focalisant sur la plaque de béton que Justin commençait à déplacer. La fente dans le coin supérieur gauche donnait assez de prise au garçon pour la bouger. Il devait y mettre tout le poids de son corps et se donner de l’élan. Comme la première fois, il prit garde à ce que ce couvercle improvisé ne tombe pas à terre, il aurait été incapable de le soulever pour le remettre. L’ouverture qu’il avait créée lui permettait de plonger les mains au fond du coffret. Il se redressa alors, et d’un geste de la main, invita Sonia à le rejoindre. Son sourire fendait largement son visage.

— Les dames d’abord, dit-il d’une voix enthousiaste.

Sonia approcha. Avant de plonger ses mains, elle regarda dans le coffret. Justin éclaira le fond avec son Zippo et un petit cri admiratif sortit de la bouche entrouverte de la jeune fille.

— Qu’est-ce qui brille comme ça ? demanda-t-elle sans détourner les yeux.

— De l’or, des pierres, des perles, de l’argenterie… Un vrai trésor de pirates !

— C’est pas possible ! s’exclama-t-elle en se penchant.

Alors, Justin plongea une main au fond du coffre et en exhiba un petit miroir, muni d’un manche en or, qu’il avait mis de côté pour elle. Il le tendit vers elle et, à cet instant, il n’aurait su dire ce qui brillait le plus, entre les yeux de Sonia et le cadre doré du miroir.

— Mon Dieu ! Mais c’est magnifique, Justin !

— Je suis sûr que c’est des diamants, tout autour.

Sonia admirait le miroir sous toutes ses coutures, ses doigts fins caressant l’or, les pierres blanches incrustées du cadre, les tresses dessinées sur le manche, à même le métal. Un miroir de princesse de contes de fées, avait songé le jeune garçon quand il l’avait découvert. Comme lui, elle ne se préoccupait pas de se mirer dans la glace. Son regard revenait maintenant vers lui, pétillant et émoustillé. Il n’avait jamais eu autant envie de poser ses lèvres sur les siennes.

Justin s’approcha d’elle, posa ses mains sur sa taille, encore plus fine qu’il ne l’aurait imaginée sous ce chemisier trop ample.

— Alors, ça valait le coup de me suivre ?

Elle ne prononça pas un mot, mais fit un grand « oui » de la tête. Sa main libre se posa sur son épaule et elle le laissa l’embrasser en fermant les yeux. Ses lèvres étaient douces et humides. Leurs langues se rencontrèrent brièvement, puis tous deux se goûtèrent plus longuement. Les mains de Justin s’aventurèrent dans le dos de Sonia, resserrant un peu son étreinte. Il faisait soudain très chaud dans cette vieille cave humide. Bientôt, il décolla son visage de la jeune fille. Il n’était pas le seul à avoir chaud, le visage de Sonia s’était empourpré. Justin eut un petit rire.

— Le rouge te va bien, lança-t-il.

— Oh, mince !

Elle leva son miroir et s’y regarda.

#

Par les interstices entre le bois et la pierre, Sonia observe la cour. Des dizaines d’ombres se meuvent et se rassemblent. Comme prévu, ils vont tous de l’autre côté, devant l’entrée du bâtiment des classes. Les lumières du préau, pâles et faibles, ne portent pas jusqu’au bout de la cour où elle se trouve. Il est 7h54.

Elle pousse les cubes de bois, ils tombent au sol dans un bruit feutré, mais le brouhaha émis par les centaines d’adolescents qui parlent le rend inaudible aux oreilles des pions qui les entourent. Sonia sent ses mâchoires se crisper à mesure que le temps avance. L’image de Justin se précise dans son esprit, minute après minute. Elle revoit ce sourire charmeur auquel elle n’a pas pu résister la veille. Accroupie, prenant garde que sa jupe ne traîne pas à terre, elle remet les cubes avec soin. Puis, d’un pas alerte elle se dirige sur la droite, du côté de la grille d’entrée. Elle doit faire croire qu’elle en vient, qu’elle est tout juste à l’heure. Pour le reste, elle avisera plus tard.

Arrivée sur la droite, à une trentaine de mètres de l’entrée, elle commence à courir en sens opposé. Un pion la voit et se tourne vers elle. Parmi les visages et les habits, anonymes, elle cherche Justin. Son seul repère parmi la foule, le seul qui pourra lui permettre de savoir qu’elle a trouvé la bonne classe.

— Sonia !

C’est une voix féminine qui l’appelle. Elle se tourne, voit une jeune fille rousse, grande et massive. Ses yeux sont écarquillés, comme si elle venait de voir un fantôme. Si elle savait…

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Pendant une poignée de secondes, Sonia tapota ses joues et son menton pour les rafraîchir, mais ses mains étaient moites et tièdes. Le baiser de Justin avait fait s’envoler son rythme cardiaque et transformé la fraîcheur ambiante en canicule. Puis elle croisa son regard dans la glace. Soudain, elle fut aimantée par ses yeux, captivée par leur reflet noisette. Autour d’elle, le décor révélé par le miroir changea en un éclair. Oubliée la cave du collège, elle se trouvait dans une chambre aux couleurs vives, mêlant le rose, le blanc crème et le rouge vif.

La panique la saisit, elle poussa un hurlement strident. Sa main serrait le manche en or de plus en plus fort, sans qu’elle puisse s’en empêcher. L’empreinte de la peur se gravait sur son visage. Ses membres se raidirent, elle fit un pas en arrière. Elle sentit la main de Justin sur la sienne, puis sur son visage. La voix du garçon criait son prénom. Ce n’était qu’un écho vague, lointain, alors qu’il se trouvait à quelques centimètres d’elle. Il essayait de lui faire détourner le regard, sans aucun succès.

Ses muscles devinrent douloureux, comme piqués par d’innombrables aiguilles. Elle fit un pas de plus en arrière et buta contre la première marche de l’escalier. Elle se sentit tomber en arrière, sans pouvoir arrêter son mouvement. Quelque chose de dur heurta l’arrière de sa tête.

Quand elle reprit connaissance, elle était encore dans cet étrange décor. Les murs étaient tapissés d’un papier représentant des lignes et des sphères, mélange disgracieux de vieux rose, rouge vif et blanc crème. Elle posa la main sur un tissu doux et s’aperçut qu’elle était dans un lit douillet. Sur le pan de mur derrière elle, des affiches flashy, des posters de gens qu’elle ne connaissait pas. Le souffle coupé par la surprise, elle s’apprêtait à hurler quand des pensées affluèrent en elle.

Elle s’appelait Line, avait quinze ans et allait au collège des Bénédictins. Elle avait refait la décoration de sa chambre pendant l’été, avec son cousin Nicolas.

Son cœur battit plus fort que jamais, menaçant de sortir de sa poitrine.

Le miroir !

En sursaut, elle se leva, cherchant le superbe objet d’or et de pierreries. Il n’était pas sur le lit, ni sur le parquet de la chambre. Elle fouilla partout, perdant peu à peu son entrain dans cette recherche. Sonia comprenait qu’elle n’était pas à sa place, tandis que Line se demandait pourquoi chercher ce miroir ringard. Sa coiffeuse, devant elle, était bien plus jolie et pratique que ce truc trop lourd. Sonia se demanda où était Justin. Line se demanda qui était ce Justin dont le prénom lui venait soudain à l’esprit. Une vive douleur dans sa tête la fit hurler. Ses doigts aux longs ongles se fermèrent contre ses tempes. Le vertige qui s’empara d’elle lui fit à nouveau perdre connaissance.

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Judith, la grande rouquine, abreuve Sonia de paroles et de questions dès qu’elle le peut. Sa disparition la veille a fait grand bruit, surtout quand Justin a expliqué à tout le monde qu’il l’avait vue s’enfuir en Renault Dauphine, avec un jeune homme, en direction de la forêt du Mormal, sur la route de Bavay. Tout le monde l’a cru, car tout le monde les savait proches l’un de l’autre. Les gendarmes semblent y avoir cru aussi, ce matin, quand ils l’ont interrogé devant le collège.

— Il a dit que t’étais sûrement en Belgique, maintenant.

— C’est ce qui était prévu, répond Sonia d’un ton laconique.

À son tour de broder un peu. Auprès de cette bavarde de Judith, elle peut s’épancher largement. La rouquine a un goût prononcé pour le mélo, elle s’en souvient maintenant qu’elle est à son contact. Une foule de souvenirs lui reviennent, encore imprécis. Une de ses amies a un grand frère. Il possède une Renault Dauphine, il en est particulièrement fier. Elle ne se rappelle pas encore de leurs prénoms, mais ça n’est pas très important.

Alors, le temps de cette journée, elle raconte que son père n’a pas apprécié d’apprendre qu’elle était trop proche de Justin. Il a entendu une conversation entre elle et une amie d’enfance. Ils se sont querellés, le père de Sonia lui interdisant strictement de revoir le beau blond, menaçant même de la faire changer d’école pour un établissement qui ne soit pas mixte.

C’est pour ça qu’avec le grand frère de cette copine d’enfance, ils sont partis. Ils voulaient se rendre à Mons, de l’autre côté de la frontière, mais d’abord, passer par Bellignies, le village où le père de son amie a sa ferme. Arrivés là, Sonia n’avait plus tellement envie de partir en Belgique, elle était très fatiguée. La ferme n’ayant pas le téléphone, elle n’a pu appeler personne. Le reste se réglera ce soir avec ses parents.

— Oh ben j’espère bien que tu ne changeras pas d’école ! lui lance Judith avec de grands yeux humides.

— J’espère aussi, lui répond Sonia sur le ton de la confidence. Mais surtout, Judith, il faut que tu gardes tout ça pour toi. Si toute la classe l’apprend, ça va encore énerver mon père.

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Sonia reprit connaissance devant un écran brillant, coloré, fourmillant de lettres. Il lui fallut quelques secondes pour s’habituer à la luminosité, reconnaître les lettres trop petites. Deux phrases se répétait sans fin dans son esprit : « Une adolescente a été retrouvée morte, en habit de collégienne des années soixante. Elle s’appelait Sonia Ducamp. »

Les lettres étaient floues et sa lecture difficile. Son regard balaya l’écran, plus petit qu’un poste de télévision. Tout en haut, sur fond blanc, elle lisait « www.lavoixdunord.fr ». Juste en dessous, plusieurs onglets garnissaient le haut, intitulés « Région », « Sport », « Économie » et autres. Puis, en très gros caractères, un titre : « Un trésor et un corps retrouvés dans les caves du collège des Bénédictins. » Ses mains se crispèrent, son index droit émit un petit cliquetis et, soudain, le texte et la photo du collège se trouvèrent entouré d’un halo bleu. Bouche entrouverte, elle posa le regard sur sa main. La chose fripée aux ongles cassants et outrageusement garnis de bleu ne pouvait pas être sa main ! L’objet noir, de forme semi-ovoïde qu’elle tenait était…

La souris.

Une vive quinte de toux la plia en deux. Elle se redressa, bave aux lèvres, douleur étouffante au ventre. Le souffle court, elle poussa un râle grave, enroué, celui d’une vieille femme. La vieille main ridée, qu’elle n’acceptait pas encore comme la sienne, agrippa un paquet de mouchoirs en papier en tremblant. Tandis qu’elle essuyait sa bouche et son menton, ses esprits s’éclaircissaient peu à peu. La dernière fois qu’elle avait eu conscience d’être Sonia, elle avait quinze ans. Aujourd’hui, devant cet appareil futuriste que seule la science-fiction aurait pu inventer, elle était une vieille femme. Son regard se posa sur le bas de l’écran, où une paire de lunettes aux branches déployées attira son attention. Sans y penser, elle les chaussa et sa vision redevint nette.

L’article expliquait que le monastère avait abandonné sa fonction de collège trois ans plus tôt, en 2012. Cette date la fit frémir, et un nouveau toussotement vint agiter son corps. Rendu à l’état, le bâtiment avait été examiné, vidé, et l’accès au couloir, puis à la cave, avaient été trouvés. Les fonctionnaires territoriaux avaient mis à jour un trésor, pillé par les nazis lors de l’occupation aux familles nobles de la région et entreposé dans cette cave jusqu’à ce que Justin et elle le trouve. Pourtant, l’article ne mentionnait qu’un seul cadavre : le sien.

Sonia Ducamp était décédée le jeudi 15 octobre 1964. Cinquante-et-un ans plus tôt. Cette fois, ce furent de puissants sanglots qui secouèrent tout son être.

#

Enfin, la fin de la journée de cours arrive. Judith l’a accaparée toute la matinée et même le midi, où Sonia a dévoré comme un ogre. Ce n’est qu’à la récréation de l’après-midi qu’elle a enfin pu prendre Justin à part. Son regard était un mélange d’incrédulité et de satisfaction, mais il n’a jamais été aussi blême. Le sourire ravageur qu’il a toujours affiché s’est effacé depuis qu’il l’a vue ce matin.

Les deux marchent côte à côte, longeant le fond de la cour, là où il n’y a que peu d’élèves. Elle ne dispose que de dix minutes pour le convaincre et n’aura pas de deuxième chance.

La première minute est gaspillée par le silence de Justin, qui cherche à prendre la parole mais n’y parvient pas. Il bredouille des « euh » et des « Sonia » sans rien mettre après.

— Pourquoi tu es parti sans moi ? demande enfin la jeune fille.

Il déglutit bruyamment, sa main fait crisser la poignée en cuir de son cartable.

— J’avais pris ton pouls. J’étais certain de l’avoir bien fait, je m’y suis repris à trois fois. Tu… Tu étais….

Elle le regarde dans le fond des yeux, la frayeur se lit encore sur son visage. Oui, bien sûr, elle était morte.

— J’étais évanouie. Je crois que c’est quand ma tête a cogné l’escalier, j’ai une belle bosse maintenant.

Incrédule, Justin porte la main sur l’arrière de sa tête. Elle attrape ses doigts et le guide.

— Doucement, ça fait mal !

— D’accord, acquiesce-t-il.

Malgré le tiraillement que provoque le contact de ses doigts, elle le laisse faire. Son regard change, le jeune garçon reprend des couleurs.

— Oh bon dieu, tu ne sais pas comme j’ai eu peur !

— Je me doute !

— Je ne pouvais pas dire ça aux gendarmes, tu comprends ?

Son débit devient plus rapide, il parle un peu plus fort.

— Je… Enfin, de toute façon, comme je te pensais morte, ils ne pouvaient rien faire pour toi, d’accord ? Alors, ben… Il fallait bien que je dise quelque chose. Puis je sais pas pourquoi, j’ai repensé à ta copine Clothilde, à son frère Alban… Et j’ai monté un truc comme ça, sans donner leurs noms, évidemment. Mais je savais qu’Alban avait une Renault Dauphine noire, tu m’en as parlé plein de fois. Tout ce que j’ai dit c’est que t’étais partie avec un jeune homme qui avait cette voiture.

Un nouveau souvenir lui revient. Clothilde, Alban et elle sont souvent allés se promener dans cette voiture. Elle aime être en voiture, surtout à l’avant. Elle a hâte de pouvoir passer son permis de conduire, elle aussi, mais ce ne sera pas avant six ans.

— Oui, je sais, répond-elle simplement. J’ai confirmé ce que tu as dit.

Ils marquent un long silence, continuant à marcher côté à côté. Elle attrape discrètement sa main entre ses doigts, Justin lui rend son étreinte.

— Alors tu ne m’en veux pas ?

— Bien sûr que non, lui répond-elle en se forçant à sourire.

Son cœur bat à une vitesse invraisemblable. Elle doit se retenir pour ne pas serre plus fort ses doigts, elle serait capable de les lui briser, juste pour le plaisir.

— Avec tout ça, on n’a pas fini ce qu’on avait commencé, relance-t-elle en regardant le béton de la cour.

Il marque un silence. Sonia n’est pas capable de tourner les yeux vers lui, à cet instant précis. Si Justin croisait son regard, rempli de rage et de rancœur, tout serait fichu.

— Tu veux qu’on y retourne ce soir ?

— Oui ! Et puis j’ai découvert d’autres trucs, tu verras, c’est fascinant !

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Pendant les semaines qui suivirent, Line ne chercha pas à repousser la personnalité de Sonia, bien au contraire. La quinquagénaire lui ouvrit les portes de son esprit, de ses souvenirs. Sonia eut l’étrange et dérangeante sensation de vivre un film, comme si, pendant ces quarante années, elle avait été au cinéma.

Nicolas, son cousin de trois ans son aîné, l’avait violée dans sa belle chambre fraîchement décorée, à peine quelques jours après l’incident du miroir. Il l’avait mise enceinte. Ses parents, furieux, n’avaient pas cru une seule seconde à son histoire de viol ; Nicolas et Line se connaissaient depuis la petite enfance. Ils passaient trop de temps ensemble et s’entendaient trop bien pour qu’il ait pu la violer. Non, elle avait aguiché ce pauvre garçon, comme la chair est faible, il n’avait pas résisté et puis voilà tout. Pas question de l’obliger à l’épouser, tout juste lui avaient-ils proposé de le faire, du bout des lèvres, devant une Line en pleurs. Bien sûr, il avait refusé.

Dès ses seize ans, cinq mois plus tard, ses études s’achevèrent, sans même un brevet d’enseignement général en poche. Elle fut caissière, magasinière, puis de nouveau caissière. Line se maria deux fois, ne parvenant à attirer à elle que des hommes peu soucieux de l’aider à élever son enfant. Son dernier mari, Gérard, la battait quand il était ivre. Il trouva la mort dans un accident de voiture en 2002. Depuis, elle préféra rester seule.

Son tabagisme lui valait aujourd’hui un état de santé médiocre. Des maux de gorge fréquents, de grosses toux lourdes de goudron entassé dans ses poumons l’angoissaient. De plus en plus malade, mais refusant de se livrer à des examens poussés par peur de se savoir condamnée, elle avait multiplié les arrêts pour maladie, se mettant ainsi en première lignes des gens à renvoyer en cas de difficultés financières. Quelques semaines plus tôt, elle avait été licenciée par la chaîne de magasins qui l’avait employée ces vingt-trois dernières années.

Le retour de Sonia sonnait pour la vieille femme comme une délivrance. Line considérait depuis bien longtemps que sa vie était terminée. Depuis qu’elle avait accouché de Romain, son fils qui n’avait pas donné signe de vie depuis plus la mort de son père. Elle fit comprendre à la jeune adolescente que, maintenant, tout ce qu’elle savait, connaissait et possédait lui appartenait. Ce n’était pas grand-chose eux yeux de Line, mais pour Sonia, cela représentait quarante années de connaissance de la vie. À son tour, elle devenait une quinquagénaire.

Le décès de la mère de Line, dernière survivante de ses parents, lui avait permis de récupérer quelques vieilleries, dont son miroir doré. Jadis, son père le lui avait confisqué après une nouvelle crise de migraine, pensant qu’il contenait un métal auquel la jeune fille faisait des allergies. Le père de Nicolas, Helmut, le lui avait offert pour ses treize ans. Helmut prétendait qu’il était précieux. Le père de Line affirmait que c’était du plomb peint en jaune avec des strass et qu’elle souffrait de saturnisme. Peu lui importait que sa fille ne l’ait jamais porté à sa bouche, compte tenu du poids élevé de l’objet, il avait été désigné coupable. Surtout que c’était le cadeau d’un boche !

Sonia se rendit bientôt compte qu’elle avait presque tout oublié d’elle-même. Seuls lui revenaient son prénom, celui de Justin et des souvenirs lointains de son escapade dans le corridor. Internet lui permit de retrouver la photo de sa classe, prise la semaine précédant sa mort. Elle se reconnut, souriante, vêtue de l’éternelle jupe à motifs écossais cousue par sa mère. Justin était juste derrière elle, souriant et magnétique, sa coupe à la Lennon à peine décoiffée par la brise qui soufflait ce matin-là. Les autres visages ne lui évoquèrent pas même un prénom.

La sourde colère qu’elle nourrit alors n’y changea rien. Sa vie de Sonia était effacée, l’existence de Line n’était, heureusement, pas la sienne. Bientôt, ce corps usé et maltraité l’abandonnerait. Elle mourrait sans même avoir vécu.

Son seul espoir résidait dans ce miroir, exactement le même que celui que Justin lui avait offert. Sur le dos de la glace, gravées en traits d’argent sur fond noir, les armoiries attirèrent son regard. Comme l’article de la Voix du Nord le mentionnait, il appartenait sans doute à une famille noble issue des Flandres. Pourtant ce blason semblait inconnu des héraldistes. Le même objet ne pouvait pas exister à son époque, en 1964, et à l’époque où Line avait quinze ans, en 1975. Quand elle se saisit du bijou, un frisson la glaça de pied en cap. La dernière fois qu’elle s’y était mirée, elle y avait laissé une vie entière. Que se produirait-il si elle retentait l’expérience ? Se retrouverait-elle plongée dans le corps de quelqu’un d’autre, à une autre époque, pour oublier à nouveau qui elle était vraiment ? Combien y avait-il de miroirs identiques ?

Ces pensées lui firent reposer le miroir sur la tablette du bureau en pin. Quand son regard croisa à nouveau ces vieilles mains, qu’elle ne pouvait pas supporter, elle songea qu’en fin de compte, elle avait peut-être plus à perdre qu’à gagner. Une intuition l’invitait à tenter l’expérience.

Sonia ferma les yeux, laissant ses doigts se refermer sur le manche en métal précieux. Son poignet se tourna à cent quatre-vingt degrés pendant qu’elle prenait une profonde inspiration. Elle sentit un tremblement agiter son bras, l’angoisse fit monter un long frisson le long de son dos. Elle souffla lentement, puis reprit son souffle. Quand ses poumons furent emplis d’air, elle ouvrit les yeux. Le miroir lui rendit son regard et, une fois de plus, elle ne put s’en détacher. Autour d’elle, le papier peint ocre sans âge s’obscurcit, virant au noir. Les motifs de feuilles et de fleurs en papier gaufré blanc disparurent, remplacés par des traits horizontaux, irréguliers. Elle cria, manquant de s’étouffer. Ses membres se raidirent, irradiant une douleur intense dans tout son corps. Elle se sentit partir en arrière. Sa nuque percuta quelque chose de dur.

Quand ses yeux se rouvrirent, le miroir était toujours dans sa main. Elle gisait sur l’escalier de pierre, dans la cave humide du monastère. L’arrière de sa tête lui provoquait un élancement douloureux. Pire que tout : elle était seule. Elle poussa sur ses bras pour se redresser. Devant elle, le coffret intégré au mur béait, Justin ne l’avait pas refermé. Il n’avait pas non plus éteint le néon de la grande salle du dessus, dont la lumière permettait de se repérer. Il avait sans doute pris la fuite en s’apercevant qu’elle ne bougeait plus. Combien de temps était-elle restée allongée sur cet escalier ?

Son dos était douloureux, particulièrement au niveau des lombaires et des omoplates. Sonia se leva, au milieu de la cave. Sa montre indiquait déjà vingt-deux heures. Il ne faisait pas tellement froid, mais elle avait très faim. Elle regarda le dos du miroir, pour y voir les mêmes armoiries : un blason avec deux cercles séparés par deux bandes formant une croix.

Elle posa le miroir et fouilla dans le coffret, en quête d’autres objets portant le même symbole. Le trésor mis à jour par Justin était impressionnant : beaucoup d’objets en or, des coupes, assiettes, bijoux. Des pierres précieuses y étaient enchâssées. Pourtant, aucun d’eux ne portait ces armoiries. La plupart n’en portait aucune. La jeune fille ne trouva que deux objets susceptibles de lui servir. Le premier, enveloppé dans un sac de tissu épais, était une étoffe de soie épaisse et chaude, de couleur bleue. Le sac lui avait permis de ne pas prendre la poussière pendant ce long séjour en cave. Le second était une dague dans son fourreau en cuir garni d’or. La lame était encore affûtée, elle en éprouva le tranchant sur un coin de la couverture.

Sonia ne se souvenait toujours pas de sa vie de 1964. Impossible pour elle de savoir où vivaient ses parents. Sans doute lanceraient-ils des recherches très vite. L’histoire lui permettait de savoir que celles-ci seraient infructueuses. Peut-être Justin guiderait-il les gendarmes sur de fausses pistes. Au moins avait-elle la possibilité de reconstruire sa vie. Elle était jeune, jolie, en bonne santé et connaissait bien plus de choses que les autres adolescentes de son âge. Si elle voyait ses parents, elle se souviendrait d’eux, sans aucun doute. Elle pourrait toujours dire la vérité à propos de Justin et son escapade.

Pourtant, cette idée lui laissait un goût amer. Certes, le beau Justin se ferait sans doute renvoyer de l’école, mais ce ne serait rien par rapport à ce qu’il lui avait coûté. La perte de ses souvenirs, remplacés par ceux de Line. Cette sensation d’avoir un corps d’emprunt, sans rapport avec son vécu, le poids des quarante années passées dans l’oubli le plus total. Personne au monde ne pouvait comprendre son impression. Mais elle brûlait d’envie de la partager avec lui.

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C’est au moins la vingtième fois qu’il lui demande ce qu’elle a découvert d’autre. Elle s’est contentée de répondre « tu verras », toujours sur le même ton mystérieux, avec un sourire en coin. Ce gamin est vraiment plus bête que méchant, juge-t-elle maintenant. Elle le tient par la main tandis qu’ils arpentent une fois encore le corridor. Ses mains sont moites, son excitation est palpable. Justin la sent, lui aussi, mais l’interprète à sa manière. Comme pour lui donner raison, elle ouvre un bouton de son chemiser. Les tenues des collégiens des années soixante ne sont vraiment pas affriolantes ! Si ce garçon voyait les gens de l’époque de Line, il deviendrait fou.

Dès qu’ils passent la porte, Justin la serre contre elle et l’embrasse maladroitement. Elle passe une main derrière sa tête et le serre contre lui en glissant sa langue dans sa bouche. Il faut lui donner ce qu’il veut, sinon elle ne parviendra pas à ses fins.

Au bout de quelques minutes, après avoir goûté ses lèvres et son cou, le garçon semble rassasié, du moins pour le moment. Elle l’entraîne dans la deuxième cave, la salle au trésor. La lumière de son Zippo lui permet vite de voir la superbe tenture de soie bleue.

— Waow ! Superbe !

— Et bien chaude, lui répond Sonia derrière lui.

— Tu as dormi là-dedans ? Mais pourquoi t’es pas rentrée chez tes parents ? demande-t-il en prenant l’étoffe à pleines mains.

Sonia pose son cartable et en extrait le miroir, puis s’approche de Justin. Elle se glisse à côté de lui, il la prend par la taille.

— J’aurais pas su quoi dire, répond-elle. Puis il y a le miroir… Il a quelque chose de fascinant. Tu t’es regardé dedans ?

— Non, répond Justin. J’étais trop occupé à regarder les diamants et l’or !

— Alors essaye. Regarde-toi bien dans le blanc des yeux, tu vas voir.

Il lui adresse à nouveau son superbe sourire. Même maintenant, elle reconnaît qu’il a du charme, ce petit con. Elle s’en veut un peu moins de s’être laissée séduire.

Justin tourne son visage vers le reflet que lui renvoie la glace. Soudain, il se fige et pousse un petit cri étouffé. Voilà, ça y est, ça commence. Les couleurs de son visage s’affadissent, sa main se crispe sur le manque en or. Ses yeux s’exorbitent, et Sonia s’écarte de lui. Il crie plus fort, tandis qu’elle sort la dague qu’elle a réussi à dissimuler dans son cartable, sous les livres et les papiers. Elle monte quelques marches et l’observe. Tous ses membres sont crispés, on le croirait monté sur des bâtons, comme un pantin inarticulé. Il fait un premier pas en arrière. Au second, il bute sur la première marche et tombe à la renverse. Sa tête percute durement la pierre. Pendant un court instant, ses yeux se révulsent, puis ses paupières se ferment. Son poing aussi tape l’escalier, mais ne lâche pas le miroir.

Elle descend les marches, un sourire aux lèvres, et prend son pouls. Elle doit attendre plusieurs secondes avant de sentir quelque chose sur sa jugulaire. Son rythme cardiaque est très lent, mais régulier. Sonia comprend mieux pourquoi il l’a crue morte.

— Voilà, maintenant c’est ton tour, lui lance-t-elle d’un ton glacial.

Elle tire la dague de son fourreau. Ses narines s’écartent sous l’effet de sa rage, ses lèvres se retroussent. Un seul coup en plein cœur aurait suffi à l’empêcher de revenir. Elle lui assénera une vingtaine.

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Nicolas Koenig est un garçon charmeur. Au début, il a beaucoup parlé de sa cousine Line. Maintenant qu’il fréquente la belle Sonia, cette jeune femme de vingt-cinq ans, il semble l’avoir oubliée. Il est blond, son sourire est ravageur et magnétique. Il dégage une assurance parfaite en toute circonstance. Il est le portrait craché de Justin.

Il a fallu des semaines pour qu’il lui parle du trésor de son père Helmut, un ancien SS qui, vers la fin de la guerre, a brusquement changé de camp. Il affirmait avoir été troublé en se voyant dans le miroir. Du jour au lendemain, le boucher sanguinaire semblait sincèrement vouloir expier ses fautes. Il a réussi à convaincre les résistants du nord de la France en leur livrant de précieuses informations sur les plans des nazis. Il leur parla de tout ce qu’il savait d’eux, de leur organisation, de leurs effectifs et de leurs projets.

La seule chose qu’il ne confessa jamais à ses nouveaux alliés concernait ces trésors de guerre, pillés dans les châteaux et chez les descendants des nobles des Flandres, de France ou de Belgique. Helmut y avait découvert deux miroirs parfaitement identiques qui l’avaient intrigué. Il n’avait pu emmener que l’un des deux, le second et le reste du trésor avait été emmené à Maubeuge, dans les caves d’un monastère. L’accès à la cave par le bâtiment principal avait été muré et bétonné à l’allemande, quelque chose de très solide, prévu pour résister aux bombardements alliés. Le seul accès était par la cour du monastère, derrière un muret de trois mètres de haut garni de lierre. Pour qu’on reconnaisse l’endroit, ils avaient dessiné une croix gammée rouge sur deux des pierres qu’ils avaient descellées. Sous le lierre, entre deux platanes, il fallait vraiment se pencher dessus pour l’apercevoir.

Helmut était convaincu que personne ne trouverait ce trésor, sauf si le monastère était vendu. Il garda ce miroir pendant longtemps et l’offrit finalement à la fille de sa sœur, la jeune Lise.

Son père finit par lui retirer cet objet. Quand Nicolas demanda à la mère de Lise de le lui prêter, elle accepta sans se faire prier. Elle avait fini, elle aussi, par être convaincue qu’il était en plomb peint en jaune, avec des strass incrustés.

Sonia récupéra le second miroir, le jour où Nicolas devait rendre visite à sa cousine, une belle brunette aux yeux noisette. Il disait souvent que Sonia était tout comme Lise, mais dix ans plus vieille. Elle n’eut pas de mal à le convaincre d’aller faire un tour à Maubeuge avec elle, pour voir si l’histoire de son père était vraie. Il l’aurait suivie n’importe où.

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Le neuf mai 2015, La Voix du Nord titre, en une des informations régionales : « Un trésor et deux corps retrouvés dans les caves du collège des Bénédictins. »

Pour l’anniversaire de l’armistice de la seconde guerre mondiale, des particuliers qui avaient racheté le monastère à l’état quelques mois plus tôt, retrouvèrent un trésor dans les caves du monastère des Bénédictins de Maubeuge. Mais ils y trouvèrent aussi deux cadavres.   L’un d’eux portait encore des traces de coups de couteau, nombreux et répétés. Le second s’était apparemment brisé la nuque en tombant dans les escaliers, sans doute au moment de sa fuite. Sonia jeta un regard satisfait sur ses deux miroirs en or. Plus aucun d’eux n’avait de surface vitrée. Elle prit en main celui qui présentait un coup sur le tour et se souvint du coup qu’elle avait asséné à Nicolas, pendant qu’il se penchait pour observer le trésor de guerre des nazis.

FIN

L’Auteur : Francis Ash, boulimique d’écriture à la Muse hyperactive, invente des histoires dès qu’il peut. Fantastique et Fantasy sont ses registres de prédilection depuis qu’il a pris la plume, voici bientôt vingt-cinq ans. Il travaille actuellement sur plusieurs projets de romans mais trouve toujours un moment pour écrire des nouvelles, quitte à se lever à 5h30 du matin.

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7 thoughts on “Trésor de guerre, par Francis Ash

  1. Miroir, miroir…. c’est toujours terrifiant, les miroirs ! Chouette histoire, que je relirai à tête reposée (et non fracassée contre un escalier… hum) maintenant que je connais la fin ! Cruelle Sonia…

  2. Absolument incroyable !!! J’ai du la relire deux fois pour bien la comprendre, mais je suis scotchée.

  3. Bonsoir Francis

    Alors, comme ça, Sonia ne lisait pas Asimov en 1964 ? psss.. ^^ Si ce n’est pas dommage.
    Alors, au début, je me suis dit qu’elle était un fantôme et un assassin. La seule chose qui me dérangeait, c’est que le chiffon autour de la dague paraissait propre.
    Finalement, je n’étais pas trop loin de la vérité.
    C’est en tout cas, un miroir avec un esprit frappeur, car ils meurent tous avec le crâne fendu ^^
    Le seul truc que je n’ai pas compris, c’est si Sonia s’était emparé de Line « ado » avant que celle-ci devienne vieille (c’est le langage de la « vieille » et les couleurs criardes de sa chambre à poster qui me font demander ça) et ce qui s’est passé entre cette possession et le moment où Line clique à la recherche d’info. (Il y aurait eu un trou mémoriel ? pourquoi ensuite Sonia se serait-elle remanifestée à l’esprit de Line ? Les deux filles ensemble ont été violées ? Line raconte/confie toute son expérience de vie à Sonia, ou cette dernière l’a acquis à cause d’être pendant des décennies une spectatrice ?)

    J’ai beaucoup sinon aimé le cynisme de Sonia quand elle revient dans son époque.
    Elle est dans l’esprit de la vengeance, même quand elle réalise que Julien n’avait pas tort de la croire morte vu le peu de signe de vie qu’elle devait manifester.
    Elle retrouve un peu d’humanité en débarrassant le monde de Nicolas, et ce faisant libérant Line du destin funeste qui l’attendait (et là, on a une boucle temporelle qui ne se ferme pas sur elle, mais ce n’est pas du tout important)

    Au niveau de l’écriture, je retrouve ton style net et précis. En revanche, les zones explicatives (surtout le passage sur le repenti nazi, car on finit de comprendre l’intérêt de subir les aléas de la vie déplorable de Line) ont un ton assez neutre et moyennement entraînant.
    Le reste des passages sont plutôt très efficace !

    Cela m’a fait plaisir de te lire, ça faisait longtemps !

    • Hello Andrea,

      ravi de te voir ici, merci de ta visite 🙂
      Tu avais presque vu juste sur Sonia, bravo ! Pour leur mort, je dirais à la Coluche : « c’est une bande de jeunes, y s’fendent la gueule ^^ »
      Pour te répondre : en effet, Sonia intègre le corps de Line quand celle-ci est ado, dans les seventies, puis disparaît de la conscience de son hôtesse jusqu’à ce qu’il soit fait mention de son nom dans le journal. Elle partage donc sa vie et, à son réveil, la connait déjà. Line a quand même un rôle, puisqu’elle oriente Sonia sur ce qui l’a marquée (d’où le petit résumé de sa vie.)
      En effet, cette nouvelle est moins travaillée que je l’aurais souhaité. Mais bon, les 24 heures ne sont pas extensibles.
      Ravi que cette lecture t’aie plu. Au plaisir de te lire à mon tour très bientôt 😉

  4. Wow ! Encore un long texte, je me demande comment vous avez fait pour produire à la fois en qualité et en quantité sur ces 24 heures (bon, c’est vrai, commencer dès 14h le samedi et non 8h le dimanche, ça doit aider ^^ ).
    En tout cas, voilà une terrible histoire, j’ai l’impression qu’au fil du texte, les personnalités de Line et Sonia se mélangent, pour ne plus former qu’une entité vengeresse…

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