Train vers le matin, par Miah Jullion

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

« … ‘chier… »

Jurer en se réveillant était une habitude dont Cicero n’arrivait pas à se débarrasser : où qu’il soit,  quel que soit l’heure ou le temps, il accueillait la réalité comme un charretier. Ankylosé par sa station assise prolongée, le jeune homme déplia ses longues jambes, fit craquer son cou, puis leva la tête vers le ciel, les yeux plissés. Il ne savait pas ce qui l’avait tiré du sommeil. La fraîcheur de la marche de pierre sous ses fesses, la truffe de Lucas dans son cou, les gouttes de pluie qui s’écrasaient à présent sur son front ? Une chose était certaine, il ne pouvait pas rester là. Son regard hagard se promena sur la rue autour de lui. Pas âme qui vive. Il lui semblait pourtant ne s’être assoupi qu’une seconde mais la nuit était presque tombée et les trottoirs désertés. Cicero massa sa cuisse rendue douloureuse par une crampe, puis s’accrocha à la rambarde pour se hisser avec difficulté. Lucas, comprenant que son maître se décidait enfin à bouger, se leva aussitôt avec un jappement de contentement. L’homme flatta la bonne grosse tête poilue de son chien et se pencha pour jeter un œil au gobelet qu’il avait posé devant lui avant de s’installer. Une pièce brillait au fond et il la fourra dans la poche de son jean usé. Toujours mieux que rien. Quand son sac pesa à nouveau sur son épaule raidie, il eut un regard complice pour l’animal qui l’observait avec espoir :

« Allez, on y va. »

Le duo solitaire remonta l’avenue principale. La pluie se réduisait pour l’instant à un crachin irritant mais Cicero savait qu’elle ne tarderait pas à grossir. Il voulait trouver un coin où s’abriter avant d’en arriver là. Après presque deux années à vivre dans la rue, il avait appris bon gré mal gré à lire les changements capricieux de la météo dans les mouvements du ciel, dans la lourdeur des nuages et les lourdeurs subites de l’atmosphère. Lucas était un bon indice aussi. À sa façon de s’agiter, son maître arrivait maintenant à déterminer si son chien sentait venir le froid ou avait simplement envie de chier.

Il n’était arrivé dans la ville que la veille mais elle ne lui semblait pas très grande. Il en eut rapidement confirmation quand il se retrouva à errer dans une zone à l’abandon. Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’il avait décidé de bouger ? Vingt minutes, une demi heure tout au plus. Et pourtant, la rue dans laquelle il remontait à présent semblait livrée à elle-même, moitié friche industrielle, moitié ex futur quartier d’habitation en réhabilitation. Cicero gardait l’œil et l’esprit ouvert, attentif. S’il ne trouvait pas à s’abriter par ici, c’est qu’il pouvait aussi bien se laisser crever sur le trottoir, il n’aurait pas survécu beaucoup plus longtemps. Aucun signe de vie mais il ne s’y trompait pas : le coin devait grouiller de types comme lui, à la recherche d’un coin peinard pour la nuit.

La plupart des bâtiments était cernée de palissades. Lucas en tête, maître et bête furetèrent longtemps autour des plus prometteurs sans trouver de passage. La nuit était bien installée à présent et la pluie tombait avec plus de franchise. Frissonnant, les bras enroulés autour de lui-même pour conserver un peu de chaleur, Cicero se détourna de la haute silhouette noire du bâtiment qui le narguait dans l’obscurité et regarda autour de lui.

Il y avait une lumière dans le lointain. Le jeune homme baissa les yeux sur son chien. Sous les poils plaqués contre les flancs et sur le museau, Cicero devina un regard plein de confiance qui le décida. À nouveau ils se mirent en marche et l’homme plissa les yeux. Ce n’était pas un lampadaire, les rares en fonctionnement culminaient bien plus haut que cette loupiote vacillante. Il espérait que ce ne soit pas non plus une habitation qui, bravant toutes les statistiques, résisterait à la désertion généralisée du quartier.

Les constructions qui se succédaient jusqu’alors sans discontinuer s’effacèrent soudain et le jeune homme eut la curieuse sensation que la nuit les avait avalés. Derrière le grillage qu’il longeait à présent, il n’y avait que les ténèbres. Cicero hâta le pas. Les grosses gouttes de pluie avaient trouvé un passage pour s’infiltrer dans son cou sous sa capuche et une rigole d’eau dégoulinait à présent dans son dos. La lumière avait disparu mais la silhouette sombre d’une bâtisse le surprit soudain. La main en visière, il prit un peu de champs pour l’observer. Une gare, du moins en eut-il l’impression. De petite taille, mais c’était ce que la forme générale des lieux lui évoquait, et il devinait l’horloge qui ornait le fronton au dessus des portes condamnées.

Sa main s’accrocha au grillage. Ce dernier se prolongeait et interdisait l’entrée du bâtiment. Impatient, décidé à ne pas se faire tremper plus longtemps cette nuit, Cicero s’employa à le secouer en divers endroits et finit par y dénicher une faiblesse. Le coin inférieur le plus proche de lui était déjà en partie soulevé et le jeune homme tira et poussa, tant et si bien qu’il finit par ménager un passage acceptable. Satisfait, il s’y glissa avec difficulté puis exhorta Lucas à le suivre. Le chien, ramassé sur le trottoir, grognait. Devant l’insistance de son maître, il finit malgré tout par accepter et Cicero repoussa une des planches vermoulues qui bloquaient encore l’entrée pour leur permettre de se mettre à l’abri.

Avec un soupir de soulagement, il fit tomber sa capuche. Comme il l’avait deviné de l’extérieur, l’endroit était de taille modeste. Les bourrasques s’engouffraient en sifflant par quelques carreaux cassés des verrières du plafond, tirant des grincements inquiétants à la structure. Par intermittence, la lueur de la lune parvenait à percer les nuages et découvrait les reliefs d’un hall vétuste. La petite cabine du chef de gare. Les sièges, en grande partie défoncés, de ce qui avait été la salle d’attente. Un vieux distributeur, mais pas de machines. Une horloge arrêtée. Le sol était couvert de débris et de feuilles mortes, sans doute charriées par le vent depuis les quais. Elles craquaient sous ses pieds alors qu’il s’avançait d’un pas prudent, sur le qui vive. Vu l’état du grillage, peut-être n’étaient-ils pas seuls. L’inspection fut rapide et sans résultat. Satisfait, le jeune homme quitta le seul et unique quai qu’il avait découvert, repassa sous les arcades qui y menaient et n’hésita pas longtemps avant de choisir son emplacement pour la nuit. Par chance, la porte de ce qui avait été l’antre du chef de gare n’était pas fermée.

L’homme et le chien s’installèrent à même le sol. L’endroit était exigu mais le battant refermé derrière eux, il y faisait presque bon. Cicero déroula son sac de couchage, sortit la serviette et s’essuya sommairement la tête avant de frictionner Lucas. Séché, l’animal lui parut de moins mauvaise humeur, mais une fois roulé en boule dans un coin, il refusa de bouger pour manger.

« Tu fais la gueule ou quoi ? »

Lui aussi était toujours frigorifié, mais un peu de patience ! Le quart de sandwich qu’il avait trouvé dans une poubelle l’après-midi fut vite englouti. Cicero gratta sa joue râpeuse et bailla. Son estomac grondait toujours. Se hissant sur ses pieds, il s’aventura, seul et grelottant, jusqu’au distributeur. Peine perdue, ce dernier était bel et bien vide et comme souvent, il dut s’enrouler dans son sac de couchage le ventre creux. Il faudrait qu’il se bouge un peu plus le cul demain, sinon Lucas allait vraiment finir par tomber malade.

« Merde… »

Quelle heure il pouvait être ? La bouche pâteuse, Cicero se leva, abandonnant la chaleur relative de sa couche et sortit sur le quai dans l’air frais de la nuit. Une brume légère semblait s’élevait de la pierre. La pluie avait cessé et la lune brillait dans un ciel nettoyé de ses lourds nuages. Elle ne lui semblait pas avoir beaucoup bougé depuis tout à l’heure, peut-être minuit ? Les yeux dans le vague, il se soulageait sur les rails quand un éclat au coin de son œil droit attira son attention. Le brouillard devenait plus dense mais difficile de s’y tromper. Une lumière. Cicero fronça les sourcils et remonta sa braguette. Qu’est-ce que c’était que ce merdier ? Le jeune homme scruta les alentours, tendit l’oreille, mais ne perçut que le bruit du vent. Au goût métallique dans sa bouche, il s’aperçut qu’il se mordait la lèvre jusqu’au sang et pesta intérieurement.

Pourtant, il n’y avait pas que le sifflement du vent. Il l’entendit alors qu’il se rapprochait. Comme un grincement métallique. Cicero serra dents et poings. Il y avait un moment qu’il n’avait pas vu de films d’horreur, mais il y trouvait quelques ressemblances déplaisantes avec sa situation. Il y avait bien une chaîne, qui se balançait lentement. Et au bout, une lanterne. Le jeune homme s’efforça de respirer calmement. Il fit volte-face, sonda la brume des yeux. Personne évidemment. Il aurait dû emmener Lucas. Le cœur battant, Cicero hésita puis regagna la cabine en jetant de fréquents coups d’œil autour de lui. Le chien releva la tête à son entrée et l’observa d’un air grave. Cicero glissa un œil par la fenêtre donnant sur le quai. La lanterne, une lueur floue à cette distance et dans la brume, était toujours là. Le jeune homme se glissa auprès de son compagnon, glissa ses mains dans le pelage épais. Deux ans à vivre dehors et il s’effrayait toujours d’une simple lanterne. La colère chassa la peur. Décidé à finir sa nuit, il referma les yeux.

« Putain ! »

Le vacarme était assourdissant. Réflexe de protection, Cicero se recroquevilla sur lui-même, les mains plaquées sur les oreilles. Son cœur battait la chamade et son réveil en sursaut le laissait encore confus. Qu’est-ce que c’était que ce barouf ? Après un temps qui lui parut infini, le roulement de tonnerre s’éloigna et mourut dans le lointain. Le jeune homme se redressa, hors d’haleine, et jeta un coup d’œil autour de lui. La cabine. La gare. Bordel, ce n’était que le passage d’un train. Il expira lentement et posa sa main sur la tête de Lucas, autant pour rassurer l’animal que pour se rassurer lui. Il n’avait pas pensé que si les lieux étaient abandonnés, la voie de chemin de fer, elle, était peut-être toujours utilisée.

Il tira le duvet jusqu’à son menton mais ne parvint pas à apaiser ses tremblements. Son chien s’était levé un instant pour se recoucher contre lui mais même sa chaleur ne parvenait plus à le réchauffer. Les yeux du jeune homme se fermèrent et il pria pour ne les rouvrir que quand le soleil serait revenu.

Le passage d’un nouveau train le fit à nouveau sursauter mais il se calma dès qu’il identifia le bruit. Serrant Lucas dans ses bras, il attendit pour tenter de se rendormir que la locomotive s’éloignât. Le vacarme lui semblait moins agressif que la première fois, jusqu’à ce qu’un crissement aigu lui égratignât les oreilles. Cicero s’assit d’un coup, les sourcils froncés. Comme lui, Lucas tendit l’oreille et un jappement lui échappa. Le maître et le chien tournèrent la tête vers le quai et à quatre pattes, Cicero rejoint la porte qui donnait directement sur l’extérieur pour l’entrebâiller. Un train était à quai. Le jeune homme avala sa salive. Lucas gémissait à présent et lui-même s’efforçait de ne pas paniquer devant la réaction de son chien. Les poings crispés sur le sol de pierre, il observa les wagons immobiles pendant de longues minutes. Personne n’en descendait, toutes les lumières étaient éteintes. Un train de nuit qui faisait une pause pour ne pas arriver à destination trop tôt ? Comme rien ne bougeait, il tourna la tête vers la tête du train mais la locomotive était perdue dans la brume.

Cicero prit sur lui-même pour se relever. Il n’allait pas rester caché dans coin, terrifié comme un gamin.

« Allez, Lucas, bouge ! »

Le chien jappa, geignit, mais devant la volonté évidente de son maître de faire face à l’engin, il suivit, entraîné par la poigne de Cicero dans la fourrure de son cou. Le jeune homme était conscient que sans la présence de son chien, il n’aurait peut-être pas osé sortir. Et pourtant, les tremblements de l’animal sous ses doigts n’étaient pas pour le rassurer.

Le wagon était vide. Dansant d’un pied sur l’autre devant la porte, Cicero regarda autour de lui. Pas de doute, ce compartiment là en tout cas était vide. La voiture semblait ancienne mais depuis le quai, il pouvait parfaitement apercevoir les rangées de banquettes désertes. Il remonta le long de la voie, s’arrêta devant la porte suivante, constata l’absence totale de présence humaine, ici aussi. Le jeune homme prit son courage à deux mains. Lucas eut un jappement quand sa main quitta sa fourrure pour attraper la rampe métallique mais Cicero ne faiblit pas et se hissa à l’intérieur. Il crut que la fidélité à toute épreuve de son chien prendrait fin ici mais après plusieurs aboiements déchirants, Lucas finit par le rejoindre. Le jeune homme posa un genou au sol près de lui pour caresser cette tête poilue au regard paniqué qui, malgré tout, restait à ses côtés.

Homme et chien remontèrent le train désert côte à côte. Ils n’y croisèrent personne, pas même les vestiges d’une présence. Les banquettes semblaient usées mais propres, les poubelles étaient vides, rien ne traînait. Dans le wagon de queue, Cicero se laissa tomber sur un siège, fatigué et perplexe. De l’intérieur, le train était moins inquiétant. Simplement… vieux, et vide. Lucas posa la tête sur ses genoux et le jeune homme ferma les yeux.

Une lumière vive. Cicero cilla, plissa les paupières et finit par les soulever. Le soleil. Quand son pied retrouva enfin le quai, Lucas sur les talons, le jeune homme promena son regard halluciné sur les lieux. Pressée, une femme le repoussa sans ménagement pour monter dans le wagon, bientôt suivie d’une famille chargée de lourdes valises. Un groupe d’écoliers en culottes courtes attendait en bavardant, surveillé par un homme à képi au sourcil sévère. Son regard se leva vers l’horloge. Elle indiquait 8h29. Cicero battit des paupières et sursauta lorsque quelqu’un toussota près de lui.

« Hm hm !

— Hein ? »

Celui-ci aussi portait un képi, ainsi qu’une élégante moustache. Bouche bée, le jeune homme observa la main impérieuse tendue vers lui. Sans réfléchir, il y déposa la seule pièce qu’il avait dans la poche et l’autre s’éloigna sans demander son reste.

L’horloge au-dessus de sa tête sonna un coup.

« …’chier… »

FIN

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6 thoughts on “Train vers le matin, par Miah Jullion

    • Moui, ça finit un peu en eau de boudin hein ^^’ ? J’ai manqué de temps sur la fin. Merci beaucoup pour ta lecture en tout cas ^^ !

  1. J’ai bien aimé l’idée (quoique s’endormir dans un train soit un comportement à risque — dit la fille qui a déjà louper son arrêt à cause d’un sommeil trop profond). Mais, je suis restée sur ma faim. C’est vraiment dommage que tu n’aies pas eu le temps de la finir.

  2. J’aime toujours autant la manière dont tu écris mais oui, c’est dommage que tu n’ai pas eu le temps de finir, la prémisse était très intéressante : )

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