Sic itur ad astra, par François Manson

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 [24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

« Le vainqueur verra son vœu exaucé ! », avait proclamé le héraut impérial.

Vindictus se démenait pour rester en vie. Son corps n’était plus qu’une plaie. La chaleur du soleil cuisait sa chair à vif. Les mouches bourdonnaient comme des furies. Il ne sentait plus ses bras à force frapper ses adversaires. Seule la perspective de sortir enfin de ce cauchemar le maintenait encore debout.

Il avait triomphé d’un rétiaire et d’un lanceur de couteaux, décapité un autre gladiateur et embroché un adversaire sur son propre trident. Puis d’autres, et d’autres encore. Des monstres avaient déferlé. Mais il s’en était débarrassé aussi. Ensuite il avait vaincu un lion. Non sans y laisser la moitié du mollet gauche. Les acclamations de la foule l’avaient alors frappé de plein fouet. Pour la seconde fois, il avait levé les yeux, embrassé le cirque bondé, masse grouillante de visages et de bras, orgie de couleurs, tornade de bruits, de cris et de hurlements. Il avait vacillé et failli se faire surprendre par des sauvages. Des géants à la peau bleutée et aux poils roux ramenés d’un pays lointain, qui ne lui semblaient pas plus inhumains que les impériaux qui l’avaient réduit en esclavage. À présent, il triomphait du plus teigneux, un colosse à la crinière rouge et sang couleur émeraude. Ses milliers d’heures d’entraînement forcé portaient enfin leurs fruits.

Vindictus cracha des glaires sanglants, essuya d’un revers la sueur qui lui coulait dans les yeux. Ébloui par la lumière, il scruta l’arène. La foule l’acclamait, mais il n’entendait que les battements de son cœur, le crissement du sable sous ses sandales. Tous les esclaves bleus étaient morts ou agonisants. Il s’en voudrait plus tard. Quand il serait sain et sauf à bord de son vaisseau.

Soudain, il aperçut un vieillard qui se cachait derrière un des cadavres. Il marcha sur lui, pressé d’en finir. Mais au moment où il allait abattre son glaive sur le visage suppliant, le regard du vieil homme le transperça. Un brusque malaise le saisit. L’autre lui sauta à la gorge. Un réflexe le sauva. Une giclée de sang infect l’aspergea quand sa lame trancha membres et torse. Il rétablit son équilibre, secoua la tête pour chasser le vertige. Pas le moment de flancher.

Galvanisé par les hourras de la foule, il se traîna jusqu’à la tribune impériale, et leva les bras. Il laissa s’échapper un hurlement sauvage. Puis il courba l’échine et attendit le verdict.

La foule scandait son nom. C’était sa onzième victoire. On l’aimait. Jamais on ne lui accorderait sa liberté. Il devait demander autre chose.

Le moment fatidique.

Enfin l’empereur se dressa :

— Que désires-tu, étranger ? Tout ce que tu voudras, tu l’auras.

Vindictus sentit combien ces paroles coûtaient au maître des lieux. Il allait devoir faire vite et se méfier encore plus que d’habitude.

— Juste les affaires que l’on m’a prises lors de ma capture, Votre excellence, clama-t-il en prenant soin de ne pas défier l’empereur du regard.

Les traits durs de ce dernier se détendirent. Comme tout le monde, il avait craint que son meilleur combattant ne demande sa liberté, et alors adieu le spectacle et les revenus qui en découlaient.

— Accordé ! Qu’on les lui rende séance tenante !

Vindictus salua et gagna la sortie.

Sitôt lavé et pansé, il fut raccompagné dans ses appartements. Un soldat vint lui annoncer qu’il récupèrerait ses possessions le lendemain.

Partagé entre l’exaltation et l’épuisement, il toucha à peine à sa nourriture. Soudain, un vertige le terrassa. La pièce tournoya et il s’effondra. Salopards ! Quel naïf il avait été ! On l’avait empoisonné…

Il rouvrit les yeux dans une lumière rouge. Son crâne palpitait. Il se redressa, désorienté. Au-dessus de lui : un arbre gigantesque. Sous ses branches nues, des boules de lumière dorée en guise de fruits. Autour, une ville à perte de vue. Enchevêtrement de passerelles et d’espaces géométriques.

Aussitôt étreint par une peur inexplicable, il se mit à courir, persuadé que sa survie en dépendait. La ville était un gigantesque labyrinthe de bâtiments rectangulaires, d’artères rectilignes et désertes. Plus il courait, plus il s’égarait. Au bord de la panique, de plus en plus affolé, il finit par s’écrouler, épuisé. Le visage du vieux chaman à la peau bleue qui avait failli l’avoir dans l’arène surgit ça et là, apparaissant derrière chaque fenêtre. Il grimaçait un rire sardonique. Son ricanement lui mordit les tympans et se répercuta à l’infini sous son crâne. Il s’évanouit, persuadé que c’était la fin.

Au réveil, une solide migraine lui comprimait le cerveau. Il gisait sur sa couche, couvert d’une pellicule de transpiration aigre, dans ses quartiers sous le cirque géant, sa demeure depuis des mois. Sa prison. Sa mort assurée s’il ne récupérait pas toutes ses affaires comme on le lui avait promis. Il n’avait pas quitté ce monde arriéré. Il aurait donné un bras pour retrouver son vaisseau, son monde, la liberté et la civilisation. Il réprima un sanglot. Surtout, ne montrer aucun signe de faiblesse. Il l’avait appris à ses dépends.

Le visage de sa dernière victime lui revint en mémoire. Il lui avait fait quelque chose, c’était sûr. Mais quoi ? Un poison ? Une suggestion hypnotique ? Une malédiction ?

Il laissa son pouls et sa respiration revenir à la normale. Il avait l’impression de tout juste sortir de l’arène. Il se leva avec peine, appela un esclave, qui vint le laver et l’habiller. Après le départ de l’esclave, il se sentait mieux.

Mais aucun signe qu’on allait accéder à sa requête. Il aurait dû s’en douter, mais quand même, la déception lui nouait la gorge. Ses mains tremblaient s’il n’y prenait garde. Ses affaires avaient sûrement été réparties parmi les soudards qui l’avaient capturé, alors qu’il mourait de soif dans la steppe où sa navette en perdition s’était posée. Les retrouver relevait du pur fantasme. N’empêche, si jamais il remettait la main sur sa sacoche et son contenu… Il secoua la tête et chassa les pensées d’espoir qui risquaient de le submerger. Il avait presque oublié à quoi ressemblait son vaisseau, et c’était sans doute mieux ainsi. Comme qu’il en avait pris l’habitude depuis des mois, il donna à son corps d’autres sujets de préoccupation : il se livra à ses exercices physiques habituels.

Il engloutit un solide repas. L’esprit ailleurs. Toujours rien qui sorte de sa routine de gladiateur. Ne penser à rien d’autre devenait de plus en plus difficile.

Il consacra encore une paire d’heures à s’entraîner et à chasser les douleurs musculaires, avant de s’accorder du repos, mangea un en-cas et s’assit. Il attendait, le cœur battant.

En fin d’après-midi, alors que l’on commençait à allumer les lampes à huile, et qu’il n’en pouvait plus d’impatience, un soldat se présenta et déposa avec respect sur son bas-flanc ses hardes et son paquetage.

— Nous avons tout retrouvé, Noble Guerrier.

— Merci, officier.

Dès qu’il fut seul, il resta un long moment à contempler ces reliques d’une vie, incapable de croire en leur réalité. L’espoir lui fouaillait les tripes. Il finit par le laisser l’envahir. Il s’enferma dans le réduit des latrines et fit l’inventaire de ses biens, la peur au ventre.

Ses affaires avaient beaucoup souffert. Tout avait été inspecté, manipulé, ouvert ou démonté, froissé ou déchiré, mais tout était là, y compris le contenu de son sac. Ceux qui avaient récupéré ses appareils, inconnus ici, avaient cherché à en comprendre la fonction, mais rien ne leur permettait d’y parvenir. Leur société n’était pas assez avancée. En désespoir de cause, les soldats avaient dû se partager ses biens pour les garder comme bibelots ou les troquer. Les revoir, même abîmés, c’était presque comme regagner la civilisation, recouvrer sa véritable identité. Il en était arrivé au stade où il devait presque réfléchir pour se rappeler son nom. Frank Halter.

Il ouvrit fébrilement sa sacoche de survie, emmaillotée dans son petit sac à dos. Le produit miracle du docteur Altoso était toujours dans sa cachette, la doublure hermétique de la pochette, dans son blister indéchirable. Il posa le pouce sur le matériau doux et lisse, et ce dernier s’ouvrit avec un soupir infime. La pilule était grosse, rouge vif, et n’avait rien d’extraordinaire à première vue. Elle ne sentait rien. Frank déglutit et avala le comprimé du retour, sa bouée de sauvetage, l’espoir qui lui avait permis de tenir heure après heure, jour après jour, depuis des mois et des mois sur cette planète perdue et arriérée. Tant pis pour la navette, après des mois voire des années à rouiller en plein désert. Il n’aspirait plus qu’à une chose : rentrer chez lui. Retrouver son vaisseau !

Mais le comprimé de la dernière chance ne lui fit rien du tout. Cette déception faillit le rendre fou. Il sortit en trombe de ses toilettes primitives. Se jeta sur sa couche, la rage au cœur.

Soudain, une sensation désagréable. Comme un flottement. Des souvenirs d’apesanteur le poussèrent à ouvrir les yeux. Sa couche spartiate décollait du sol, les murs en pierres de taille ondulèrent et s’inclinèrent avant de s’écarter et de sombrer dans un océan de ténèbres.

Un mat perça le matelas de paille, poussa vers le ciel et se couvrit de voiles à la vitesse du haricot géant d’un très vieux conte. Le vent se leva, tourbillonna. Le tissu claqua.

Son lit devenu navire volant filait vers les étoiles comme s’il ne pesait plus rien. Il s’accrocha au mat, grisé par la vitesse. L’air fraîchit. Il voguait dans le ciel nocturne. Alors qu’il avait décollé en plein jour. Il croisa un château qui déchirait la brume, éclairé par la lune. Un château oublié de son enfance. Avec ses tours aux toits miroitants et, caché à l’intérieur, le sourire radieux de sa mère disparue. Le temps changea, la nuit recula devant le jour et il se posa sur le balcon élevé d’un palais surplombant la mer, sous un chaud soleil d’été.

Soudain tout disparut.

Il erra dans un labyrinthe de ténèbres durant une éternité. Chaque fois qu’il ouvrait une porte, il se retrouvait catapulté dans un moment précis de son passé. Il revécut son premier amour. Son diplôme. Son premier combat. Son premier mort. Son premier poste à bord d’un navire. Chaque étape de sa carrière. Chaque monde découvert. Chaque pays visité. La panne de sa navette. Sa capture. Les brimades. Le maton explosé contre une roue du char. Les fers. Les coups. L’entraînement. Ses combats dans l’arène. Le sable buvant le sang. Les monstres. Les hommes à peau bleue et crins rouges. La victoire enfin…

La douleur le rattrapa, comme si chacune de ses cellules éclatait. Il avait beau hurler, plus aucun muscle ne répondait. Ses os se liquéfiaient, sa chair s’évaporait. Il devenait de plus en plus minuscule. Sa conscience se rétractait comme pour échapper à son annihilation. En vain. Il sombra dans le néant.

Lorsqu’il s’éveilla, il avait réintégré sa couche règlementaire, dans la cabine de son vaisseau spatial, le Poséidon. Il l’avait presque oublié, durant ses longs mois d’esclavage. Néanmoins, il reconnut tout de suite la douceur soyeuse des tissus modernes, la précision de la lumière artificielle, l’odeur caractéristique de l’air recyclé, le plus doux des parfums désormais. Et deux ou trois objets personnels qui lui étaient devenus presque étrangers. Il faillit pleurer.

Mais sa brusque réapparition avait déclenché toutes les alarmes du bord. Il se rua sur la passerelle avant que tout ne se verrouille. Son arrivée en trombe médusa les membres de l’équipage, à commencer par ses officiers. Il faut dire qu’il était méconnaissable, vêtu à l’antique, basané, couturé de cicatrices. Et que sans doute tous le croyaient mort, crashé sur une lointaine planète peuplée de barbares frustes et sanguinaires.

— Ca-capitaine Halter ? s’exclama enfin Joclyne, son Second, tandis qu’il entrait en hâte son code personnel sur la commande manuelle de son fauteuil de commandement.

Mais la vue qu’il découvrit sur l’écran panoramique de la passerelle l’assit dans son siège, incapable de proférer un son, la gorge nouée par l’émotion. Il était vraiment sauvé ! Le Poséidon approchait de l’Œuf. Un havre de vie précieux. Sur le noir piqueté d’étoiles de l’espace, il se détachait comme une goutte d’eau géante dont le fond tapissé d’un dépôt métallique n’était rien d’autre que le nouveau berceau de l’Humanité. Il rentrait à la maison. Enfin !

Romano Altoso, le médecin de bord, surgit sur ces entrefaites, comme un diable de sa boîte, un appareil bizarre à la main, les yeux exorbités, le regard fou, les cheveux en bataille et un sourire énorme lui ouvrant toute la figure. Il braillait sans discontinuer, entre la stupéfaction et l’émerveillement :

— Ça a fonctionné ! Ça a fonctionné !

Aux regards que lui jetèrent soudain la plupart des officiers de quart, Frank comprit qu’il devait agir avec autant de prudence que de promptitude. Son retour ne suscitait pas l’enthousiasme qu’il avait fantasmé durant ses longs mois de captivité.

— On dirait, oui, lâcha-t-il froidement, ce qui eut pour effet de doucher l’enthousiasme du toubib.

Altoso resta planté devant le sas d’entrée, les bras ballants, ne sachant plus quelle attitude adopter.

Il l’ignora et se mit à pianoter sur les commandes de son fauteuil, pestant in petto contre ses doigts trop lents, déshabitués à cet exercice si anodin. Pour masquer ses véritables intentions, il donna une partie de ses ordres à haute voix.

— Journal de bord.

— Journal de bord. 10/05/138 a.d., répondit docilement la voix désincarnée du vaisseau.

— Moi, Frank Halter, le capitaine du Poséidon, ouvre une enquête officielle sur l’expédition vers XP 14 du Cygne. Que toutes les données s’y rapportant de près ou de loin soient immédiatement sécurisées et versées au dossier. Procédure d’analyse exhaustive dès que c’est fait. Sécurité maximale. Accès restreint à moi seul…

Tandis qu’il égrenait ses ordres, il ne put que constater l’effet produit sur certains officiers. Alors que la plupart le dévoraient encore des yeux pour s’assurer que ce sauvage débraillé était bien leur supérieur disparu, certains se jetèrent des regards inquiets, d’autres pâlirent. À commencer par Joclyne, dont les phalanges avaient blanchi, serrées sur le dossier de son siège ergonomique.

Malgré ses longs mois à survivre comme une bête sauvage, ses automatismes lui revenaient et ses doigts gourds validaient ses commandes sur le clavier virtuel, ajoutant les codes d’authentification et les mots de passe qui authentifiaient ses ordres tout en protégeant la procédure. Il ajouta tous les mots-clés qui lui passaient par la tête pour élargir les recherches de l’I.A. et croiser les données dans l’espoir de ne rien laisser passer. Il ne restait plus qu’à espérer… Encore. Mais il était devenu maître en la matière.

Sans qu’il en eût conscience, pendant que son corps souffrait sur Target-XP 14 du Cygne – Romania Altera, comme il l’avait baptisée en son for intérieur – une intuition avait fait son chemin dans son esprit. Sa conclusion venait de s’imposer, ou plus exactement, de lui exploser à la figure : sa navette d’exploration n’était pas tombée en panne toute seule. Mais il n’arrivait pas encore à comprendre quel rapport cela avait avec les géants bleus à poil rouge de l’arène impériale. Or ce rapport existait, il en était sûr et certain.

Oublieux de son staff qui dansait mal à l’aise d’un pied sur l’autre, suspendu à ses lèvres, il se perdit dans la lecture des rapports de mission, des comptes rendus d’entretiens, des enregistrements de conversations privées qui défilaient devant ses yeux. Car une autre certitude le tenaillait : il devait absolument découvrir ce qui se tramait avant d’aborder l’Œuf. Pourquoi ? Aucune idée. Mais un sentiment d’urgence l’avait saisi, pareil à celui qu’il éprouvait chaque fois qu’on le poussait sur le sable gorgé de sang du cirque. Et d’ailleurs, pourquoi le Poséidon retournait-il déjà au bercail ? La disparition de son capitaine n’aurait pas dû modifier un ordre de mission crucial pour la sécurité de l’Œuf…

Le temps englué reprit son cours avec la brutalité d’un crash aérien, quand plusieurs officiers se jetèrent sur lui sans avertissement.

Porté par une pesanteur moindre que sur Romania, il bondit de son fauteuil, non sans envoyer au tapis le plus proche de ses agresseurs, d’un double coup de pieds fouettés au visage. Il retomba derrière un autre, qu’il plia en deux alors qu’il se retournait, grâce à deux atémis au foie fulgurants. Il prit appui sur le dos de sa victime qui s’écroulait et asphyxia un troisième officier d’une manchette à la carotide, tandis qu’il balayait son Second, resté en retrait jusque là, mais qui venait brusquement de choisir son camp. À moins qu’il n’en eût été le chef depuis le début… Après tout, à qui profitait le crime ?

Joclyne se releva, partagé entre la surprise et la consternation. Ses hommes geignaient au sol, hors de combat.

Sa contre-attaque avait été si rapide et si violente que tout le monde était en état de choc.

Frank l’observait, à peine essoufflé. L’autre lui tournait autour, rendu circonspect par sa force de frappe.

Si tous les officiers recevaient le même entraînement martial et se frottaient régulièrement les uns aux autres dans la salle d’armes de leur vaisseau lorsque les missions duraient, Frank n’avait jamais brillé par ses talents de compétiteur. Il n’était pas mauvais et encaissait bien, sans plus. Sans doute ce qui l’avait sauvé plus d’une fois sur Romania. Ainsi que les techniques d’arts martiaux ignorées des autochtones. Mais des mois à se battre pour sauver sa peau, sans aucune règle, l’avaient non seulement endurci, mais surtout rendu plus puissant, plus rapide et infiniment moins prévisible. Implacable. On ne survit pas à l’arène sans être devenu une véritable machine à tuer. Il n’en tirait qu’un vague dégoût de lui-même dès qu’il se laissait aller à y penser. Mais sa survie était à ce prix, et il n’allait sûrement pas baisser les bras maintenant.

Joclyne venait d’en prendre conscience, cela se lisait sur son visage déformé par la haine.

Frank ne comprenait toujours pas ce qui avait incité ses hommes, des amis pour certains, à se retourner contre lui. Non seulement cela ne cadrait pas du tout avec tout ce qu’il savait d’eux, mais en plus aucun mobile n’aurait pu les y pousser. Plus il observait Joclyne, et moins il le reconnaissait. Qu’est-ce qui clochait ?

Il n’eut pas le temps de s’interroger davantage. Son second dégaina soudain une arme de poing qu’il n’aurait jamais dû posséder.

Il ne survécut que grâce à un réflexe : il se jeta derrière un pupitre. Le trait de lumière vibra au-dessus de son oreille gauche, grésilla et mit hors service une console de télémétrie en se diffusant dans la cloison truffée d’électronique.

Mais déjà il poussait sur ses jambes de toutes ses forces. Il jaillit vers Joclyne avant que ce dernier ait pu l’ajuster.

Propulsé comme un boulet, il le percuta avec assez de violence pour que tous deux traversent le reste de la passerelle. Son Second s’écrasa avec un bruit désagréable contre la paroi. Et lui servit d’amortisseur.

Il se releva d’un bond. À sa grande surprise, Joclyne fit de même. Plus précisément, il se déchira en deux dans un jaillissement d’hémoglobine. Une créature non humaine mais bipède s’extirpa de cette mue horrible et feula, ses yeux traversés d’éclairs furieux. Il n’eut pas le temps de détailler l’humanoïde : celui qui avait été Joclyne le chargeait déjà en hurlant :

— Terminée la mascarade ! Tuez les tous !

Du coin de l’œil, Frank constata que les hommes qu’il avait vaincus connaissaient la même métamorphose répugnante.

Sans plus réfléchir, il bondit sur le côté pour échapper à son adversaire et se rua vers la sortie, non sans attraper au passage un Romano Altoso pétrifié.

— L’endroit le plus sûr, doc ? J’ai un peu oublié les plans du Poséidon

Son propre vaisseau lui était devenu étranger. Il avait beau fouiller dans sa mémoire, impossible de se reconnaître.

— Heu… l’armurerie ? Le bloc opératoire ? balbutia le toubib en se mettant à cavaler à ses côtés.

— Guidez-moi, doc. Cela fait belle lurette que mon implant a rendu l’âme.

Devant le coup d’œil incrédule du médecin, il ajouta :

— Coups sur la tête. Enfin on fera mon diagnostic médical plus tard. Si on s’en sort. L’armurerie, s’il vous plaît.

Tandis qu’il galopait dans la coursive, des souvenirs lui revinrent. Par bribes. Il était vraiment resté loin de son vaisseau trop longtemps. Il avait été obligé de s’amputer de tellement de souvenirs pour supporter son sort sur Romania ! C’était la première fois qu’il ressentait ce décalage étrange. Comme si désormais sa vie antérieure appartenait à un autre. Il se concentra sur le problème actuel, pour éviter de songer à ce qu’il était devenu. Vindictus… Quel monstre avait pris l’apparence du capitaine Frank Halter ?

Ils dépassèrent la cambuse, se jetèrent dans un ascenseur qui les mena au pont central qu’ils traversèrent à fond de train.

En passant devant la bifurcation qui conduisait à l’infirmerie, il eut une idée. Il agrippa Altoso par le bras et le fit bifurquer.

— L’infirmerie, plutôt. Avec ses codes, le second a dû verrouiller l’accès de l’armurerie, notre destination la plus évidente. Et tant que mon implant est HS…

— Pigé !

L’infirmerie, par chance, était toute proche : il leur suffit de remonter d’un pont puis de tourner deux fois à droite en moins de cinquante mètres.

Dès qu’ils se furent glissés dans le domaine du médecin, Frank lui demanda :

— Vous avez un moyen de me reconnecter ? Que je puisse savoir ce qui se passe…

— Oui, pas de problème.

— Et… (Il hésita.) J’ai une question, doc…

— Oui ?

— Qu’avez-vous vu exactement sur le pond de commandement tout à l’heure ? Certains hommes se sont-ils vraiment extirpés de l’enveloppe humaine comme d’une seconde peau ?

Le regard halluciné d’Altoso fit grimper en flèche son rythme cardiaque. Perdait-il vraiment l’esprit ? Avait-il halluciné tout cela ?

— Mon Second m’a bien attaqué avec une sorte de phaser ?

— Oui-oui.

— Et il ne s’est pas transformé en monstre ?

— Ben à vrai dire, c’est vous qui… Mais le mieux c’est que je vous montre.

— Nous n’avons pas beaucoup de temps, doc.

— Vous avez raison. Disons que vous avez bougé si vite que ce n’était pas… humain !

Ses doigts s’agitèrent sur l’écran virtuel. Le sas se verrouilla. Frank se sentit soulagé. Il avait craint le pire.

— Suivez-moi.

Il entrèrent dans une petite pièce seulement occupée par un siège inclinable engoncé dans les protubérances qui dissimulaient tout l’appareillage médical. Altoso se plaça devant un mur, une console jaillit du sol devant lui et il pianota à toute vitesse.

— Installez-vous, capitaine, dit-il sans relever la tête. Je programme le médibloc pour un scan complet. Ensuite je m’occuperai de votre com.

— Bien.

Le siège s’allongea. Une paroi translucide sortit des bords du siège, s’incurva, l’entoura comme un tunnel.

— Ne bougez plus, s’il vous plaît.

Il sentit un courant d’air froid, puis chaud, des picotements sur tout son épiderme et une vive douleur temporale, qui s’estompa alors que son tunnel transparent se résorbait dans les accoudoirs. L’opération avait duré moins d’une minute.

— Alors ? s’enquit-il en se redressant.

— Mmm… ‘tendez voir…

Il se leva et vint regarder par dessus l’épaule du médecin absorbé par l’analyse des données.

— J’ai remis en route votre implant, au fait. C’était juste la connexion sortante qui avait grillé. En réalité, il n’a jamais cessé de fonctionner. Il est même resté bloqué sur mémo. Si vous le souhaitez, vous pourrez accéder à tous vos souvenirs de Target. Il a tout stocké. Il faudra d’ailleurs faire du tri, je n’ai jamais vu un implant aussi gavé de données mémorielles !

Il se recula. Comment fonctionnait ce bidule déjà ? Ça aussi, il l’avait oublié ? Alors même qu’il commençait à paniquer, le conditionnement de toute une vie prit le relais et il se retrouva en train de visualiser un combat dans l’arène tout en surveillant les données biomédicales et tactiques qui s’affichaient en surimpression grâce à des logiciels militaires.

Il abattait son glaive sur le faciès suppliant d’un vieil homme à la peau bleue et aux tresses orange sale, qui venait d’émerger de sous les cadavres de ses semblables. Le regard du vieil homme accrocha le sien, stoppant net son geste. Il se sentit comme aspiré, une myriade de scènes le submergea, images, sons et sensations emmêlés dans un maelstrom impossible à maîtriser. L’habitude des transferts de données massifs le sauva sans qu’il s’en rende compte : son implant absorba tout et lui restitua sa liberté de penser, comme on sort la tête de l’eau juste avant la noyade. Pile à la seconde où les mains du vieillard se serraient autour de son cou. Son haleine putride lui fouetta l’odorat, tandis qu’il crachait une série de mots incompréhensibles, son regard toujours vrillé dans le sien. Une nouvelle torpille mentale le percuta, mais l’implant était prêt et il la récupéra instantanément. Par réflexe, il leva avec force son bras armé. Sa lame entailla le ventre, la poitrine et trancha un bras du vieillard qui le dominait. Ce dernier se rejeta en arrière avec un cri et une giclée de sang émeraude l’aspergea. Il ramena son bras, trancha la tête et le deuxième bras…

Secoué, il cligna des paupières et s’extirpa de la scène. Grâce aux données enregistrées par son implant durant le combat, il comprenait mieux ce qui s’était passé. Le vieux lui avait transmis une masse d’informations tout en essayant de lui faire quelque chose. Mais quoi ?

Pour le savoir, il devait disposer de la puissance de calcul du Poséidon. Il se connecta à l’I.A. du bord en recourant à son code prioritaire.

— Pourrais-tu télécharger les données de mon implant et les analyser ?

— Je subis et repousse actuellement une attaque informatique qui mobilise 74% de mes ressources, Capitaine.

— Depuis quand ?

— Depuis votre départ en mission d’exploration dans le système de Target-XP 14 du Cygne. Soit 2 mois et 13 jours standards, qui correspondent aux 27 mois, 4 jours et 12 heures 7 minutes que vous avez passé sur la planète.

Frank laissa échapper un sifflement. Il n’aurait pas cru que son calvaire avait duré si longtemps. Même si parfois, il avait l’impression d’y avoir vécu une existence entière !

— Tout cela est bien entendu lié à la panne de ma navette, je suppose.

— Pas une panne, Capitaine. Selon mes déductions, un tir de phaser longue distance qui a endommagé l’avionique et vous a obligé à vous poser en catastrophe. Nous avons perdu votre trace quand vous franchi le seuil des mille mètres d’altitude, au dessus d’une grande plaine désertique au centre du continent principal.

— Que s’est-il passé ensuite ? Et pourquoi ne m’as-tu pas averti sur la passerelle ?

— Vous n’aviez plus d’intercom et des intrus hostiles vous entouraient, Capitaine. De plus, ce qui mobilise l’essentiel de mes ressources, c’est que je m’efforce de préserver l’intégrité des membres de l’équipage et de mes capacités qui n’ont pas encore été subornés. Les pirates ignorent que j’ai leurré leurs hackers et ils interagissent avec un double fantôme de moi-même que j’adapte selon leurs manœuvres, une sorte de clone virtuel.

— Bien joué, Poséidon !

— Merci, Monsieur. Je ne fais que mon devoir envers l’Humanité. Mais j’ai quand même dû leur laisser la main sur de nombreuses fonctionnalités, et l’accès à presque toutes mes banques de données, sans quoi ils auraient compris ce qui se passait. Je dois donc tout surveiller en permanence et réécrire mon code sans cesse pour qu’ils ne tombent pas sur des données sensibles et continuent d’ignorer qu’elles existent. Cela fait beaucoup de calculs simultanés.

— Quels sont leurs objectifs, tu peux me le dire ?

— Ils ont pris la place de la plupart des humains qui occupaient les postes clé du vaisseau…

— Mais comment ?

— Lorsque votre navette a été touchée, votre second et quelques hommes ont monté une expédition de secours pour aller vous récupérer sur Target. Mais alors qu’ils disparaissaient de l’autre côté de la planète, une violente attaque de mes systèmes informatiques m’a rendu inopérationnel pendant quelques secondes. Quand j’ai enfin réussi à tromper mes assaillants en leur faisant croire qu’ils avaient pris le contrôle du Poséidon, la navette de secours avait changé de cap, rejoint un immense navire inconnu et non humain dissimulé dans les anneaux d’une géante gazeuse du système. Pendant ce temps, les pirates hackaient tous mes systèmes pour occulter leur présence et empêcher que mon équipage ne se doute de quelque chose. Et j’étais obligé de me réécrire en permanence pour les leurrer. Quand la navette est revenue, j’ai opéré un scan total de tous ses occupants grâce aux contrôleurs du sas principal : ils ressemblaient tous visuellement aux humains qu’ils avaient été, mais les données biométriques m’indiquaient une physiologie tout autre, inconnue de mes bases de données. Et d’autres non humains s’entassaient dans la navette. Les intrus ont discrètement pris le contrôle de la zone, les six ont regagné leur poste. La créature qui avait remplacé le Second Joclyne a pris le commandement en racontant que votre navette s’était crashée et qu’on n’avait même pas pu retrouver votre corps. Un discours très émouvant, si j’en crois les réactions de l’équipage. Et son premier ordre a été de rentrer à l’Œuf. Depuis, leur vaisseau nous suit de loin. Il a d’ailleurs cessé de le faire avant notre entrée dans le système, pour demeurer hors de portée des patrouilles et des satellites de protection de l’Œuf.

— Nous avons donc affaire à une attaque !

— Oui, Capitaine.

— Mais qu’espèrent-ils donc ? Un seul vaisseau, même aussi lourdement armé et moderne que le Poséidon, ne pourra rien contre les défenses de l’Œuf, sans parler du reste de la Flotte qui l’escorte en permanence !

— Ils vont s’infiltrer à bord comme ils l’ont fait ici, vous remplacer les uns après les autres, du moins prendre la place des responsables, de ceux qui détiennent des postes stratégiques. Mais leur but après cela, je l’ignore. Pas assez de données.

— Oui, tu as sûrement raison. Comment les contrer ?

— Je peux recouvrer ma liberté en quelques secondes, mais les pirates à bord pourront alors mettre hors service une grande partie de mes fonctionnalités. Pour l’instant, ils n’ont pas essayé d’atteindre mon cœur, persuadés qu’ils peuvent déverrouiller toutes les portes et y accéder au besoin. Mais s’ils comprennent que je les ai trompés, ils risquent de tout faire sauter.

— Ce qui ferait échouer leur plan, non ?

— J’ignore tout de leur technologie, Capitaine. Ils pourraient peut-être reprendre manuellement le contrôle du vaisseau, prétexter une avarie…

— Capitaine ?

La voix du médecin de bord le tira de sa conversation mentale. Désorienté. Combien de temps avait-il perdu à se faire expliquer la situation ? Stupéfait, il constata qu’il ne s’était même pas passé trente secondes. Il n’avait décidément plus l’habitude d’un tel mode de vie !

— J’ai fait au plus vite. Vous êtes en bonne santé, dans une forme excellente même. Mais vous n’avez pas dû rigoler tous les jours, si j’en juge par le nombre impressionnant de fractures grossièrement réduites, déchirures ligamentaires mal résorbées et autres cicatrices recousues à la va-vite que vous avez récoltées…

— Ça, vous pouvez le dire, doc !

— J’ai comparé toutes les données à votre dossier médical. Vous êtes bien le même. La densité de vos os s’est légèrement accrue, celle de votre masse musculaire énormément. Votre activité cérébrale est plus réduite, mais des zones sont plus actives qui ne l’était pas lors de votre dernière visite médicale. Compréhensible, après plusieurs années sans implant. À part des kystes minuscules autour de votre implant, je ne décèle rien d’anormal… Je les ai dissous, ce qui explique la gêne que vous avez du ressentir.

— Merci, doc !

Au soulagement qu’il ressentait, il comprit à quel point il avait craint que le sorcier bleu ne l’ait transformé lui aussi. Ou bien qu’il ait tout halluciné.

— Pas d’activité psychique incongrue, qui indiquerait que je ne suis pas totalement maître de mes pensées ?

— Non, Capitaine, vous êtes bon pour le service !

— Poséidon, analyse cette séquence et les données transmises à mon implant durant le combat. Je suis sûr que cela peut nous aider.

— À vos ordres, Capitaine. Autorisation d’accès ?

— Accordée.

Un léger chatouillis sous son crâne lui indiqua que l’opération venait de s’exécuter sans difficulté.

— Cela va prendre un peu de temps…

Des bruits sourds contre la porte. Leurs poursuivants avaient enfin décidé de passer à l’offensive.

— Sortez de là et vous aurez la vie sauve ! intima une voix qui aurait pu passer pour celle de son Second s’il n’avait su à quoi s’en tenir.

— Qu’allons-nous faire, Capitaine ?

— Réfléchir, trouver une solution. Vous permettez ?

— Bien sûr.

Il accéda aux commandes du bloc médical, entra ses codes prioritaires et prit le contrôle des caméras du sas d’entrée, avant de zapper d’une caméra à une autre, pour se faire une idée d’ensemble du vaisseau. Il eut le temps d’apercevoir la soute d’appontage, dont la température avait augmenté de 20 degrés, l’hygrométrie de 50% : on l’avait transformée en nurserie. Des blocs de gelée jaune d’or renfermaient des silhouettes bipèdes de petite taille, sûrement d’autres aliens en croissance accélérée et destinés à remplacer les dirigeants de l’Œuf, comme l’avait déduit l’I.A. du bord. La navette de secours n°2 semblait abriter une intense et mystérieuse activité.

Sa promenade tourna court quand les pirates lui reprirent le contrôle des caméras, en les éteignant via leur contrôle sur l’I.A. clonée. Il avait fait ce à quoi ils s’attendaient. Maintenant, comment les surprendre ?

— Le sas ne résistera pas très longtemps, gémit Altoso en se tordant les mains. Suivez-moi !

Il gagna son bureau, ouvrit un tiroir rempli de fatras, en sortit un petit taser militaire.

— Certains patients manquent parfois trop de docilité, s’excusa-t-il.

— J’ai peut-être une idée.

— Oui ?

— Le plus important, c’est d’avertir l’Œuf, n’est-ce pas ?

— Oui, Capitaine.

— Y a-t-il un moyen de sortir d’ici sans se faire repérer ?

— Juste le sas d’éjection dans l’espace.

— Mince ! ça ne va pas coller…

— Capitaine ? J’ai analysé vos données.

— Parfait. Sont-elles utiles ?

— Très. À en croire les scènes vécues que vous a transmises le vieux mâle bleu, son espèce a déjà eu maille à partir avec le peuple qui nous pirate, les Rukks. Dans un lointain passé, ils ont été presque exterminés, mais certains ont réussi à fuir leur monde. Ils se sont réfugiés sur le continent le plus septentrional de Target et y ont reconstruit un semblant de civilisation. Les Aldars ont végété ainsi pendant des siècles, renonçant progressivement aux machines qu’ils ne pouvaient plus ni entretenir ni comprendre. Ils ont développé en revanche leurs capacités psioniques et même développé toute une religion autour de cela, mus par la crainte d’une nouvelle attaque rukke. Ils ont réussi à se transmettre des expériences de vie d’esprit à esprit. C’est ce qu’il vous a fait dans l’arène. L’attaque qu’ils craignaient tant n’est pas venue de l’espace, mais des humanoïdes du continent principal, dont la société évoque l’Empire romain de la Vieille Terre. C’est une espèce assez proche des humains et des Rukks, ce qui avait motivé votre envoi sur place.

— Et en quoi cela nous aide-t-il ?

— Le vieil Aldar vous a pris pour un Rukk, car les Humains ont une morphologie très proche, selon leurs critères. Il a voulu vous imposer sa volonté. Celle-ci tempête encore à cet instant même dans votre implant, tel un virus encapsulé dans un code indéchiffrable.

— Tu veux dire que sans mon implant, je serais mort ?

— Sans doute. Ou bien rendu fou furieux et cherchant à massacrer tous les autres Rukks que vous verriez. Ou bien le cerveau en bouillie. Je manque de données. Et je déconseille vivement toute expérimentation de votre part. J’ai ajouté un verrou, voici le code.

— Merci. Mais je ne vois pas en quoi ça nous aide…

— Cela nous donne des informations sur les objectifs et les méthodes des Rukks. Et peut-être une arme psionique, si nous arrivons à comprendre et à manipuler la volonté de ce shaman aldar que votre implant a capturée…

— Bref, retour au point de départ, ou presque. Peux-tu contacter individuellement tous les hommes d’équipage qui n’ont pas été remplacés par des Rukks, leur envoyer un bref topo de la situation et leur demander de se tenir prêts, mais surtout sans rien changer à leur comportement ?

— Je ne peux garantir que les humains ne feront rien de stupide. Vous autres, vous agissez rarement de manière logique. Mais oui, je devrais pouvoir reprendre le contrôle de l’intercom, cibler uniquement ceux qui ne sont pas des Rukks, sans me faire repérer, si je fais ça vite et de manière aléatoire. J’ai pu surveiller la soute d’appontement et tous les hommes qui s’y sont rendus ont disparu dans la navette de secours. Je ne peux plus accéder à celle-ci en revanche, je n’ai donc aucune information sur la manière dont ils prennent l’apparence d’un Humain. Ceux qui en sont ressortis doivent tous être des Rukks…

— Cela en fait combien ?

— Outre les six de la mission de sauvetage, 43. Ils en convertissent une douzaine par mois standard, environ.

Il déglutit, se força à ravaler sa peine et sa colère. Il avait donc perdu 49 hommes !

— Bien. Transmets l’identité des 49 Rukks infiltrés aux autres membre du Poséidon, à commencer par les troupes d’assaut, et donne leur pour objectifs de les éliminer et de prendre le contrôle des points stratégiques : le cœur, la propulsion, la passerelle et la soute d’appontement transformée. C’est sûrement leur base avancée, ils ont dû y installer des défenses. Si tu parviens à récupérer d’autres infos, transmets-les aux officiers et à ceux qui seront concernés. Je te dirai quand.

— À vos ordres, Capitaine Halter.

Il s’ébroua. Un début de migraine commençait à lui comprimer le cerveau. La vie de barbare au grand air l’avait déshabitué de toute cette technologie moderne. Il avait presque fini par aimer sa solitude mentale. Presque.

À nouveau étonné par le peu de temps que cette discussion intérieure avait pris en réalité, il se tourna vers Altoso, qui en attendant avait continué ses analyses biomédicales. Il lui transmit via un port sécurisé le flot d’informations qu’il venait de récolter. Le médecin pâlit, verdit, se décomposa. Mais il ne lui laissa pas le temps de se plonger dans toutes ces données. Il l’aiguilla directement sur celles concernant le virus que lui avait balancées le vieil Aldar.

— Doc ? Vous croyez pouvoir m’aider à utiliser ce truc sans que cela me grille la cervelle ?

— Ho là là ! s’exclama Altoso en visionnant la scène, les yeux exorbités et le pouls soudain frénétique. Il faudrait des semaines voire des mois de recherches et d’expérimentation. Je ne comprends même pas comment c’est possible ! Il n’y a aucune technologie de communication mentale sur Target. (Et après avoir lu le rapport d’analyse de l’I.A. 🙂 C’est comme si vous aviez une bombe dans la tête !

— Je sais bien, doc, mais nous n’avons pas des mois, à peine quelques secondes !

Comme pour confirmer ses dires, des étincelles jaillirent sur le pourtour du sas : les Rukks avaient décidé de passer aux choses sérieuses et attaquaient le métal blindé à la torche à plasma.

— Je ne suis pas informaticien, moi ! se plaignit le médecin.

— Bien sûr, mais au départ, ce truc, c’est une sorte de malédiction, non ? C’est biologique… mental…

— Capitaine ! Vous vous moquez ? Vous avez vu à quoi ressemblent ces Aldars ? J’ignore tout de leur biologie, à plus forte raison de leur psychisme, de leurs langues et des capacités psioniques qu’ils ont pu développer ! Comment savoir quels dégâts leurs pensées les plus virulentes pourraient opérer lâchées dans un cerveau humain ?

— Tant pis, on va agir au jugé ! Si Poséidon ne s’est pas trompé, cela doit me permettre de me retourner contre les Rukks et de les vaincre, alors voici ce que vous allez faire : sauvegardez tout ce que vous pouvez dans une unité de stockage et balancez-la dans le sas d’évacuation. Puis planquez-vous. Exécution !

— Bien, Capitaine.

Il courut vers le sas. Ce dernier résistait bravement, mais une bonne moitié du pourtour avait déjà été découpée. Il inspira un grand coup et se plongea dans ses pensées.

— Ne faites pas cela, Capitaine Halter, intervint l’I.A.

— Pas d’autre solution. Maintenant, je te laisse un accès sécurisé à mon implant : si les choses dérapent ou tournent mal, et que je me mets à trucider tout le monde, mets-moi hors-circuit, d’accord ? À présent, contacte l’équipage, reprends le contrôle du vaisseau et alerte l’Œuf. Exécution !

Le code d’urgence absolue qu’il joignit à son ordre empêcha l’I.A. de discuter et il put recommencer à se concentrer. Le sas était découpé aux trois quarts. Il éteignit toutes les lumières de l’infirmerie.

Il déverrouilla le fichier du virus. Il fit le vide dans son esprit et appela les données comme il faisait d’ordinaire pour n’importe quel souvenir ou information stockée dans son implant.

Rien ne se produisit. Il jura.

Le sas bascula à cet instant. Il bondit par dessus, sans réfléchir, et se jeta dans les jambes des Rukks pour les surprendre. Le soudeur n’eut pas le temps de se relever, il le percuta de l’épaule. Tous deux déséquilibrèrent les autres qui s’apprêtaient à foncer. La chance voulut qu’ils fussent tous de ceux qui avaient tombé le masque dans la passerelle.

Leur vue activa l’arme que lui avait transmise l’Aldar. Il se sentit soudain léger. Sa vue se brouilla. Les parois dansèrent la gigue et les Rukks se métamorphosèrent en étoiles de mer ectoplasmiques, rouge vif et palpitantes.

Les bourreaux de son peuple luisaient et vibraient autour de lui, sangsues rougeâtres dont les filaments s’accrochaient partout. Il s’y attacha à son tour et leur transmit tout son désespoir, sa rage et sa fureur. Presque aussitôt, les connexions devinrent marron, s’effritèrent. Le corps des sangsues tremblota comme de la gelée, des nervures jusque là invisibles brasillèrent. Elles se fendillèrent, craquèrent de toutes parts, avant de finir en poussière, comme les filaments, tandis que le mal qu’il leur causait se propageait de loin en loin, d’un esprit Rukk à un autre.

Par un effort de volonté colossal, Frank parvint à reprendre le contrôle de son corps. Il se redressa juste à temps pour éviter le tir d’un Rukk tremblant, la bave aux lèvres et les yeux exorbités. L’entraînement du gladiateur prit la relève. Il bondit sur ses pieds.

Il massacra ses assaillants dont l’esprit succombait à son assaut psionique.

Il se rua dans les coursives, se guidant sur les filaments mentaux que sa rage consumait au fur et à mesure. Une toute petite partie de lui se dit que concentrer autant de haine pendant tant de siècles dans une seule pensée ainsi transformée en arme de destruction massive, c’était vraiment effroyable.

Mais il n’avait pas le temps de réfléchir. Bien qu’affaiblis et surpris par son attaque mentale, les Rukks se défendaient. Il en extermina encore quatre avant d’arriver à leur nurserie. Ses hommes étaient déjà là, en plein assaut. Ils l’acclamèrent avec des hourras qui le galvanisèrent. Il se jeta dans la mêlée, frappant et déchirant tout sur son passage.

En quelques minutes, l’affaire était réglée. Les cubes de gelée désintégrés avec leurs larves, la navette incinérée avec son contenu obscène, les pirates tous éliminés.

L’intercom lui apprit que les hackers résistaient encore dans l’une des salles de contrôle du pont 3. Mais les Humains et l’I.A. avaient repris le contrôle du Poséidon.

Il put contacter l’Œuf qui dépêcha une escadrille à la poursuite du vaisseau pirate. D’autres vaisseaux approchèrent pour sécuriser le vaisseau. C’était fini. Il gagna la passerelle, soudain épuisé, vidé, incapable de penser et de répondre aux saluts et aux sourires hésitants de ses hommes, quelque peu choqués par la soudaineté et la brutalité des événements.

Tremblant et maculé d’un sang étranger, Frank se laissa tomber dans son fauteuil de commandement. Il ne serait plus jamais le même. Il était devenu une sorte de monstre qui se mettrait à massacrer toute créature ressemblant un peu trop à un Rukk sitôt qu’il en verrait une. Il ne savait pas encore s’il devait s’en inquiéter ou s’en réjouir. Mais au moins, il était vivant. Et l’Humanité sauvée. Pour un temps.

FIN

L’Auteur : François Manson enseigne le français à Rennes et participe un peu aux activités du Club Présences d’Esprits, procrastine beaucoup trop et n’écrit pas assez, hélas. Mais les mondes imaginaires sont sa véritable maison.

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6 thoughts on “Sic itur ad astra, par François Manson

  1. Eh bien, ton texte est… particulier.
    Le mélange des époques est assez bien dosé. J’ai particulièrement apprécié le début avec les gladiateurs antiques.
    Il est difficile d’évaluer le personnage principal car il se déroule tellement de choses qu’on a du mal à le cerner. C’est dommage.
    Le rythme est assez effréné, il y a des moments entiers où tout va à fond la caisse. C’est plutôt une bonne chose car cela nous plonge dans un sentiment de précipitation. Et parfois ça s’étale un peu trop.
    L’écriture est fluide (un peu maladroit par endroit mais c’est un premier jet ^^c’est normal ça).
    Il y a de bonnes idées.

    Après, je ne sais pas si c’est l’heure tardive ou le texte mais je ne suis pas sûre d’avoir tout compris à propos de l’œuf. Mais je te redirais cela à tête reposée 🙂

    • L’OEuf qui vous intrigue tant renvoie à une image : une ville sous une bulle flottant dans l’espace, et une bulle ayant la forme d’une larme, d’un oeuf –> l’OEuf. Une cité de l’espace qui vogue dans l’espace après la destruction/pollution ? de la Terre, dernier refuge de l’Humanité devenue nomade et devant se trouver un nouveau havre… Pas eu le temps de décrire plus, mais c’est vrai que je pourrais m’y arrêter un peu plus, ce qui renforcerait son soulagement et sa surprise ensuite…

  2. J’ai dévoré ce texte, l’intrigue est un peu compliquée et va assez vite mais j’étais prise dedans très rapidement, j’ai adoré la fin assez sombre, même si je ne comprends toujours pas la signification de l’œuf. Pour le reste, le monde est bien expliqué et j’ai apprécié comment il était développé.

  3. Bonsoir !

    Voilà une nouvelle que j’ai beaucoup aimée ! De l’action, de l’aventure, du complot, du combat ! Un début à « l’antique » ! Ah ! Quel bonheur !

    La première partie est excellente, avec Vindictus au centre de l’arène. Le combat contre les géants et la dernière « malédiction » pas mal du tout. Le fait que cette expérience va le transformer en super combattant devient très logique et acceptable, pas de souci à ce sujet.
    Par contre, tout le passage avec la capsule avalée demanderait peut-être à être approfondie. Le capitaine a vraiment volé sur un lit transformé en barque spatiale ? s’est « recomposé » dans son vaisseau ? a été téléporté ? L’intervention du médecin coupée en pleine phrase n’a pas permis de bien comprendre ce processus.

    J’ai beaucoup aimé l’usage des ronds pour les dialogues internes avec l’unité centrale du vaisseau. Excellent idée ! En revanche, j’ai un peu regretté sa magnifique maîtrise de la langue avec des métaphores ou des expressions imaginées familières (bouilli de cerveau, ou une expression avoisinante). J’ai trouvé que cet ordinateur était merveilleusement programmé dans la sphère de langage et manqué de ce phrasé hyper logique et premier degré que l’on aime attribuer aux ordinateurs (pour avoir moins peur d’eux ? par narcissisme humain ?)

    J’ai noté avec un sourire que la pouponnière de transfert était en off ^^ Consigne « +13 ans » à l’œuvre ? 😛 Le plan en tout cas me paraissait censé, je n’ai pas eu de souci à comprendre l’Œuf. L’idée de l’attaque psychique que le capitaine va pouvoir utiliser contre les aliens me semble une idée très originale. Mon seul petit souci a été mon incapacité initiale à distinguer les deux types d’aliens (ceux qui ont pris le corps des seconds du capitaine et les bleus aux cheveux rouges qu’avait tué le Capitaine). Je les ai pris au début pour le même peuple.

    Pour finir, une question m’a taraudée : le capitaine était tout seul dans la navette ? Seul survivant ou seul passager ? C’est étonnant qu’il soit parti tout seul en exploration, surtout lui , le chef d’un vaisseau avec un équipage assez vaste pour avoir une quarantaine d’aliens devant se cacher parmi les autres humains.

    Bref ! Une lecture qui m’a fait passer un très bon moment. 😀

    • Bonjour, Andréa,

      Et merci pour ce commentaire détaillé, qui est très constructif et me sera utile si je reprends ce texte. Je suis ravi qu’il ait plu et, en effet, il me faudra revoir certains petit détails, hum, hum… ;oP

  4. Quel univers foisonnant ! Tu parviens à allier les jeux dans une arène façon péplum au combat spatial avec brio. On aurait envie de lire cette histoire déclinée en format plus long…

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