Quand t’es dans le dessert (depuis trop longtemps), par François Delmoor

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[24 Heures de la Nouvelle 2015  : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.] 

Picture: Michael Carian

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À mes princesses (« toute ressemblance… »)

« Encore ?

— Oui. Encore une autre. Amène-toi !

— Ça finira quand, cette folie ?

— Quand on aura trouvé ce qu’on est venus chercher. »

L’aventurier et le robot qui se hâtait de le rejoindre se trouvaient devant un mur qui semblait d’un seul tenant. Il était lisse au point que s’il avait existé un record de l’univers de lisseté, il en aurait été le mètre étalon devant lequel les maçons seraient venus prier Saint Blaise de les faire accéder à l’enduit ultime.

Et, bien sûr, toujours pas de porte ! Pourtant, Ferdi en était certain : il y avait quelque chose derrière le mur, comme derrière tous les autres.

« Ça rend un son creux, confirma Roger après y avoir toqué. Et mes scanners indiquent un brusque changement de densité. Nous avons affaire à un environnement gazeux. Mais j’ignore si c’est respirable pour toi.

— Alors, vas-y le premier.

— D’accord, mais c’est moi qui programme le téléporteur. La dernière fois, j’ai laissé une partie de l’épaule dans le mur.

— On n’est pas chez Asimov, ici. Les trois lois, je m’en cogne. Alors, on fait comme on a dit et tu auras ta prime. À ce moment-là, tu pourras te payer toutes les réparations que tu voudras. »

Le robot entra les données dans la machine et disparut soudain. Sa voix résonna alors dans les oreilles de Ferdi, via le système de communication.

« Cette pièce est encore plus bizarre que toutes les autres, mec. On dirait que… Mais oui, il y a une boule à facettes au plafond. Et un squelette assis sur une chaise.

— Humain ?

— Oui, avec un sac à main sur les genoux. Du genre qui a attendu un long moment que sa copine revienne des toilettes.

— Et sans rire ?

— Contrairement aux autres pièces, il n’y a pas de poussière, pas de toiles d’araignée (ou ce qui en fait office sur cette planète). Juste la boule, le squelette et la chaise. Ah, et c’est respirable : oxygène : 18 % ; azote : 81% ; et 1% de bas morceaux.

— J’arrive. Et arrête de m’appeler “mec”. »

Ferdi manipula à son tour la manette du téléporteur – haut, bas, D, haut, bas, A –, de façon à ce que la machine fasse le voyage avec lui. Il soupira. Sa quête avait de moins en moins de sens. Il venait de passer les deux derniers jours avec le tas de ferraille à visiter les pièces du seul bâtiment de cette planète déserte. Rien que des espaces cubiques totalement hermétiques. Aucune gaine d’aération n’y passait et pourtant, jusqu’ici, il avait toujours pu respirer. Sans compter que certaines chambres avaient de la lumière malgré l’absence de source d’énergie apparente. S’il y avait un record de l’univers de l’absurde, cet endroit en serait le mètre étalon devant lequel les écrivains imploreraient Saint Dada de leur montrer la page blanche idéale. Roger éclairait la pièce où Ferdi venait de se matérialiser. Ses trois faisceaux étaient démultipliés par la boule à facettes, donnant un air de fête à l’endroit, peut-être un peu gâchée par les ossements blanchis qui semblaient les attendre.

« Je n’y comprends rien, Roger. Je n’arrive pas à croire qu’on soit sur une planète morte où la seule preuve d’une vie intelligente soit une baraque constituée de pièces fermées. Et toujours aucune trace de la princesse. On a trouvé quoi, jusque-là ?

— Un vase brisé contenant du miel et une patte d’ours, une chaussure pointure 46, un squ…

— Arrête. C’était juste pour parler. Que donne le mur d’en face ?

— Creux de nouveau, mais je perçois du mouvement. Ça vient vers nous, d’ailleurs.

— Vas voir. »

Le robot se rapprocha du téléporteur et passa de l’autre côté.

« Mec, ça cr…

— Roger ?… Roger ! »

En cas de rupture des communications lors d’une exploration, la procédure était claire : on rebrousse chemin, on rentre à la maison et on oublie ce qui s’est passé. Mais s’il y avait un record de l’univers de l’imprudence, Ferdi en était le détenteur, voire le mètre étalon et il s’en fallait de peu pour qu’il ne soit canonisé de son vivant. Et puis, il y avait la prime. De quoi se payer les services d’une dizaine de Roger neufs, avec quelques Raimonda en option.

L’aventurier prépara la machine et s’évanouit avec elle. La pièce d’à côté était, comme les autres, quasiment vide. Un lot de pelotes de laine assorties attendait dans un coin que les mains de Roger se découvrent une passion pour le tricot. Mais le reste du robot avait fait sécession et quitté la bergerie avec le loup.

Ferdi observa les morceaux fumants de son ex-partenaire. Quel que soit l’agresseur, l’attaque avait été courte, violente et menée avec une arme qui chauffe et tranche net. Il porta la main à sa hanche gauche où était fixé son pointeur puis, satisfait de le savoir prêt à tirer, s’approcha de la paroi face à lui pour la franchir.

La pièce rouge était vide. Impossible de situer l’origine de l’éclairage, mais on y voyait comme en plein soleil. De sorte que Ferdi n’eut aucun mal à remarquer qu’il n’était plus seul. Une bestiole aussi bipède que grise venait de traverser le mur au galop dans sa direction et l’envoya d’un coup de patte compléter de quelques gouttes de son sang la lissitude incarnat du décor. S’il y avait un record de l’univers de la monstruosité brutale et vicieuse, Ferdi était à peu près sûr de pouvoir l’accorder à son adversaire. Il était aussi certain que personne ne se ferait prier pour vérifier. Il tira… et manqua sa cible à plusieurs reprises. « Cet animal est capable de devenir intangible à volonté, observa finement l’aventurier. Je ne peux utiliser mon pointeur qu’au moment où il frappe. » Le trait de feu craché par la bête brisa malheureusement cet élan d’ingéniosité et mit un terme à la valeureuse quête.

#

« Princhèche, ch’il y a un record de l’univers de la connerie, tu n’es pas loin de l’avoir atteint avec che chénario, mâchonna le monstre entre deux bouchées de Ferdi grillé.

— Ha, ça t’a plu, alors ? répondit la princesse, occupée à rafistoler une Raimonda avec des pièces détachées de Roger. J’ai trouvé ça sur un jeu vidéo terrien du XXIe siècle. Oh, et puis tu ne peux pas faire la fine bouche : les distractions sont si rares, par ici. »

Villepinte, le 9 mai 2015, entre 14 h et minuit.

Environ 6000 signes, à jeun.

FIN

L’auteur : Journaliste présumé né en 1977. Ecrit une nouvelle par an et une bêtise par jour (sur ce blog). A fait vœu de silence sur Twitter (@FrançoisDelmoor).

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8 thoughts on “Quand t’es dans le dessert (depuis trop longtemps), par François Delmoor

  1. Rien que le titre, déjà ça m’interpelle, et pour le reste, je me suis bien marrée. Merci !

  2. En lisant ce titre, je ne m’attendais pas vraiment à ce genre d’histoire.
    Il est court mais bien écrit. Les personnages ainsi que les situations sont très drôles.
    La chute est bien trouvée, je ne m’y attendais pas.
    Et la petite note à la fin m’a achevé.

  3. Depuis que j’ai lu le titre, j’ai la chanson dans la tête et, à mon avis, elle va y rester longtemps, merci. 🙂
    Les références en décalage m’ont bien amusée…. et la chute est savoureuse.

  4. Merci pour ces commentaires aussi sympas qu’encourageants. Je plaide coupable pour le titre volontairement accrocheur. C’est mon côté éditeur web, un métier qui, je le précise à l’intention de ceux qui veulent se faire publier, n’a rien à voir avec la littérature.

  5. Pingback: François Delmoor | Les 24 Heures de la Nouvelle

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