Pour un Paradis Perdu, par Gregorio.Cept

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 [24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

011217-N-6626D-504 At sea aboard USS Theodore Roosevelt (CVN 71) Dec. 17, 2001 -- A Sailor aboard USS Theodore Roosevelt photographs a sunset at sea. The Roosevelt is deployed in support of Operation Enduring Freedom. U.S. Navy photo by PhotographerÕs Mate Airman Amy DelaTorres. (RELEASED)

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At sea aboard USS Theodore Roosevelt (CVN 71) Dec. 17, 2001 — A Sailor aboard USS Theodore Roosevelt photographs a sunset at sea. The Roosevelt is deployed in support of Operation Enduring Freedom. U.S. Navy photo by PhotographerÕs Mate Airman Amy DelaTorres. (RELEASED)

Tu m’apprends, au contraire, que l’amour nous élève aux cieux, qu’il en est à la fois le guide et le chemin.
(Le Paradis Perdu, John Milton)

Un nuage bleu clair envahit l’espace, avant de se dissiper et de révéler un homme vêtu d’une armure. L’homme resta un instant immobile, puis tourna sur lui-même, en examinant de plus près là où il se trouvait.

— O dont ge sui ?

Il enleva son heaume, et se baissa afin de le déposer au sol. Quand il posa son casque, il en profita pour prendre une poignée de sable, qu’il laissa couler entre ses doigts. Il regarda les alentours ; il lui semblait être sur une île.

— Avalon ?

L’air était chaud, l’eau claire de l’océan reculait et venait vers lui, il respirait un parfum sucré mais inconnu… Il se sentait en sécurité.

Le chevalier décida d’enlever son armure – pensant qu’il n’y aurait ici aucun danger pour lui – mais garda son épée, signe de son allégeance au roi Arthur. Il décida d’explorer l’île. Si la fée avait raison, il devait bientôt pouvoir retrouver Arthur, ainsi que le Graal… Elle avait donc exaucé ses trois vœux.

Il explora l’île en long et en large, ne s’arrêtant pas pour contempler les merveilles qu’elle recelait. Il voyait des arbres inconnus, des habitations aux formes étranges, et des objets dont il ignorait l’usage. Il parcourut ainsi toute l’étendue de l’île, et il remarqua qu’il était le seul être humain. Le seul être vivant, d’ailleurs.

— Mais cil lieu est bien guerpi. O li pules sont ?

Tout en continuant de marcher, il réfléchit longuement sur ce que disaient les légendes. D’après ce qu’on disait, seul Arthur et les fées devaient se trouver en Avalon. Et il avait trouvé des objets attestant d’une présence. Il ne devait donc pas être loin de son roi.

Après avoir parcouru des lieux, sans n’avoir croisé aucune âme, il eut l’impression d’avoir fait le tour de l’île.

— Faë Melusine m’a menti. Je ne treuve li rois Artuz ou li Graal.

Il s’assit sur le sable et contempla les vagues, qui continuaient d’aller et venir, de façon éternelle. Le ciel était pareil qu’à son arrivée, entre le rouge ardent et le doré chatoyant ; le soleil n’avait pas changé de place. Son exploration n’avait-elle donc duré que très peu de temps ?

Il se releva, et avisa un arbre près de lui. S’il voulait attirer Arthur, il lui fallait peut-être signaler sa présence : un feu ferait l’affaire. À peine eut-il pensé ceci qu’un tas de bois se matérialisa devant lui. Surpris par cette apparition soudaine, il n’eut pas le temps de dire quelque chose que le tas de bois s’enflamma, laissant apparaître immédiatement une longue fumée noire.

Il recula lentement, sa main gauche sur la garde de son épée, prêt à la brandir devant une autre sorcellerie. Puis, se rappelant qu’il se trouvait désormais sur dans un domaine magique, appartenant aux fées, il se calma. Il s’assit tranquillement, posa son épée à côté de lui, et, devant le feu qui rougeoyait, il joignit ses deux mains en signe de prière, tout en répétant le nom d’Arthur, son seigneur, dans sa tête.

— Frérot, ta blague ne fait rire personne !

Le chevalier leva la tête. Devant lui, un homme aux cheveux blancs, portant une longue toge blanche, se tenait devant lui, l’air menaçant. Bien que son visage était à découvert, il était impossible au chevalier de distinguer les traits de la personne qui lui faisait face. C’était comme s’il regardait le soleil de pleine face.

— Tu es devenu muet ?

Bien que le vocable de cet homme lui était étranger, il comprenait le sens de ses paroles. Il doutait. Était-ce son roi ?

— Artus ? Rois Artus ?

— Oui, bien sûr, et toi tu es qui, John Cleese ? Allez, du vent !

Le chevalier ne sut que dire. Il y avait apparemment méprise sur la personne : ce n’était pas le roi Arthur, et il était pris pour quelqu’un d’autre qu’un chevalier. Il décida de se présenter.

— Jo suis fius le roi Ben de Benuic, si m’apele on Lancelot del Lac. Jo…

L’homme en face de lui leva la main, l’interrompant d’un geste impérieux.

— Je vois que tu es sincère. Bon. Mais vois-tu, je déteste la langue de ces âges sombres. Tant d’hommes de cette époque m’ont prié de faire la guerre, de les guérir, et une pucelle à engrosser par-ci, ou par-là… Les choses ont évolué depuis. Enfin un peu. Alors…

L’homme fit un geste rapide de sa main en l’air.

— Voilà, tu parles selon moi de la meilleure façon possible. En français du début du 21è. Parce que c’est une des langues les plus répandues au monde désormais. En plus elle est cool : on commence à ajouter d’autres langues, comme de l’anglais. Et puis surtout parce que j’avais pas pigé un broc de ce que tu bavais avant. Tu peux recommencer.

Le chevalier fronça les sourcils, puis répéta :

— Je suis le fils du roi Ben de Benoïc, et on m’appelle Lancelot du Lac.

— Lancelot… Lancelot…

L’homme fit apparaître un livre devant lui, et chercha attentivement quelque chose. Lancelot fut un peu surpris, et se racla la gorge.

— Excusez-moi mais… je suis bien à Avalon ?

L’homme lui répondit tout en feuilletant dans son bouquin.

— Avalon, le Paradis, l’Éden, le Jardin aux Mille Merveilles, le Premier Lieu, là-où-tu-es-enfin-pépère, tout ce que tu veux. On a donné à cet endroit de nombreux noms. Les gens qui ont associé le Paradis à une île plutôt qu’à des nuages flottants ont tout compris. Une île est tellement plus poétique et plus… paradisiaque qu’un simple domaine céleste.

Lancelot était perplexe. Il ne remarquait qu’à l’instant qu’il avait à sa portée un nouveau langage et des nouvelles connaissances, qu’il ne pouvait concevoir à l’époque. Des mots apparurent en son esprit. Un stéthoscope. Une vitre en plexiglas. Du safran. Des notions, des termes techniques, des choses, provenant du monde entier, qui lui semblaient impossibles à concevoir il y a quelques secondes, mais qu’il connaissait parfaitement en ce moment. L’homme avait saisi son trouble.

— Oui, c’est un système que j’ai mis au point, c’est que tous ceux qui arrivaient ici devaient avoir le même vocabulaire. Je ne voulais pas qu’il y ait des guerres ici à cause d’une mauvaise compréhension de termes. Les humains ont déjà tellement causé des ravages à cause de leurs erreurs stupides…

Lancelot demeurait perplexe.

— … et en parlant de ça, c’est bien ce que je pensais. Tu es là à cause d’une erreur stupide. Quelle idée j’ai eu de relâcher des créatures magiques sur la Terre, aussi. Enfin j’ai pu gérer les dragons, vous les avez tous tués, mais…

— Je ne devrais pas être ici ?

Coupé par la question de Lancelot, l’homme s’arrêta de parler et se caressa la barbe.

— Tu sais, je m’ennuie ici, et j’ai toute l’éternité pour peaufiner mon projet… Alors je veux bien me tailler la causette avec toi.

L’homme refit le geste en l’air qu’il avait fait auparavant. Lancelot et l’homme furent installés alors sur de grands sofas rouges et, entre eux, se trouvait une table remplie de victuailles et de boissons diverses, que le soleil éclairait sur la droite de Lancelot.

— Voilà, on est dans de bonnes conditions.

— Que… quel est ce prodige ? Vous êtes un mage ? De la famille de Myrdinn ?

L’homme ne répondit pas tout de suite, et croqua dans une pomme.

— Toujours aussi délicieux. Oui on peut dire ça. Je peux tout faire, tout savoir, et surtout, j’ai un pouvoir absolu. Enfin, sauf pour quelques détails. J’avais pas envie d’une dictature alors j’ai été sympa sur plusieurs points. Tu ne veux pas manger un morceau ?

L’homme lui montra les plats sur la table, mais Lancelot refusa tout net.

— Je dois trouver Arthur. Et le Graal. Le royaume a besoin de lui et…

— Ta-ta-ta royaume. Le monde a changé en quelques siècles.

Lancelot s’écarquilla les yeux.

— Quelques siècles ? Mais la prophétie…

— Oui oui. Je me rappelle. Il était une fois le Roi Arthur, il était une fois Mordred, les deux se combattirent dans une bataille épique, les deux furent laissés pour morts, Arthur fut emmené par Avalon par des fées et c’est là qu’il repose. Mais il reviendra en terre de Bretagne pour rétablir l’ordre et instaurer des jours heureux. Enfin ça c’est une des légendes. On dit aussi qu’il est à Glastonbury, ou encore qu’il a survécu à la bataille avec Mordred et qu’il est mort de vieillesse. Les troubadours et les poètes, ils ne savaient pas quoi inventer pour instaurer le suspens et faire réchauffer les chaumières…

— Mais Arthur est bel et bien revenu ? Ce n’est pas qu’un fabliau pour les jeunes pucelles ?

— Faudra que je retravaille le vocabulaire, si tout le monde parle comme toi on n’est pas sorti de l’auberge… Oui il est bel et bien revenu. C’est pour ça que tu peux être là, d’ailleurs. Parce que Mélusine a réalisé tes trois vœux, comme convenu. C’est-à-dire : être transporté près d’Arthur, au temps où Arthur se réveillera, et être proche du Graal.

L’homme mangea le dernier morceau de la pomme, puis en entama une autre.

— Tu ne veux toujours rien manger, tu es sûr ?

Lancelot ne répondit rien. Il était perturbé par tout ce qui se passait. Il était un chevalier de la Table Ronde, il avait accompli énormément d’exploits : combattre le Malin, sous toutes ses formes, résister à son amour impossible pour Guenièvre, trouver des nouveaux chevaliers pour le roi Arthur… Mais voilà qu’il se retrouvait en un lieu magique avec un mage, en sachant que sa quête était compromise. Que faisait-il là, quel était cet endroit ? Où était Arthur, et où était le Graal ?

— Je sens que tu es un peu… troublé. Je vais donc essayer de moins me la raconter. Mais tu vois, ça fait depuis tellement longtemps que… Bon d’accord, j’arrête. Je disais donc : Mélusine t’a accordé ce que tu voulais.

— Pas tout à fait. D’abord je lui ai demandé qu’elle me ramène Arthur, mais elle n’a pas voulu.

— Ah ben oui. Comme le disait ce cher Williams, pas d’assassinat, pas d’amour, et pas de résurrection. Il va me manquer ce mage là…

L’homme vit que Lancelot lui lançait un regard impatient.

— Oui, bon, bref. Il y a des trucs magiques que tu peux demander, et d’autres non. Au début cette règle n’existait pas, mais quand j’ai agi magiquement sur mon fils et que j’ai vu le résultat… j’ai posé quelques interdits. J’ai manipulé la magie afin d’être le seul à influencer la vie, et je me suis offert le Droit de Résurrection. Le Droit de Résurrection est un sort qui me permet de ressusciter une âme, la seule condition étant que je ressuscite l’âme au moins un siècle après. J’ai hésité à m’offrir un autre sort mais je n’avais pas les points de mana pour…

Lancelot se racla la gorge.

— Mélusine a voulu contourner le problème et t’a dit qu’elle ne pouvait que t’emmener au temps où Arthur serait de retour. Tu as accepté. Sauf qu’il n’est revenu que très tardivement. En 2025.

Lancelot tomba de son sofa sous le coup de l’émotion. Il avait été transporté environ mille cinq cents ans après sa propre époque !

— Désolé de te l’annoncer aussi abruptement, mais puisque tu voulais absolument savoir la vérité. Rassure-toi, l’Angleterre est encore un royaume, c’est un des royaumes les plus appréciés dans le monde d’ailleurs, ils ne sont pas en état de crise, ils parlent même de donner des droits aux couples formés de deux hommes – ce que ça aurait changé des choses à votre époque –, et …

Mais Lancelot n’écoutait pas, encore secoué par l’information qu’il venait d’entendre. Il fronça les sourcils.

— En 2025 ? Comment est-ce possible ? Arthur aurait dû revenir bien plus tôt, pour accomplir la prophétie, et sauver le royaume !

— Moi seul pouvais le ramener, mais j’ai eu du travail. Et puis au bout d’un moment j’ai oublié, et quand je me suis rappelé, on était déjà à la fin du dix-neuvième siècle ! Alors je suis intervenu et bientôt, montera sur le trône d’Angleterre un roi Arthur.

— Et pourquoi maintenant précisément ?

— On va découvrir que le fils héritier du trône, Charles, a un fils caché, Arthur, qu’il ne connaissait pas, car il n’était pas au courant de son existence. Arthur aura été élevé par une famille adoptive qui lui aura enseigné les bonnes manières, et un jour, il réalisera un exploit inattendu. On le remarquera, on verra qu’il a du sang royal dans les veines, et il héritera du royaume d’Angleterre.

— Ceci ressemble à l’histoire de mon Roi.

— Oui, c’est fait pour.

— Et il tire une épée d’un rocher pour devenir célèbre, votre Arthur ?— Non, il sait juste faire rire les gens. Mais il le fait très bien. Et puis c’est plus utile de faire plier en deux quelqu’un par le rire, plutôt que par les armes.

Lancelot soupira, soulagé. La situation était étrange, il se demandait si l’homme qui lui parlait se moquait de lui, mais il savait que Arthur était revenu et qu’il régnait désormais sur le royaume d’Angleterre.

— Mais moi alors ? Pourquoi je suis ici ?

— Tu as aussi demandé d’être près d’Arthur et près du Graal… Si l’âme d’Arthur est en Angleterre, dans le Arthur qui va devenir roi, son corps est à Avalon, tout comme le Graal. Le hic c’est que le Graal ne peut que rester ici. La magie a donc décidé de t’emmener ici.

Lancelot ouvrit grand ses yeux.

— Quand Galahad a trouvé le Graal, et qu’il en a contemplé l’intérieur, il en est mort. Le Graal renferme les mystères les plus divins, les plus secrets, et aucun mortel ne peut regarder à l’intérieur sans en mourir. Il a donc été transporté ici par l’ange Erlaïns, et la coupe a retrouvé le Paradis, son origine. Elle a perdu son pouvoir, puisqu’elle avait rempli son but, et ne peut donc sortir d’ici.

— Attendez… Le but du Graal ? Mais les Chevaliers de la Table Ronde ? La Quête ? Nous avons donc cherché pendant tout ce temps la Coupe en vain !

— Mais ce n’était pas plus mal. Le Graal, c’était vos cœurs réunis en un seul but. C’était votre croyance, fondée sur l’espoir et la camaraderie, qui vous unissait. Et puis vous repoussiez ainsi les barbares et les violeurs, alors c’était tout bénef’. La magie a agi, et t’a conduit ici : Avalon, le Paradis, là où se trouve le Graal. Il n’a toujours pas bougé.

L’homme fit encore un signe de la main en l’air. Tout disparut de la table, à part le plat pour les pommes. L’homme refit son geste, et les pommes disparurent.

— Voilà votre Graal. Personnellement je m’en sers pour y servir des pommes. Ou des anchois. Ça se conserve bien pour les anchois.

Lancelot se releva et tira son épée.

— Ne blasphémez pas le G…

L’homme leva ses mains en signe d’apaisement.

— C’est un modeste plat, ici. Il n’a aucun pouvoir. Et j’allais pas le laisser traîner ici sous prétexte que c’est le Saint Calice ?

Lancelot rangea son épée, et contempla le Graal. Il s’était attendu à une coupe en bois, et voilà qu’on lui présentait un plat pour des pommes. Il pensa alors à son ami chevalier.

— Et Galahad, qu’est-il devenu ? Je ne l’ai point aperçu ici.

L’homme soupira.

— C’est le fond du problème. Là où tu es, c’est l’endroit où les hommes les plus valeureux, les plus courageux, mais aussi les plus tendres, les plus gentils, pouvaient se rendre. C’est un endroit réservé aux hommes les plus dignes, et seulement à eux. Galahad a été un des premiers. Puis il y eut d’autres personnes. Et après… après est venu le gardien de l’Enfer. Il avait relevé que l’un des commandements, pour venir au Paradis, était : « Tu ne tueras point ». Et que donc toutes les personnes qui avaient tué au cours de leur vie n’étaient pas dignes de venir ici. Il les a donc emmenées en Enfer.

— Et vous ne pouviez rien faire ?

— Techniquement non. Soyons logique, vous, les chevaliers, vous avez tué plein de gens dont certains n’avaient rien demandé à personne. Et pour qui ? Pour Dieu, souvent, mais pour vous, surtout. Ça continue encore maintenant d’ailleurs, ce qui me saoule un peu beaucoup car la justification est facile ! Vous faites de l’excès de zèle ! « Aimez vous les uns les autres », ça par contre, vous avez beaucoup de problèmes pour l’appliquer !

Lancelot regarda son épée, et se rappela les litres de sang qu’il avait versés avec elle, les gorges qu’il avait tranchées, les vies qu’il avait ôtées. Avait-il été un mauvais chevalier ? Il avait voulu faire le bien, mais peut-être bien qu’il était dans son tort.

— Mais attendez, que faites-vous des gens pieux ? Des gens qui ont répandu le bien autour d’eux ?

— Ils étaient ici. Tu as vu les habitations, les objets… Tout ceci est l’œuvre des hommes qui sont venus ici.

— Des hommes seulement ?

—Pardon, je voulais dire des âmes. Le gardien de l’Enfer a encore voulu me piquer des âmes, alors il leur a révélé la vérité sur cet endroit : le Paradis est réservé à ceux dont le cœur est juste, qui ne sont pas tentés par les péchés. Cet endroit est destiné à la béatitude éternelle et à la félicité innocente. En d’autres termes : le Paradis est une grosse m…

Lancelot se boucha les oreilles juste à temps.

— … ladresse, tandis qu’à l’Enfer on s’amuse, il y a la luxure et le plaisir. Donc il leur a dit qu’il vaut mieux aller là-bas. C’est ce que fait tout le monde, et plus les temps avancent, plus les gens sont tentés par des rétributions, en récompense de la dure vie qu’ils ont vécue.

Lancelot n’en croyait pas ses oreilles. Tout ce que l’homme en face – qu’il pensait être Dieu, mais il n’osait pas l’appeler ainsi – lui disait, allait à l’encontre de tous les préceptes et les croyances qu’on lui avait inculqués.

— Mais il doit bien y avoir des gens qui ne veulent pas aller en Enfer ?

— Aussi loin que j’ai cherché, les hommes ont toujours une part de mal. Enfin, dès qu’ils grandissent. Alors oui, j’ai vu ici, au Paradis, des bambins et des personnes qui n’ont pas vécu, à cause de la folie des hommes. Je les ai donc fait ressusciter. Je me dis qu’ils doivent connaître la vie avant de connaître l’après-vie.

Lancelot réfléchit.

— Donc si je résume je suis au Paradis… où il n’y a personne… car les cœurs des hommes ont été tentés par les vices ?

— C’est exact. Même toi, techniquement, tu ne devrais pas être là : tu as tué également, Lancelot. Mais la magie de Mélusine devait t’apporter près du Graal, alors… te voilà. Ta visite m’a surpris. C’est pour ça que je n’étais pas là immédiatement pour t’accueillir. Et je faisais d’autres trucs dans mon coin alors quand un oiseau m’a gazouillé que le Paradis avait un nouveau visiteur, je ne l’ai pas cru tout de suite.

À peine avait-il prononcé ces mots qu’un geai bleu surgit de nulle part et se posa sur l’épaule de l’homme. Il gazouilla un peu, et avant que Lancelot puisse l’observer plus attentivement, il se volatilisa mystérieusement.

— On vient de me dire que tu ne peux plus être ici. Tu n’appartiens ni à cette époque, ni à ce lieu, et le gardien de l’Enfer s’impatiente. Apparemment, ton absence cause des problèmes dans le temps et l’espace, ce qui annule des vies, et donc des âmes qu’il peut recueillir. Il faut que tu rétablisses l’équilibre, en te replaçant dans la ligne du temps. Les visiteurs du temps causent beaucoup de problèmes… ils réfléchissent pas à ce qu’ils font et se baladent souvent de manière ridicule. Bon toi tu as pas choisi, mais il y en a un c’est avec une cabine téléphonique b…

Lancelot leva la main, et l’homme sursauta.

— Je n’ai pas l’habitude qu’on me coupe comme ça, normalement, on m’insulte. En même temps, je ne suis pas habitué à parler avec des humains face-à-face. Ou pas pendant longtemps.

— Je veux bien repartir, mais seulement si vous m’accordez trois vœux. Mélusine m’en a accordé trois, et c’était afin de guider Arthur dans sa quête. Le trouver, le guider à son réveil, et lui fournir le Graal comme symbole de sa valeur. Or je ne peux rien faire de tout ceci.

— Très bien. Tes vœux étaient louables, et n’ont pas été honorés. J’accepte donc d’exaucer tes trois nouveaux vœux, pour autant que cela ne perturbe pas trop l’équilibre du monde.

L’homme dressa trois doigts. Dans le ciel, trois boules de lumière blanche s’allumèrent.

— Les hommes sont nés avec une part d’ombre et de lumière en leur cœur. Si on accepte ceci, cela veut dire que les hommes sont autant destinés à aimer qu’à détruire. Donc j’aimerais que le Paradis accepte les âmes qui ont montré de la lumière durant leur existence, et que l’Enfer accepte les autres.

L’homme replia un de ses doigts, et une des lumières blanches changea de couleur : elle était maintenant vert émeraude.

— Accepté.

— Deuxièmement, le Paradis et l’Enfer sont des lieux destinés à nous faire vivre après notre séjour sur Terre, mais ils devraient être à l’image de nos actions. Par conséquent, le Paradis devrait être rempli des plaisirs des gens bons, et l’Enfer des gens mauvais. Personne ne pourra choisir, mais personne ne devra le faire, car tous auront ce qu’ils méritent.

L’homme replia son doigt, ne laissant que son pouce levé. Une deuxième sphère blanche se teinta de vert.

— Troisièmement…

Lancelot hésita.

— Puisque je sais que ma quête d’Arthur est vaine, et que le royaume devra se construire sans lui, j’aimerais retrouver Guenièvre. Personne ne sait ce qu’elle est devenue, et j’aimerais pouvoir vivre avec elle, si cela m’est possible.

L’homme resta immobile un instant. Puis il sourit.

— La meilleure fin reste l’amour…

Il ferma son poing, et la troisième sphère blanche devint rouge, puis verte.

— Accepté également. Mais tu dois savoir que quand le gardien de l’Enfer découvrira ton deuxième vœu, il fera tout pour que tu ne puisses pas être avec elle. Tu devras te dépêcher pour la retrouver. Ta prochaine quête te mènera à elle.

Autour de Lancelot, les contours se floutèrent, il sentit que le sol se dérobait sous ses pieds. Son armure se posa magiquement sur lui. Avant que tout disparaisse, il entendit encore une fois la voix du mage :

— Dès que tu retourneras à ton époque, les vœux que tu as fait s’exauceront. Il faudra que tu te dépêches pour retrouver Guenièvre. En plus, tu oublieras ce qui s’est passé ici, car aucun mortel ne doit le savoir. Mais dans ton cœur se trouve une lumière, qui sait ce qui s’est passé ici, et cette lumière te guidera. Au revoir Lancelot, et à bientôt, dans le Paradis Retrouvé. Je t’attends avec grand plaisir.

Lancelot sombra dans le néant et dans un sommeil profond.

#

Il se réveilla dans une clairière, à côté de son cheval, ne sachant plus ce qu’il faisait là. Les restes d’un songe se dissipaient dans sa mémoire. Il vit alors une biche blanche magnifique apparaître devant lui. Une biche blanche, signe de merveille et d’aventure. Elle le regardait attentivement.

Lancelot soutint son regard, et sentit sa peau frémir d’excitation. La biche avait les mêmes yeux que Guenièvre.

La biche dressa soudainement l’oreille, puis s’enfonça rapidement dans la forêt. Lancelot enfourcha son cheval, et poursuivit la biche, persuadé qu’elle le guiderait vers Guenièvre. Le royaume était perdu, Arthur était en Avalon, il lui fallait protéger la seule chose chère à son cœur, et qu’il pouvait sauver : la femme qu’il avait aimé, malgré lui.

Il s’élança à sa poursuite. Là où il s’était réveillé, deux hommes encapuchonnés, au visage caché, le regardaient s’éloigner. L’un, au manteau blanc, était tranquille, serein ; l’autre, au manteau noir, était excité, et gesticulait de ses mains, lançant des malédictions.

— Comment a fait Lancelot ? Pourquoi maintenant tu exauces des vœux et change la nature de l’univers ? Pourquoi tu as retiré mes âmes comme ça, en un instant ?

— Je ne sais surtout pas pourquoi je n’ai pas réagi avant. Lancelot m’a fait croire en l’homme de nouveau, c’est tout. Il était temps, je ne voyais plus trop le bien en lui.

— Tu sais que c’est une lutte sans fin. Le Paradis, l’Enfer… Peut-être que ton Lancelot a changé les choses, pour maintenant, mais il y aura toujours des guerres, des fatalités, des souffrances et des idiots qui en profiteront.

— Comme il y aura des héros, des personnes tournées vers autrui, et des compatissants. Je me suis fait berner par ton message, et tu m’as convaincu que l’humanité se divisait en deux, ceux qui endurent la vie, d’un côté, et ceux qui doivent être récompensés, de l’autre. C’est terminé.

L’homme au manteau noir ne répondit pas, continuant d’agiter ses mains dans les airs.

— Parle, parle, je ne peux pas influencer tes vœux, mais je peux toujours influencer le parcours de Lancelot. Il n’est pas prêt de la revoir, sa Guenièvre.

— Tu ne trouves pas que tu exagères ? Déjà que de base c’est ta faute, ce triangle amoureux, entre Arthur, Lancelot, et Guenièvre… C’est ce qui a conduit le royaume à sa perte.

— J’entends pas, j’entends pas…

L’homme au manteau noir arrêta ses gestes, puis suivit l’homme au manteau blanc au hasard de leurs pas. Ils avaient toute l’éternité devant eux.

— Alors avec ses vœux, tout a changé ?

— Oui, absolument tout.

L’homme au manteau noir se pinça les lèvres.

— Alors notre lutte entre le Bien et le Mal, la Lumière et l’Ombre, l’Enfer et le Paradis, reprend ? Mon frère ?

— On dirait bien. Frérot.

— Tu crois que Lancelot a permis ta victoire ? Le Bien triomphera, et l’humanité vivra heureux pour toujours, en ayant toujours plus d’enfants ?

— Peut-être pas Lancelot. Il a été le premier pas. Qu’importe les prophéties, les rois à retrouver, les objets légendaires à rechercher, s’ils sont en quête d’amour et de partage. D’autres viendront, après lui, comme lui. D’autres héros, d’autres personnages qui devront affronter leurs propres défauts, ainsi que ceux des hommes mauvais qui les entourent. D’autres héros qui sauront se dresser et utiliser leur part de lumière, d’humanité.

L’homme au manteau blanc sourit.

— Et peut-être même que finalement, c’est l’Enfer qui sera abandonné.

FIN

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7 thoughts on “Pour un Paradis Perdu, par Gregorio.Cept

  1. Premier point positif : l’idée d’employer du vieux français est géniale. Même si au début, j’étais en mode « qu’est ce que c’est que ca ? », une fois le choc passé, ca donne tout de suite un cachet au personnage.
    Et puis le décalage que cela créer entre Arthur et Lancelot, c’est hilarant.
    C’est en fait le second point positif : ton texte est très drôle. J’aime beaucoup ton humour et Arthur m’a fait hurlé de rire, notamment son monologue sur les temps anciens (mention spéciale à la « pucelle a engrosser », même si ce n’est pas très gentil envers ces gentes dames u_u).

    Mais l’humour est moins présent dans la seconde partie, même si on sent que tu t’éclates, et surtout, que tu y connais beaucoup sur les légendes arthuriennes. C’était très intéressant à lire, très inventif également.
    Et je ne m’attendais pas à cette fin (pourtant j’aurais du).

    J’ai passé un bon moment à te lire 🙂 Merci pour ce beau texte.

    • Ah. En fait ce n’est pas Arthur, c’est… genre un mage. Mais sans nom, j’y ai tenu. J’ai juste donné des indices pour l’identité du personnage (pour les deux identités possibles)

  2. J’ai passé un bon moment avec ce texte ! J’ai deviné, je pense, l’identité de l’interlocuteur de Lancelot… Les clins d’oeil au monde contemporain sont très rigolos, même si finalement le propos reste dans une ambiance douce-amère et assez sérieuse. Un joli travail d’équilibriste entre rire et philosophie.

  3. Décidément, Arthur et ses chevaliers en ont inspiré plus d’un cette année 🙂 Amusante cette incursion dans l’histoire de Lancelot !

  4. @Dominique : oui merci, c’est exactement ce que je voulais faire !

    @Luce : mais de rien !

    @Anaïs : idem… et oui il faut que je lise les autres textes (dès que j’ai du temps) ^^

  5. J’ai beaucoup apprécié ! Très original, inventif et décalé.

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