Pèlerinages, par Jérôme Cigut

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

La voiture remonta l’allée presque sans un bruit. Tous les graviers qui tapissaient le chemin autrefois, blancs comme ceux du Petit Poucet, semblaient avoir disparu au fil des mois. Ne restait qu’un sol meuble, noir, humide, dans lequel les roues s’enfonçaient d’une façon quasi obscène.

Elle allait se garer comme d’habitude sur le côté, laissant de la place pour un autre véhicule, mais elle se reprit à la dernière minute : à quoi bon ? Personne ne viendrait. Haussant les épaules, elle s’arrêta juste devant le bâtiment et coupa le moteur.

Les clés coincèrent un peu dans la serrure : un peu de corrosion, sans doute. Après avoir forcé un peu, la porte s’ouvrit.

Autrefois, la maison l’accueillait de son parfum complexe, le cocktail des senteurs de chacun de ses occupants, et le bouquet des activités domestiques, rassurantes : arômes de cuisine, fumet un peu âcre de l’aspirateur, odeur d’herbe coupée lorsque Thomas tondait la pelouse… Plus rien de tout cela aujourd’hui : lorsqu’elle poussa la porte, une bouffée d’air froid lui sauta au visage, l’odeur d’une cave inoccupée, un peu humide, avec un soupçon de corruption, de moisissure en arrière-plan. Plus personne ne vivait ici depuis des mois.

À tâtons, elle chercha dans le noir l’armoire à fusibles et réenclencha le courant. La lumière s’alluma dans le couloir, et — ouf, pas en haut : dans le salon. Le haut de l’escalier restait plongé dans l’obscurité : hormis le relief de la rampe, elle ne pouvait rien discerner là-haut, ce qui l’arrangeait bien. Elle n’était pas prête. Pas encore. C’était, elle le comprenait bien, une sorte de pèlerinage, et il fallait en respecter les étapes. L’étage ne viendrait qu’après. Seulement après.

#

Un mois auparavant :

— Madame D… ? Maître Laurent S…, de l’agence notariale de X…

L’appel l’avait surprise : elle n’avait pas complètement oublié que la maison était en vente, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’elle trouve un acheteur un jour.

– Mais… Savent-ils ce qui s’est passé dans la maison ?

Elle sentit la gêne du notaire à travers le combiné, le frottement du tissu de son costume contre son fauteuil tandis qu’il changeait de position, inconfortable.

— Oui, nous le leur avons dit. Mais ce n’est pas un obstacle pour eux. En fait, ce qui les intéresse vraiment, c’est le terrain. Nous avons réussi à en tirer un excellent prix. C’est vraiment une affaire, Madame D….

— Le terrain ?

— Oui, il se trouve que vous possédez l’un des plus grands lots du quartier, et à un emplacement parfait, proche du centre et des transports en commun. Exactement ce qu’il leur faut pour construire une résidence.

#

Trois ans auparavant :

— Et le canapé, Monsieur, on le met où ?

— Dans le salon, s’il vous plaît… Ici. Merci.

Les déménageurs déposèrent le meuble à l’emplacement que Thomas indiquait, et repartirent chercher d’autres objets dans leur camion, garé devant la porte.

— Qu’est-ce que tu en penses ?

Elle regarda autour de la pièce.

— La télé viendrait là ? demanda-t-elle en pointant le mur opposé au sofa.

— C’est ce que je pensais faire, oui.

Elle réfléchit un moment, observa les autres angles, et finit par hocher la tête.

— Oui, ça me semble bien. J’aime le fait qu’on peut aussi voir le jardin depuis le sofa. Et la cheminée.

— Au cas où il n’y a rien d’intéressant à la télé.

— Oui.

Il la prit dans ses bras et l’embrassa.

— Et le meuble télé, Monsieur, on le met où ? demandèrent les déménageurs, de retour du camion avec les bras chargés.

— À la poubelle, murmurèrent-ils tous les deux, avant de s’esclaffer.

— Monsieur ? J’ai pas entendu.

— Ici, ici, ordonna Thomas en se détachant d’elle.

#

Appel du notaire :

— Je ne suis pas sûre de comprendre. Où veulent-ils construire la résidence ? Dans le jardin ?

— Sur une partie du jardin. Et… à la place de l’habitation actuelle.

Les mots mirent quelques instants à trouver leur sens dans son esprit.

— Ils vont démolir la maison ?

— Ahem, euh, oui. Je comprends que cela puisse être un choc pour vous — vous avez tellement de souvenirs ici… (Nouveau raclement de gorge gêné.) Ceci dit, la logique immobilière est excellente, et c’est pour cela que nous avons pu en obtenir un si bon prix… Néanmoins je comprendrais bien si vous êtes trop attachée à votre bien, c’est absolument votre choix…

— Non non, c’est très bien. En avez-vous parlé avec mon ex-mari ?

— Euh, oui.

— Il est d’accord ?

— Oui, oui.

— Alors je suis d’accord aussi. Dites-moi ce que je dois faire.

#

Aujourd’hui.

Quelques meubles traînaient encore dans le salon. Le canapé, notamment : tant Thomas qu’elle avaient cru que l’autre l’emmènerait, et en fin de compte tous les deux l’avaient laissé ici. Correction : aucun n’avait voulu le prendre. Trop de souvenirs de s’y être installés ensemble, assis, allongés parfois… faisant l’amour, devant une bonne flambée dans la cheminée, les volets ouverts sur le jardin plongé dans l’obscurité.

Le meuble télé, lui, avait disparu. Thomas l’avait emporté, tout comme le téléviseur.

Une vision lui revint, fugace : elle, rentrant tard un soir du travail — non, des courses. Non, de… oui, d’avoir erré pendant des heures, en voiture, sur les routes et les rocades du département, dans le noir, seule, l’esprit vide. Cherchant à oublier, à noyer son chagrin dans la conduite et le ruban d’asphalte infini, espérant qu’il pourrait l’emmener ailleurs, quelque part où tout cela n’était pas arrivé… Elle finissait toujours par rentrer, tard, le plus tard possible, lorsqu’elle ne pouvait plus ignorer la fatigue et que ses yeux commençaient à se fermer tous seuls. Elle songeait parfois à ne pas revenir, à laisser le sommeil et la vitesse régler son problème — il suffirait d’un arbre sur le bas-côté. Peut-être même serait-ce indolore, immédiat : une bonne façon de poser un point final.

Mais une part d’elle refusait cette solution. Ce n’était pas de sa faute ; ce n’était pas sa responsabilité. Ce n’était pas à elle d’en finir, de s’en aller comme ça.

Aussi rentrait-elle chaque soir. Et une fois la porte poussée, elle pouvait voir Thomas sur le canapé du salon, devant la télévision allumée mais quasi silencieuse : le plus souvent endormi, mais parfois encore éveillé.

Jamais il ne lui adressait un regard. Ils étaient comme deux étrangers dans une maison trop grande, deux passagers clandestins dans un navire en train de couler. Elle chercherait des mots, ne les trouverait pas, finirait par reprendre son chemin vers l’escalier, vers l’étage, vers leur chambre. Sa chambre, désormais — ils ne partageaient plus le même lit, depuis ça, depuis l’accident.

Les volets du salon étaient fermés, bloquant la vue du jardin. C’était étrange : ils les laissaient toujours ouverts, de jour comme de nuit — ils n’avaient aucun vis-à-vis, avec les arbres. Ainsi obturée, la pièce semblait plus petite, mais l’absence de certains meubles la rendait plus grande par d’autres aspects, faussant le souvenir qu’elle en avait. Une vieille histoire lui revint à l’esprit, un Lovecraft probablement — quelque chose à propos de dimensions alternatives, d’angles qui ne pouvaient pas exister et de créatures qui s’y cachaient…

Elle éteignit la lumière et se dirigea vers la cuisine.

#

Deux ans auparavant.

La porte d’entrée claqua, signe que Thomas venait de rentrer. Elle sourit : tout était presque prêt. Sur chacun des becs de gaz, une casserole ou une poêle grésillait tranquillement, tandis que dans le four un poulet finissait de dorer. Jamais elle n’avait cuisiné des plats aussi compliqués, mais tout s’était bien passé — et l’occasion le justifiait amplement.

— Ça sent incroyablement bon, qu’est-ce que tu prépares ? Oh !

Thomas, sa veste retirée et en train de retrousser ses manches, venait de passer le seuil de la cuisine et fixait la table, couverte d’une nappe blanche, de leurs plus beaux couverts et même d’un chandelier — elle avait peut-être vu un peu grand, mais elle s’en fichait, c’était drôle. Et elle était tellement heureuse.

— J’ai quelque chose à t’annoncer.

Il s’approcha d’elle, interloqué — mais reflétant son sourire.

— Tu vas être papa !

#

Un carreau était brisé dans la cuisine, laissant entrer un air froid de l’extérieur. C’était peut-être mieux ainsi, se dit-elle en s’approchant de l’évier : une fine couche noire et compacte — saleté ou moisissure ? — en avait tapissé le fond, et une odeur méphitique remontait de la bonde. Du bout des doigts, elle tourna le robinet : après quelques chocs sourds, une eau rougeâtre commença à s’écouler. Le siphon rempli, la puanteur s’atténua un peu, mais le sédiment sombre restait bien accroché, seulement un peu teinté d’ocre désormais — comme du sang séché.

Une énorme envie de nettoyer l’évier la prit soudain. Bondissant vers le placard, elle trouva une vieille bouteille de Cif et des gants en caoutchouc qu’elle enfila. Puis elle saisit l’éponge fossilisée sur le rebord de la fenêtre, la passa sous l’eau maintenant presque limpide, et se mit à frotter le récipient en acier frénétiquement, jusqu’à ce qu’il brille de nouveau. Puis elle fit un pas en arrière, et repoussa la mèche qui s’était échappée de son chignon. Sous la lumière jaune du plafonnier, l’évier luisait, mais d’une clarté malade, malsaine. À quoi bon ? semblait-il lui demander. Tout est fini ici. Dans quelques jours, tout ici sera détruit, emporté. Propre ou sale, cela ne change plus rien.

Elle contempla un long moment l’évier, indécise, puis retira lentement ses gants et les laissa par terre, avec l’éponge désormais noire de crasse. Elle se sentait sale, et le courant d’air de la vitre cassée lui donnait des frissons, avec la fine couche de sueur que l’effort avait déposée sur son front, son dos et sa poitrine. Dans la salle de bains, il restait probablement quelques serviettes, peut-être encore propres.

À contrecœur, elle gravit les marches de l’escalier.

#

La même odeur d’égout emplissait la salle de bain, mais moins marquée qu’en bas : les tuyaux étaient à sec eux aussi, mais la fosse septique était plus loin. Dans la cuvette des toilettes, une simple flaque d’eau croupie restait, jaune et trouble. Elle fit tourner l’eau un moment dans le lavabo et la baignoire, et tira la chasse plusieurs fois. Elle se lava les mains avec un savon craquelé qui traînait là, puis fouilla les placards jusqu’à trouver un torchon encore propre.

Ils avaient passé tellement de temps dans cette baignoire, lorsque tout allait bien. Allongés l’un sur l’autre, ou face à face, plongés jusqu’à la poitrine dans le liquide délicieusement brûlant. La mousse cachait ce qu’ils faisaient en dessous, les mains baladeuses, les caresses amoureuses, les simples câlins. Ils pouvaient s’y prélasser des heures entières le soir ou le week-end, à lire, discuter ou dormir, ajoutant de l’eau chaude quand cela venait à refroidir. Ils en sortaient avec la peau toute ridée et flétrie :

— Regarde, nous avons vieilli ensemble.

#

Deux ans auparavant.

— Je ne peux pas le faire.

— Mais si…

Elle secoua la tête, projetant de l’eau savonneuse sur le sol de la salle de bain, mais il la serra dans ses bras pour la rassurer, ses mains posées sur son ventre lisse et rebondi.

— Je suis là. Nous le ferons à deux. Ensemble.

Il continua à la bercer doucement, murmurant une chanson indistincte pour meubler le silence. Après un moment, ses sanglots s’apaisèrent, et elle se laissa aller à son étreinte.

— Je suis désolée, finit-elle par lâcher. Je suis bête, je n’aurais pas dû.

— Du tout. C’est normal. Je comprends.

— J’ai peur, dit-elle, la voix étranglée par un nouveau hoquet.

— Il n’y a pas de raison. Tout ira bien.

— J’ai peur de faire les mêmes erreurs qu’eux. J’ai peur d’être horrible avec lui.

— Ça n’arrivera pas. Tu n’es pas tes parents. Tu n’as rien à voir avec eux.

— C’est eux qui m’ont fait.

— Biologiquement, pas psychologiquement. Tu n’es pas comme eux.

— J’ai vécu des années avec eux. Ils m’ont formée. Déformée.

— Quelques années seulement. Et tu as grandi depuis. Tu n’es plus la même personne. Je le sais, je te connais. Je t’aime.

Elle ne répondit pas, faute de mots pour décrire ce qu’elle ressentait : un doute immense, encore ; la crainte ; et pourtant la chaleur diffuse de sa conviction, contre sa peau.

— Je suis là. Nous allons l’élever ensemble. Nous serons une famille.

Et encore :

— Tout ira bien.

#

Aujourd’hui.

Un simple filet jaunâtre restait au fond de la baignoire, la trace des milliers de gouttes tombées au fil des mois et séchées avant d’avoir fini leur périple jusqu’à la bonde. Sous l’eau qu’elle faisait couler, même cette trace s’effaçait peu à peu.

Elle se fit la réflexion que cela résumait bien sa vie : un ensemble de souvenirs sédimentés dans cette maison, séchés, racornis, morts. Et en voie de bientôt disparaître, sous les pelleteuses et l’inexorable passage du temps. Était-ce la même chose pour toutes les familles ? Une accumulation de faits sans importance, ne laissant rien que de la poussière, de la crasse et du vent après soi ?

Elle regarda la trace achever de s’évanouir, puis ferma le robinet et la lumière et alla voir leur ancienne chambre.

#

Un an auparavant.

La vibration insistante d’un portable avait achevé de la tirer de son sommeil. Elle ne dormait qu’à moitié : il faisait clair dehors, et elle pouvait entendre Thomas se doucher dans la salle de bain. Bientôt le bébé allait se réveiller, mais elle voulait rattraper autant de repos que possible pour affronter la journée : les premiers mois d’un nourrisson étaient éprouvants, beaucoup plus que ce qu’elle avait prévu malgré les avertissements pleins de sympathie de chacun. Comment un être pouvait-il requérir autant de soins, si souvent chaque jour ? Quand allait-il enfin être autonome ?

Un nouveau grésillement retentit, l’énervant. Qui la dérangeait aussi tôt le matin ? À tâtons, elle saisit son téléphone portable sur la table de chevet, mais aucun message ne l’attendait. Curieuse, elle se tourna et attrapa celui de Thomas, se demandant s’il y avait une urgence au bureau.

Hôtel réservé, chambre 214.

J’y serai à partir de 12h.

J’ai hâte. XO XO.

Un long moment, elle fixa l’écran, incapable de comprendre l’importance de la révélation.

Puis le bébé se mit à pleurer, et machinalement, elle se leva pour s’en occuper.

#

Aujourd’hui.

Le lit était toujours là, le matelas protégé par un drap poussiéreux. Thomas, qui ne l’avait pas utilisé lors de leurs derniers mois dans la maison, avait sans doute pensé qu’elle voudrait l’emporter. Mais le meuble portait trop de souvenirs : ce matin où elle avait découvert le message ; leur passé ensemble, ses mensonges…

La poussière la fit éternuer. Prise à la gorge, elle se détourna et se trouva nez à nez avec ce qu’elle avait voulu éviter, l’autre chambre.

#

Un an auparavant.

— Je suis vraiment désolé, Monsieur et Madame D…. Nous n’avons rien pu faire.

Elle se contenta d’opiner, tandis que Thomas éclatait en sanglots et la serrait contre elle. Elle avait eu plus de temps que lui pour s’y résoudre ; elle avait su que c’était fini dès qu’elle avait vu le petit corps inanimé dans son berceau.

L’hôpital leur remit un certificat de décès (« mort subite du nourrisson »), et ils retournèrent chez eux en silence.

Elle se sentait vide, épuisée. Sitôt arrivée, elle monta s’allonger sur le lit, et s’endormit au son des pleurs de Thomas, resté en bas…

#

Aujourd’hui.

Le berceau était toujours là : aucun n’avait voulu l’emmener. Elle en caressa le bois, se souvint de la silhouette du bébé dans le lit, sa face renfrognée en dormant, ses petites mimiques, ses sourires. Elle se demanda à quoi il aurait ressemblé à présent : davantage à Thomas, ou à elle ? À la naissance, c’était le portrait craché de son mari, jusqu’à la ligne de ses sourcils, mais après quelques semaines ils n’étaient plus aussi sûrs : cela changeait tellement vite…

Un éclair de regret la saisit, et elle se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter. Elle laissa la crise la traverser, observa avec détachement ses larmes arroser le petit lit. C’était la dernière fois qu’elle le voyait ; dans quelques semaines, il partirait avec le reste de cette maison à la décharge, ne deviendrait plus qu’un souvenir, perdrait graduellement de sa substance.

Jusqu’à disparaître.

Ses sanglots finirent par se tarir, et elle ne vit plus qu’une armature de bois qui avait autrefois été un lit ; des étagères pleines de jouets d’enfant, de livres d’images, de crèmes et de couches inutilisées. Les vêtements étaient partis ; ils avaient à peine été mis, et appartenaient pour la plupart à des parents et amis, de toute façon. Une photo, sur le mur, les montrait tous les trois, du temps où ils étaient encore ensemble. Encore une famille. Elle aussi avait jauni, s’était fanée, flétrie. Elle n’était plus rien qu’une image abstraite, une notion oubliée, la vision d’un monde alternatif dont elle doutait à présent qu’il eut jamais existé. Ce n’était pas elle sur la photo. Cette femme n’avait jamais existé.

Elle lui jeta un dernier regard, doutant même de sa ressemblance physique avec la personne dans la photo, puis haussa les épaules et quitta la pièce. Descendit l’escalier. Coupa les fusibles, et sortit. Un instant, elle faillit même fermer la porte à clé, mais se reprit : à quoi bon, les ouvriers détruiraient tout de toute façon. Elle haussa les épaules et descendit les marches du perron.

Puis elle traversa le jardin, passa une haie de thuyas, et aboutit devant une cabane fermée d’un cadenas en acier. Elle vérifia les alentours : tout était calme, plongé dans la pénombre du crépuscule. Personne ne pouvait la voir, masquée par les arbres.

Elle tira une nouvelle clé de sa poche et déverrouilla le cadenas. La porte s’ouvrit en grinçant, projetant une odeur de terre et d’engrais.

Quelques outils de jardinage traînaient là, mais pas les principaux : Thomas préférait garder les siens, et notamment la tondeuse à la cave, où selon lui ils étaient moins susceptibles de rouiller. La cabane, de fait, avait toujours été son royaume à elle, où elle conservait ses ustensiles, ses pots et ses graines, plus un peu de bric-à-brac qui ne craignait pas l’humidité : sacs en plastique, vieux papiers et charbon pour les barbecues…

Elle vérifia une nouvelle fois que personne ne l’observait, puis déplaça deux caisses qui masquaient une étagère. Derrière elles, elle trouva un sac-poubelle noir, légèrement rebondi. L’objet qu’il contenait semblait mou et relativement léger, de la taille d’un chat ou d’un annuaire.

Avec précaution, elle le tira de sa cachette, puis l’emporta jusqu’à sa voiture. Elle ne se soucia pas de remettre les caisses en place ou de refermer la cabane : rien de tout cela n’avait d’importance maintenant. Elle mit le sac dans le coffre, puis s’installa au volant et démarra, sans un regard pour la maison. Elle redescendit l’allée sans gravier, s’inséra dans la circulation au-dehors, et suivit la route sur des kilomètres, comme elle avait pris l’habitude de le faire après la mort du bébé — une dernière fois, en souvenir. En pèlerinage.

Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait, sans plan bien défini : une rivière. Prenant la première sortie et rebroussant chemin, elle aboutit sur un sentier de halage qui longeait la rive. Elle suivit le chemin jusqu’à ne plus être en vue de la route, coupa le moteur et alla chercher le sac dans le coffre.

Elle n’avait aucune envie de voir ce qu’il y avait dedans, mais elle savait que si elle ne l’ouvrait pas, le sac risquerait de flotter et d’être retrouvé intact : elle ne pouvait pas prendre le risque. À regret, elle dénoua donc le nœud et regarda à l’intérieur.

En l’observant bien, elle pouvait encore déceler les traces qu’avait faites la bouche, le nez et les larmes du nourrisson lorsqu’elle avait pressé l’oreiller contre son visage, même dans la pénombre. Une part d’elle savait que ce n’était que son imagination, et que personne d’autre ne le devinerait jamais, mais pour elle les marques étaient aussi nettes que sur un portrait. Ici, la ressemblance était marquante : c’était bien le visage de Thomas en miniature, un petit être traître et égoïste comme lui, se nourrissant d’elle comme un vampire jusqu’à ce qu’elle soit épuisée et qu’il soit temps d’aller chercher ailleurs sa subsistance. C’était elle ou lui.

C’était elle ou eux.

Elle jeta un dernier regard aux marques sur l’oreiller, puis le replia en boule entre ses mains et le lança, le plus fort et le plus loin possible, dans la rivière qui coulait devant elle. L’objet flotta un instant, comme un petit corps blanc emporté par le courant ; puis, trop imbibé d’eau, il coula dans les profondeurs et disparut.

Elle aurait dû se sentir soulagée, maintenant qu’il n’existait plus de trace de son méfait. Mais la seule chose à laquelle elle arrivait à penser, c’était à quel point elle se sentait seule.

FIN

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5 thoughts on “Pèlerinages, par Jérôme Cigut

  1. Déjà, tu as une très jolie écriture. Elle est agréable à lire.
    La manière que tu as de ne donner que quelques brides d’indices rend tout de suite ton histoire intrigante, alors qu’il ne se passe pas grand-chose objectivement. Et pourtant, on veut savoir la suite.
    Par exemple, jusqu’à ce qu’elle parle de « ex-mari », j’étais persuadé qu’il était mort.
    On devine dès le début qu’il s’est passé quelque chose (sans doute un mort), mais on ne sait pas quoi ni comment. Et puis à force de ces petits mots à droite, à gauche, on finit par comprendre ce qui s’est passé.
    Et je ne m’y attendais pas. Je pensais à toute sorte de cause, mais pas à cela. Ca m’a retourné l’estomac d’ailleurs.
    Dans une nouvelle, la chute est un des éléments les plus essentiels et la tienne est très bien maitrisé.
    Je tire mon chapeau, là.

  2. Terrible histoire. J’avais l’impression d’être avec l’héroïne dans cette maison abandonnée. C’était très troublant (même si, je le précise, je n’ai pas eu le même passé qu’elle ^^), surtout parce qu’en ce moment, je dois m’occuper moi aussi d’une maison inoccupée. De la belle ouvrage, bravo !

  3. Ho mon Dieu !! Quelle chute !
    J’aime beaucoup la façon dont tu as « monté » le récit. Je pense que c’est cette structure qui donne envie de lire la suite, de comprendre ce grand écart entre le passé heureux et le présent. Et quand les 2 se rencontrent … Bref, bon travail 🙂

  4. Snif, quelle triste histoire. J’ai senti qu’il y avait un crime derrière tout ça, mais ça ne m’a pas empêchée de m’attacher à ton héroïne.

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