Patrimoine classé, par Erik Vaucey

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Dans le quartier pittoresque de Saint-Séverin, la foule de badauds déambule en flux continu dans les rues et venelles. Il faut se frayer un chemin entre les rabatteurs qui vantent les mérites de chaque restaurant, la qualité de sa cuisine, la rapidité du service ou l’ambiance inoubliable du caveau spécialement aménagé en piano-bar.

Au milieu des touristes à la tenue décontractée, un trio dénote par leurs tenues strictes. Ils observent avec minutie tout ce qui les entoure avant de se regrouper devant le 23 rue de la Huchette. La façade ne paie pas de mine. Une enseigne des plus sobres informe le chaland des horaires des représentations.

— 19 heures, La Cantatrice Chauve, lit Susan d’une voix émue.

— Quelle surprise ! ajoute Alan. Je m’attendais à un bâtiment bien plus solennel pour abriter le temple de l’absurde de Ionesco.

— Effectivement, répond Gustave. C’est néanmoins dans ce modeste théâtre que la célèbre pièce est jouée sans interruption depuis plus de 180 ans. Un record absolu. Ce soir, ce sera la 61.627ème !

Une photographie de la salle est exposée dans la vitrine. La pièce est toute en longueur. On trouve une vingtaine de rangs garnis de cinq à six vieux fauteuils à l’assise rabattable.

— Quelle promiscuité. J’imagine le résultat en période d’épidémie.

— Tout est resté à l’identique, reprend Gustave. Nous avons néanmoins installé des brumisateurs d’antiseptiques pour répondre aux normes sanitaires.

Le groupe reprend sa marche et débouche sur une vaste place piétonne ornée d’une fontaine monumentale. Les deux Américains suivent le Français dans un ancienne, mais assez vaste cabine téléphonique. Lorsque les portes se referment sur eux, les vitres s’obscurcissent un court instant avant que leur environnement ne se transforme. Les allées et les pelouses se recouvrent de macadam. Des dizaines de véhicules à deux, trois, quatre ou six roues se croisent dans un concert de klaxon. Les conducteurs s’apostrophent. Des nuages de fumée malodorante s’échappent des multiples moteurs. Susan est bientôt prise d’une quinte de toux. Puis tout s’arrête. Le silence revient ainsi que la vue rassurante et tranquille de la place piétonne.

— Good job, conclut Alan. Je n’ai jamais vu un simulateur si réaliste !

— Nous en sommes très fiers. Il permet de se représenter de manière assez précise ce que les Parisiens subissaient vers la fin du XXè siècle.

Gustave les mène maintenant jusqu’à un escalier qui descend sous terre. Ses balustrades sont en fer forgé recouvert de peinture bleu-vert de style art nouveau. Les tiges métalliques s’élancent pour former un porche au dessus duquel un écriteau annonce fièrement « Métropolitain ». La première volée de marches est fermée par une grille rouillée. Une magnifique clef ouvragée permet d’ouvrir le passage.

— Pour des raisons de sécurité, cette partie n’est accessible que dans le cadre de visites guidées. Entrez. Je ferme derrière vous.

Les galeries doivent être équipées de détecteurs de mouvement, car les couloirs recouverts de faïence blanche s’allument puis s’éteignent en fonction de leur progression. Gustave s’arrête dans une grande salle équipée de tourniquets.

— Nous nous trouvons au point central de la station « Saint-Michel ». À droite, se trouvent les guichets où les voyageurs pouvaient prendre leurs billets. Vous constaterez qu’en plus des monnayeurs informatiques, il y avait la possibilité de s’adresser à un agent de permanence dans cette guérite. Ces installations permettaient d’accéder aux quais en limitant la fraude.

— Pouvons-nous nous rendre sur ces fameux quais, interroge Susan ?

— Cela n’est plus possible depuis un demi-siècle pour des raisons sanitaires. Vous allez tout de suite comprendre.

Tout en parlant, le guide passe son identificateur devant une sonde murale. La lumière s’éteint dans la salle, mais s’allume sous leurs pieds. À travers le sol devenu transparent, ils peuvent admirer la station une dizaine de mètres en contrebas. Entre les deux quais, une vieille rame est abandonnée. La couleur verte prédomine : la mousse et le lichen ont tout recouvert. Le vol désordonné des chauves-souris donne une atmosphère surréaliste à la scène.

— Brrr, ça ne donne effectivement pas envie de s’approcher de plus près, confirme Alan.

— Et encore, vous n’avez pas tout vu. Les dernières expéditions scientifiques ont dénombré plus de cent espèces animales, essentiellement des rongeurs.

— Je suis malgré tout impressionnée par ce système de transports urbains vieux de 250 ans, commente Susan. Il est étonnant qu’il ait été réalisé et copié de par le monde, malgré le gaspillage d’espace et d’énergie qu’il a nécessité.

En traversant la place, elle s’arrête un instant au dessus d’épaisses plaques en verre pour admirer le spectacle rassurant du va et vient incessant des mamts, les Modules Autonomes Magnétiques de Transports de personnes et de marchandises en gravité zéro.

— Il n’y a aucun doute, l’humanité à franchi un grand pas quand elle a solutionné en 2095 la question des transports par une solution efficace, autonome et économique.

En s’approchant du fleuve, Gustave reprend son rôle de guide.

— En face de nous, la célèbre île de la Cité. À notre gauche, le quai des Orfèvres dont le n°36 abrite toujours la célèbre Police Judiciaire, chère à tous les amateurs d’énigmes policières. Droit devant, vous apercevez la flèche de la Sainte-Chapelle qui surplombe les bâtiments historiques de la Conciergerie. À droite, la Préfecture de Paris, puis la cathédrale Notre-Dame que nous verrons de plus près en fin de visite.

Le groupe poursuit sa marche le long des quais. De nouveau, ils entrent dans une ancienne cabine téléphonique. Le toit de verre qui recouvre entièrement la Seine disparaît. De lourdes et bruyantes péniches remontent le courant. Des promeneurs se massent sur les ponts. Certains jettent sans scrupule leurs déchets dans l’eau.

— On l’a tous appris dans nos livres d’histoire, commente Alan en sortant du simulateur, mais c’est quand même saisissant de réaliser l’inconscience de nos ancêtres sur les conséquences écologiques de leurs actes.

Sur le bord du quai se succèdent de grands coffres en bois de couleur verte. Certains d’entre eux sont dépliés, transformés en devantures éphémères de librairie. Susan s’approche.

— Voici donc les fameux bouquinistes parisiens, avec de vrais livres en papier, comme autrefois ?

— Pour être franc ma p’tite dame, précise le commerçant avec un accent marqué, c’est plutôt du vrai faux, mais les images de Paname, elles, elles sont bien vraies, croyez-en un spécialiste. Parce que c’est vous, je vous en fourgue trois pour le prix de deux.

La transaction conclue, Gustave se tourne vers ses invités.

—- Voilà, nous avons fait le tour. Si on reprend cette ruelle, on retrouve la rue de la Huchette. J’espère que vous avez été satisfaits !

— Plus que ça. Nous sommes ravis. N’est-ce pas Alan ? Pour compléter notre inspection, il faudra nous rendre sur le site original, à une trentaine de kilomètres à l’Ouest d’ici si j’ai bien suivi.

— Tout à fait. Dès son classement au patrimoine exceptionnel de l’humanité, nous avons suivi à la lettre les recommandations de l’Agence Culturelle Mondiale. Pour éviter toute dégradation, la surface du site historique n’est plus accessible qu’aux chercheurs et agents de maintenance et nous l’avons reconstitué à l’identique dans ce gigantesque parc d’attraction. Nous avons poussé le réalisme jusqu’à intaller des caméras holographiques pour retransmettre en temps réel les flux des mamts sous la place Saint-Michel.

— J’ai encore une question, poursuit Alan. Comment pouvez-vous garantir une sécurité absolue à tous les visiteurs qui viennent ici?

— Oh, c’est très simple. Tous les figurants que vous avez croisés, rabatteurs, bouquinistes et même certains badauds, sont en réalité des androïdes de dernière génération prêts à intervenir à tout moment avec discrétion et efficacité.

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Communiqué

Après avoir étudié avec la plus grande attention le rapport d’enquête des inspecteurs généraux de notre institution, le Conseil Supérieur de l’Agence Culturelle Mondiale a l’honneur de confirmer l’achat d’une deuxième réplique du secteur Saint-Michel de Paris.

Celle-ci sera installée dans les meilleurs délais sur la Lune pour permettre à nos valeureux colons de découvrir Paris.

FIN

L’Auteur : Erik Vaucey aime laisser son imagination le guider dans l’écriture de nouvelles, souvent dans le domaine de la science-fiction. Quelques-unes ont été publiées, mais d’autres sont librement accessibles sur son blog http://vaucey.canalblog.com .

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11 thoughts on “Patrimoine classé, par Erik Vaucey

  1. Quelle bonne idée cette visite guidée de Paris par des étrangers du futur. J’ai beaucoup aimé leur réaction face au métro et ton idée de cabine téléphonique/simulateur (l’inspiration vient de Dr Who ou pas du tout ?). En tout cas j’ai bien envie de tester ces fameux MAMTS 😉

  2. Merci Marion pour ce retour encourageant 🙂
    Non l’inspiration ne vient pas du Dr Who, même si cela me fait sourire a posteriori 😉 L’idée était de trouver une surface vitrée dans un mobilier urbain où la réalité virtuelle puisse se substituer aux images de la place.
    Quant aux Mamts, il faudra que je développe l’idée dans une autre nouvelle 🙂

  3. Si le texte est court, l’idée qu’elle développe est assez amusante.
    Par le biais des personnages, on entend presque des critiques sur le Paris d’aujourd’hui.
    J’ai bien rit en le lisant et un peu jaune sur le tout dernier passage.

      • Navré, « jaune » n’était peut être pas le terme le plus approprié. Mais j’ai trouvé ca très sarcastique qu’ils aient tellement abimé auparavant qu’ils en soient arrivé à devoir en faire des reproductions sur la lune.

        • Ne sois pas navré 🙂
          Je ne faisais pas tout à fait la même analyse, mais après tout, maintenant, mon texte appartient à ses lecteurs 😉

  4. Texte très amusant, j’ai beaucoup aimé la façon dont tu « mets Paris en bouteille » ^^, d’une façon tout à fait crédible en plus.

  5. Le texte est très intéressant. Les descriptions sont sympathiques et j’aime bien la chute qui laisse à penser que Paris n’est peut-être pas la seule à être abandonnée.

  6. Pingback: Erik Vaucey | Les 24 Heures de la Nouvelle

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