Partage et héritage, par Florence Chevalier

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Arbre ferrat st andéol de berg _ Ardèche France/13 juillet 2009/CUBALIBRE2

Arbre ferrat Saint-Andéol-de-Berg _ Ardèche France/13 juillet 2009/CUBALIBRE2

— Je ne suis pas sûr que ça soit très stable, la prévint Gabriel.

— D’accord, lui répondit Marine sans vraiment éprouver une quelconque inquiétude.

Elle parcourait avec curiosité l’endroit où s’était autrefois dressée la maison de vacances de Léonie Tersin, sa voisine récemment décédée. Ravagée par un incendie accidentel quarante ans plus tôt, celle-ci n’avait jamais été reconstruite.

Marine et Léonie s’étaient toujours beaucoup appréciées malgré leur grande différence d’âge. À partir du moment où la première avait emménagé en face de chez la vieille femme cinq ans auparavant, elle lui avait rendu visite deux à trois fois par semaine, pour prendre le thé et discuter de tout et n’importe quoi.

— Faites bien attention, continua Gabriel avec toujours une pointe d’anxiété dans la voix, tandis que Marine montait sur des gravats dans l’intention de tester la solidité de l’un des deux murs noircis encore debout.

Bien qu’elles ne soient pas parentes, Léonie lui avait légué cette maison en ruines en plein cœur de l’Ardèche, ainsi que le terrain de près de huit cent mètres carrés l’accompagnant – enfin seulement en partie. Cet héritage avait en réalité moins surpris Marine que le fait que Léonie choisisse de faire d’elle et de son petit neveu Gabriel les deux copropriétaires de ce bien.

En redescendant du tas de pierres, Marine fut soudain déséquilibrée. Alors qu’elle s’attendait à chuter lourdement et anticipait déjà la douleur, elle atterrit soudain dans une paire de bras.

— Je vous avais dit d’être prudente.

Gabriel… À moitié étourdie, elle releva la tête, tandis qu’il l’aidait à se redresser. Quand elle croisa le regard gris tempête du petit neveu de sa voisine, elle sentit un léger frisson la parcourir. Elle pensa au nombre de fois où Léonie lui avait répété : « Je suis sûre que Gabriel a un faible pour toi, mais il ne fera jamais le premier pas. Et toi, est-ce qu’il te plaît ? » Marine avait irrémédiablement détourné la conversation à ces occasions, et elle se demanda si la vieille dame n’avait pas inclus cet héritage partagé dans son testament pour tenter de jouer les entremetteuses d’outre-tombe.

— Merci, dit Marine en s’écartant d’un pas, espérant qu’une certaine distance entre eux lui permettrait de retrouver sa contenance plus rapidement.

Certes, Gabriel et elle avaient la trentaine tous les deux, certes, ils avaient été proches de Léonie et s’étaient souvent croisés chez elle, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’ils formeraient un couple solide, ou plus simplement qu’ils seraient compatibles sur ce plan-là. De plus, bien qu’ils habitent la même ville, ils ne semblaient pas avoir les mêmes centres d’intérêt, et n’avaient en tout cas pas du tout le même emploi du temps. La preuve, entre les cours de dessin qu’elle donnait et les déplacements professionnels de Gabriel à travers la France, il leur avait fallu près de quatre mois pour trouver un créneau commun et pouvoir venir visiter ensemble le bien dont ils avaient hérité.

Partis le matin depuis Rodez, ils avaient fait quatre heures de route avant d’arriver jusqu’ici.

— Alors, qu’en pensez-vous ? lui demanda-t-il bientôt.

Marine ne put s’empêcher de ressentir un pincement de cœur. D’après leurs conversations dans la voiture, elle avait compris qu’il désirait vendre. Or, bien qu’elle l’aurait souhaité, ses propres revenus ne lui permettaient pas de racheter sa part, encore moins de payer les travaux nécessaires à la remise en état de la bâtisse. Un soupir lui échappa.

— Je ne sais pas trop, mentit-elle en baissant soudain les yeux. Je… je vais encore faire un tour avant qu’on reparte.

D’après certaines des anecdotes racontées par Léonie, Marine savait qu’elle et son mari avaient passé ici de très beaux étés. Cet endroit, au milieu de la nature, serait l’endroit idéal pour la maison d’hôtes dont elle rêvait depuis déjà quelque temps.

Le terrain était situé en bordure de la forêt. Alors qu’elle se dirigeait vers un grand chêne pour l’admirer de plus près, Marine sentit son pied se prendre dans quelque chose, et elle bascula en avant. Puis… ce fut le trou noir.

#

— Marine ! Marine ! Vous m’entendez ?

Elle papillonna des yeux. Au-dessus d’elle, Gabriel l’observait avec inquiétude.

— Euh… Oui. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Vous avez buté contre une racine, et vous êtes tombée.

Alors qu’elle tentait de se relever, il l’en empêcha.

— Ne bougez pas, je vais vous emmener voir un médecin.

Et avant qu’elle ne puisse protester, Gabriel la soulevait de terre comme si elle était aussi légère qu’une plume et commençait à marcher. Au début, elle voulut lui dire de la laisser marcher seule, mais elle se sentit soudain si à son aise entre ses bras qu’elle se ravisa. Finalement, Léonie avait peut-être vu quelque chose que Marine n’avait pas voulu s’avouer jusqu’ici.

Sur le trajet pour venir, elle avait apprécié la conversation, l’humour de Gabriel. À plusieurs reprises, ils étaient restés silencieux, sans qu’elle n’éprouve aucune gêne, aucun besoin de meubler la conversation. Tous deux s’entendaient bien, et pour ne rien gâcher, Marine trouvait Gabriel particulièrement séduisant. Elle était particulièrement fascinée par la petite fossette qui apparaissait sur sa joue droite quand il souriait.

Quand ils furent arrivés devant sa voiture, Gabriel la déposa à terre. Presque à regret, elle se retrouva sur ses jambes.

— Vous allez bien ?

— Oui, ça va.

— Mais vous êtes tombée, vous pourriez avoir un traumatisme crânien, ça pourrait être grave.

— Et je pourrais aussi être en pleine santé. Je n’ai pas mal à la tête, je vous assure.

— Comme vous voudrez, je m’inquiète juste pour votre bien-être, dit-il en lui ouvrant la portière côté passager.

Touchée par sa sollicitude, elle s’installa à l’intérieur, et il referma. Il fit le tour du véhicule pour venir s’asseoir à sa gauche, mais il ne démarra pas, comme elle l’avait anticipé.

Soit Gabriel avait besoin de faire une pause, soit il voulait lui dire quelque chose, mais n’osait pas. Ce fut Marine qui reprit la parole la première, et trouva le courage d’être enfin totalement honnête avec lui.

— Je sais que vous voulez vendre la maison, mais je n’en ai pas du tout envie. J’aimerais vous acheter votre part, mais je n’en ai pas les moyens.

Haussant les sourcils, il se tourna vers elle.

— Et quels seraient vos projets ? En faire une résidence secondaire ?

— Je me disais que l’endroit serait idéal pour une maison d’hôtes. Bien sûr, je sais très bien que ce n’est qu’un rêve. Reconstruire, c’est au-dessus de mes moyens, et je ne crois pas qu’une quelconque banque m’accorderait un prêt.

— Et si vous aviez l’argent ?

La question de Gabriel la prit au dépourvu. Elle ne put s’empêcher de sourire.

— Vous voulez dire : si je gagnais au Loto, par exemple ?

— Non-non, je voulais dire : et si vous trouviez un investisseur, vous tenteriez de réaliser ce projet ?

Elle ne comprenait pas très bien où il voulait en venir. Sa perplexité devait se lire sur ses traits, car il lui expliqua :

— Comme vous devez le savoir, puisque vous avez assisté à la lecture du testament, grand-tante Léonie m’a laissé une somme d’argent assez conséquente. Et j’aimerais vous en proposer une partie. Bien sûr, il y aurait une contrepartie…

Au bout de quelques instants, comme il ne continuait pas, mais semblait observer sa réaction avec curiosité, elle lui demanda à bout de patience :

— Laquelle ?

— Nous deviendrions partenaires, lui annonça-t-il en la fixant toujours droit dans les yeux. Cette idée de chambre d’hôtes, c’est aussi quelque chose qui m’a traversé la tête à plusieurs reprises. Avec mon travail de commercial, je suis toujours sur les routes, et je crois qu’aujourd’hui, cette vie ne me convient plus trop. J’ai envie de me poser, de construire quelque chose…

— Vous êtes vraiment sérieux ?

Il hocha la tête.

— Plus que je ne l’ai jamais été. Bien sûr, il faudrait que nous en parlions davantage, pour être sûrs qu’on est bien sur la même longueur d’onde. Que diriez-vous d’en discuter autour d’un bon repas ? Comme ça, je pourrais aussi rester auprès de vous et m’assurer que vous n’avez aucune séquelle suite à votre chute.

Marine sourit. Sa suggestion lui paraissait tout à fait raisonnable. Elle refusait de foncer tête baissée s’il y avait des risques qu’elle regrette son choix par la suite. Certes, elle avait un bon pressentiment au sujet de Gabriel, mais tous deux se connaissaient à peine.

— Avec plaisir. J’ai aussi une proposition à faire.

Et elle se tut, testant à son tour la patience de Gabriel. Il céda bien plus vite qu’elle quelques instants auparavant :

— Laquelle ?

— Qu’on se tutoie, c’est la moindre des choses pour de futurs partenaires en affaires.

Il se fendit d’un sourire, faisant apparaître aussitôt cette si charmante fossette, et se cala sur son siège, avant de tourner la clé de contact.

— Avec plaisir, chère Marine. C’est comme tu voudras.

Et il démarra. Tandis qu’ils atteignaient la départementale, elle se dit qu’elle avait enfin l’opportunité de réaliser ses rêves au bout des doigts, de redonner une nouvelle vie à cette maison si longtemps abandonnée. Et la perspective de partager ce projet avec quelqu’un d’autre, à savoir Gabriel, rendait ce futur possible encore bien plus attrayant.

FIN

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7 thoughts on “Partage et héritage, par Florence Chevalier

  1. L’idée de la grand mère entremetteuse d’outre tombe est assez amusante (même si ce n’est qu’un détail dans le texte).
    Après, quand j’ai commencé à lire, j’imaginais les protagonistes bien plus jeunes. Ils sont néanmoins bien écrits et attachants.
    Tu as une jolie écriture, qui colle bien avec le réalisme. C’est fluide et agréable à lire. Mais ca me laisse sur ma fin. J’aurais voulu en savoir plus.
    L’idée qu’ils deviennent partenaires est bonne également.
    Seule incompréhension de ma part : Marine passe de « elle s’entendait bien avec Gabriel » à « elle le trouvait séduisant » assez vite o.o

  2. Merci d’avoir laissé vos avis, c’est gentil. C’est vrai, j’ai peut-être pris quelques raccourcis avec mon intrigue. J’ai déjà quelques idées pour l’étoffer et peut-être l’améliorer un peu 😉

  3. Bonsoir
    J’étais curieuse de lire les autres textes sur les héritages et donc celui-ci m’a attiré. Il est estival, dirai-je. Cette propriété sera sans doute celle de bien d’autres moments agréables pour le jeune coup… pour le duo de partenaires. 😀
    Je rejoins James sur la mémé entremetteuse qui aura eu l’oeil et aura presque casé son neveu avec une gentille fille.

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