Paradis oublié, par Alexis Lauriet

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

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Nous vivions tous bien à cet endroit. Chaque jour était une merveille, chaque jour était un véritable instant de bonheur. En fait, à bien y penser, chaque jour était une étoile filante, qui défilait sans que l’on en prenne conscience, laissant immédiatement place à la suivante, sans que cela ne change grand-chose.
C’était les moments de joie, les moments où on riait tous ensemble. Où nos âmes étaient unies et merveilleusement étincelantes.
La douleur n’existait pas, la peur non plus, tout ce qui avait rapport avec la négativité était supprimé automatiquement. Nous étions bien, nous étions forts. Rayonnants, lumineux. Nous éclations de cette joie qui nous parcourait inlassablement.
Surtout, Il était là pour nous, toujours, sans jamais défaillir. Son air bienveillant, sans cesse posé sur nous, savait nous emmener au summum de la joie. Nous nous savions en sécurité, rassurés, nous n’avions pas besoin de nous inquiéter. On L’aimait et il n’y avait pas de raison pour Le détester. Il était bon avec nous, nous étions bons avec lui, c’était ainsi et cela devait durer.
Tout du moins, c’est ce que nous pensions. Nous nous pensions libres, nous nous pensions aimés, quel que soit notre identité, notre personnalité.
Et puis, le plus grand et le plus beau de tous a décidé de changer d’avis. C’était celui que j’aimais le plus. En fait, c’était celui que nous préférions tous. Il était le plus rayonnant, celui que l’on aimait écouter parler, celui qui savait nous rasséréner, nous protéger, nous aimer, juste par sa simple présence.
C’était mon idole, mon modèle, mon grand frère. Je me rappelle des moments où il me caressait la tête, souriant, je me sentais si bien à ses côtés.
Ce jour-là, également, il m’a caressé la tête. D’un sourire triste, comme je n’en avais jamais vu avant. À cet instant précis, je n’étais même pas sûr de savoir ce qu’était la tristesse. Toujours est-il qu’avec ce geste rempli de tendresse, il m’a regardé et je me rappelle ses paroles.

« Je pense que toute chose a une fin, Caliel. »

J’étais Caliel, j’étais l’Innocence même et je n’ai pas su comprendre à temps ses propos. Je n’ai pas su voir la détresse qui se lisait pourtant si facilement dans ses yeux.
J’ai juste souri à mon si grand frère, celui que j’aimais tant, presque autant que Notre Père. Mais mon sourire n’avait aucun sens, n’était que du vide, de ce bonheur factice, superficiel, qui depuis trop longtemps durait.
Je crois que c’est à cause de ce sourire que mon Grand Frère s’est révolté. Qu’il a regardé mon Père et qu’il a déclaré que c’en était assez. Qu’il pouvait être meilleur que lui. Qu’il saurait faire du bonheur quelque chose de véritable. Qu’il en avait assez de cet aspect faussé et artificiel.
Notre Père s’est fâché, comme jamais il ne s’était fâché alors. En fait, ce fut la première fois – et malheureusement, loin d’être la dernière – qu’il s’énerva de cette façon.
Lui que je pensais parfait, lui que je pensais incapable de pouvoir faire une chose pareille, punit celui que l’on aimait tous. La punition qu’il lui infligea alors fut la plus horrible qu’il eût jamais existé.
Il en fit le Mal.
Il ne chercha pas à lui expliquer ses raisons, il ne chercha pas à le calmer, à le détourner de ses intentions. Père fit de son Fils Préféré le Mal Incarné.
Et mon Innocence se brisa à cet instant, tout comme le reste du Paradis.
L’Enfer apparu, des Anges suivirent mon Frère et je restai là, planté en plein milieu. À comprendre que tout ce que j’avais appris venait de se détruire à l’instant.
Notre Père voulut nous rassurer, nous assurer que ce conflit familial allait s’arranger, que ce n’était pas grave, que Lucifer avait fait une erreur, et voilà.
Il tenta de préserver mon Innocence, qui se transforma en ruine à cet instant même.

#

Le temps a passé. Les millénaires se sont succédé, et Mon Grand Frère est resté enfermé en bas, avec ces nouveaux acolytes. Je n’ai que très rarement de nouvelles de lui, parce que Père ne veut pas qu’on le voie, cela pourrait nous transformer en démons.
C’est ce qu’est devenu mon si Grand Frère. Un démon. La douleur est forte à cette pensée.
Par chance, il y a les humains, que j’apprécie particulièrement. Ce sont des êtres fascinants et étonnamment évolutifs. J’admire leur sens de la survie, leur façon de devenir, j’admire même leurs erreurs, qui les rendent plus forts et la façon dont certains nous perçoivent.
Notre Père a donné son Fils, son Fils s’est sacrifié pour eux. Les humains ne l’ont pas tous remercié, mais ce n’est pas grave.
Je garde Espoir qu’un jour, ils comprendront. Notamment lorsque leur Heure viendra.

#

Je me demande à quoi ressemble l’Enfer. On m’a dit que c’était un endroit où on y brûlait éternellement. Où la douleur était la plus grande. Où on devenait inévitablement quelque chose d’horrible.
Je ne sais pas ce que c’est que brûler.
Mais je crois, qu’en ce moment même, je brûle, même au Paradis.
Je ne suis pas sûr, d’ailleurs, qu’on puisse encore appeler ce lieu le Paradis. Notre Père a décidé que l’on y ferait surtout prier et être en consonance comme avant, seulement c’est comme si tout y avait changé. L’harmonie qui y régnait est brisée, avec cette idée d’avoir la possibilité de devenir mauvais qui domine. De finir en Enfer, pour une erreur.
La tension y est lourde, l’atmosphère froide. J’ai souvent l’impression que mon être va tomber, à force de s’efforcer à flotter.
Du Paradis, ne reste que le nom, je pense.
Je sens mes Frères vouloir partir, je les sens être déçus. Je sens les nouvelles âmes se demander si c’était une bonne idée de finir ici.
Je sens le doute. Je sens la douleur. Et je sens mon Innocence s’effriter un peu plus, à ma plus grande peine.
Même les humains deviennent pires. Ils se font la Guerre, se Déchirent entre eux. Se Tuent, se Brisent. Ils ne s’Aiment pas.
Je sens le doute. Je sens la douleur. Et je sens mon Innocence s’effriter un peu plus, à ma plus grande peine.

Je ne me laisse pas faire. Je veux régler tout cela. Je veux que de nouveau, cet endroit ressemble à un lieu merveilleux. Et que même la Terre soit un endroit agréable. Je veux que Michael et Lucifer redeviennent nos guides, comme avant. Que Notre Père nous soutienne sans cesse.
Mais Notre Père est déçu, il se sent mal, je le sais.
Il se sent vieux, alors qu’il n’est pas comme les humains qu’il a créés, qu’il est Tout, qu’il vit Partout, que le Temps n’a aucune emprise sur lui. Omniscience Suprême.
Il sait que ses humains ne veulent plus de Lui. Il sait que c’est de sa faute. Puisqu’il a créé le Mal. Qu’il a créé Satan, le Diable, comme on peut l’appeler aussi. Et que de fait, le Mal aime dominer sur Terre et effacer le Bien, par pure vengeance.
Parce que Dieu a cru bon de punir son fils préféré, celui-ci s’est rebellé pour toujours et jamais il ne reviendra. Le Pardon de Dieu est grand, mais n’est même pas réservé pour son Fils.
Je la sens, sa peine, de ce Père qui a perdu son Fils, pour avoir crié trop fort après lui et qui désirait le récupérer.
Surtout, je me sens si Impuissant. De savoir que jamais je ne pourrai arranger les choses, parce que je ne fais pas partie de cette histoire. Je ne suis que Caliel, l’ange de l’Innocence.
Je sais que Michael essaie de régler ce problème, qu’il tente de consoler Notre Père, qu’il tente de lui remonter le moral, de lui expliquer qu’il n’avait pas le Choix.
Je trouve ça horrible, que Dieu lui-même n’ait pas le choix. C’est comme si au-dessus de lui, il y a une entité plus puissante et cela est Impossible. J’aimerais tant qu’il pardonne à Lucifer, lui qui est si bon, lui qui n’est qu’Amour. Comment un être fait d’Amour peut-il autant parvenir à ne pas voir son Fils, jusqu’à le repousser sans cesse ?

Plus le temps passe, plus le Paradis devient Ruine, plus les hommes se Consument, plus mon cœur se Désagrège.

* * *

Il fait gris, alors qu’il faisait Blanc. Je crois que la Fin approche, que bientôt déjà, viendra la Bête, les Cavaliers, que les prophéties de Saint-Jean vont se réaliser.
Et moi, perdu dans mon petit coin de Paradis, pluvieux et malheureux, je m’interroge. Cela va-t-il vraiment se terminer comme ça ?
Cela a commencé pour une querelle d’un Père et de Son Fils et cela, entraînera la fin du Monde, de ce Monde que mon Seigneur a façonné avec tant d’Amour.
La douleur est grande, elle règne en maître, nous écrase tous, sous son poids implacable.
Je pense qu’il n’y a plus d’Espoir finalement. La situation est désespérante et je rêve de cette caresse à mes cheveux, que m’offrait souvent Lucifer, quand nous vivions tous heureux.
Je me sens disparaître. Je ne pensais pas qu’un Ange pouvait disparaître ainsi. Mais je le sais, je m’estompe, comme une ombre qui disparaît sous le soleil. Sauf que ce Soleil est un Feu brûlant, celui de la Colère et de la Rancune, qui ronge mon Père et mon Frère, de façon inéluctable.
Cette lumière est insupportable. Elle n’est pas positive. Elle est invincible et tenace.
Je crois que j’abandonne. Jamais je ne retrouverai ce Paradis, qui n’est plus qu’un endroit abandonné et délaissé par l’Amour et le Bonheur.
Les paroles de mon Frère me reviennent. Celles qu’il a prononcées devant moi, lorsqu’il a décidé de ne plus être le Même. Toute chose a une fin. C’est cela. Il avait raison. Comme toujours.
Je m’abandonne à mon tour, mais de moi ne reste plus aucune trace, ni souvenir. Je n’ai plus lieu d’être.
Je n’ai plus de lieu où être, à part une ruine de souvenirs piétinés.
Je ne puis plus être.
C’est ma fin.

FIN

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7 thoughts on “Paradis oublié, par Alexis Lauriet

  1. C’est un texte assez prenant , il reste domage que ton personnage ne reste que spectateur de ce qu’il se passe. Il constate et subit sans rien pouvoir faire. Le coté dramatique de la chose est bien retranscrite et les répétitions accentue ce malaise qu’il ressent. l’ensemble est donc très cohérent 🙂

    • Merci beaucoup pour ce commentaire ! C’est vrai que Caliel aurait pu agir, mais je n’y ai pas pensé, je ne sais pas pourquoi. Merci pour cette critique, en tout cas 😀

  2. Bonjour

    Voici une bien jolie écriture ! Moi qui aime les accents toniques que créent les mises en majuscule de certains mots importants/concept, je souris de plaisir, mais je connais quelques détracteurs qui te conseilleraient d’en réduire le nombre pour ne vraiment garder que les plus puissants.

    Il y a aussi un court passage où Dieu donne son Fils, où tu risquerais de choquer quelques âmes de lecteurs un peu pieux, parce que hum… On se demande de quel Fils sur Terre tu parles et que faire un raccourci de type (ceci est un exemple) Jésus = Satan, pourrait perturber…

    Sinon, le thème est un grand classique, mais que c’est joliment traité ici. Les questions de l’Innocence ne sont pas si naïves que cela, Caliel reprend les grandes interrogations de tout un chacun. Sa vision de la faillibilité du divin, des anges et des Hommes peut renvoyer à nos propres questions sur le spirituel.
    C’est dit simplement et avec beaucoup d’émotion.

    Je n’ai pas eu la même impression que Dginn Blood sur mon état de lecteur passive, je me sentais otage comme Caliel : impossible de comprendre où cela allait, difficile de prendre parti aussi… Choisir le camp du Mal ou celui d’un Bien quoique dépassé et fêlé ? Qui voudrait choisir ? ça donne plutôt envie de pleurer ou de se replier… L’Innocence dans les Textes est aussi une figure qui ne peut agir, car elle ne comprend pas le sens de l’agitation autour d’elle. Voilà pourquoi elle est souvent aussi associée à la pureté : elle est pleine et entière et ne peut être divisée.
    Le petit truc que j’aurai bien vu dans Caliel qui « s’effrite » aurait justement été un peu de progression, plutôt qu’une mise en écho/répétition de cette déhiscence dans le néant : un replis sur soi, les ailes qui s’effeuillent, l’âme qui s’effruite, l’essence qui se dissout. Enfin, ce que tu veux, c’est toi l’auteure ^^

    J’ai beaucoup aimé ce point de vu neutre et externe.
    Le personnage délicat et triste de Caliel m’a beaucoup touché.
    J’ai lu le récit d’une traite avec un sentiment de douceur amère que j’adore éprouver dans ce que je nomme un courant « lyrique ».

    Bref, à la fin de ma lecture, la conclusion dans mon esprit a été : « ce texte est beau ! »
    Merci pour ce joli moment de lecture.

    • Bonjour,
      C’est le plus beau commentaire que j’ai pu recevoir sur un de mes textes. Déjà parce qu’elle est constructive, et qu’en plus, elle est belle. Il est vrai que j’ai sûrement mis un peu trop de majuscules, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Peut-être que si je relis un jour cette nouvelle, j’en enlèverais certaines, mais j’aime mettre des majuscules partout…

      Et je n’avais pas pensé au truc du Fils de Dieu, j’aurais dû sûrement citer son nom, vu que je parlais bien de Jésus en fait… Mais vu que je parlais de Fils pour Lucifer aussi… Hum, c’est bien de me l’avoir fait remarquer, merci :). (j’aurais du parler de création, mais de fait, il n’y aurait pas eut le même impact « Fils/père » au niveau de la dispute)

      Il est vrai qu’il y a cela aussi. Caliel m’a un peu échappé, je ne m’attendais pas qu’il soit aussi bon dans son Innocence (parce qu’après relecture, je me suis rendu compte, qu’en effet, il reste une personne très naïve qui ne comprends pas forcément tout). Et le fait que tu t’es senti otage tout comme lui, me fait vraiment plaisir. Cela signifie que l’effet que je voulais en quelque sorte, donné, de cette injustice dans lequel on ne peut rien faire a fonctionné.

      Merci en tout cas, pour tout ce que tu as pu me dire, cela me touche énormément, et, vraiment, je ne saurais même pas comment t’en remercier avec les mots justes.
      Merci !

      • Ah ! Donc, j’avais bien compris le passage en première lecture avant de me mettre à douter. Voilà bien à quels genres de contresens même le Doute ! Ah ! ^^

        Sinon, pas besoin de me remercier pour quoi que cela soit, je dis seulement ce que je pense.
        Et ce n’est pas pour passer de la pommade, mais j’avais oublié de rajouter un truc : j’ai aussi beaucoup aimé la façon d’avoir intégré le thème du lieu abandonné. C’était là une bien jolie et originale manière. Bien mieux que celle que j’ai exploitée ou vu exploiter dans les autres textes que j’ai lu jusqu’à présent.

        Bonne journée.

        • Haha, c’est peut-être de fait moi qui ait mal exprimé les choses :D.

          Pour l’intégration du thème…A vrai dire, cette contrainte à donné ma nouvelle. Je n’avais pas envie de faire sur une maison abandonnée, un truc du genre, auquel tout le monde aurait pensé. C’est comme ça que l’idée du Paradis abandonné m’a été imposé à mon esprit :D. Je lis rarement les textes des autres, mais de fait, j’irais jeter un oeil au tien (et à celui de tous ceux qui me mettraient un commentaire) de fait 😀

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