Minuit Orgasme, par Meloe

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Un nuage de poussière salua son entrée. Brooke éternua violemment. Un foutu bordel, voilà ce qu’était cette affaire. Bien plus littéralement qu’il aurait aimé d’ailleurs, pesta-t-il en repoussant sans douceur une tenture élimée. Un bouge sans nom. Le dernier squat de leur victime d’après les indics.
L’inspecteur plissa les yeux dans la semi-pénombre. Quelques rayons parvenaient à se frayer un chemin à travers les épais rideaux – impossible d’ignorer les teintes criardes des tapisseries, le velours chatoyant des sofas et les reflets douteux des miroirs lourdement décorés. Il balaya les alentours du regard. La pièce principale était une débauche de frivolités que même le passage du temps n’avait pas réussi à atténuer. Il souleva du bout des doigts une étoffe colorée, avant de redresser son chapeau. Il desserra sa cravate d’un geste sec et accrocha sommairement son trench-coat à un portemanteau. Il faisait une chaleur à étouffer un mort là-dedans.
— Rappelle-moi ce qu’on fout dans un bordel, déjà ?
Il soupira. Parce qu’en plus de se taper les affaires à demi enterrées des Feds, il fallait qu’il se coltine le seul alien de L.A. qui ait choisi d’abandonner la poudre pour l’uniforme. Bleu sur bleu, grogna-t-il en laissant son regard glisser sur la peau colorée de l’alien. Un camé réformé. Brillant.
— On enquête, Bob.
Pas sa faute si leur seule piste était un bordel. Skid Row n’était pas le quartier le plus reluisant de L.A., les maisons de passe s’y entassaient comme des moules sur un rocher. Brooke scruta les tapisseries en lambeaux autour de lui – celle-ci n’était pas abandonnée depuis très longtemps, devina-t-il en envoyant valser un bâton d’encens d’une pichenette. Pressé de terminer de faire le tour du propriétaire, il laissa le salon derrière lui et gravit les escaliers en s’appuyant lourdement sur la rambarde. Ses genoux grincèrent en même temps que le bois pourri sous ses pieds. La quarantaine se faisait sentir, grimaça-t-il en pénétrant dans l’une des chambres. Un lit, une fenêtre, un miroir et un portemanteau. Pas de quoi attiser la convoitise des casseurs mais assez pour prendre du plaisir.
Son partenaire beugla son nom une poignée de minutes plus tard et il rejoignit la chambre voisine. Bob se tenait devant les portes grandes ouvertes d’une armoire, un air d’incompréhension collé sur sa bouille de Schtroumpf. L’inspecteur le rejoignit en deux enjambées. Il laissa un sifflement appréciateur lui échapper.
— Sacrée collection, remarqua Brooke en poussant une paire de menottes du pied.
— Je croyais l’esclavage aboli, grogna Bob en désignant le fouet.
— Il l’est.
Brooke referma l’armoire fermement. Pas de raison qu’il se coltine le discours sur le miel et les abeilles – ou sur les nuances colorées de la vie sexuelle de son espèce, amenda-t-il avec une grimace. Il soupira et s’adossa au cadre de la porte.
— Rien trouvé de suspect ? demanda-t-il en calant une clope entre ses lèvres.
— Non. Qu’est-ce qu’on fout là, Brooke ? répéta l’alien en s’appuyant contre l’armoire. Le commissaire nous a ordonné d’enquêter sur la fille. Comme quoi que ce serait l’une des anciennes conquêtes du directeur…
— Une ancienne conquête, railla Brooke en secouant la tête. Conquise à coup de dollars, oui.
Kingston n’avait rien d’un ange. Il avait quitté le terrain pour un poste de gratte papier sur le tard avant de poser son gigantesque arrière train sur la chaise de directeur de l’Agence. Autant dire que le gars traînait une sacrée ribambelle de casseroles derrière lui. Certaines plus bruyantes que d’autres. Ses anciennes conquêtes faisaient définitivement partie de la liste, grimaça-t-il en recrachant un nuage de fumée.
— Clapsée quoiqu’il en soit, pointa Bob en calant deux pouces sous sa ceinture.
Brooke hocha la tête en silence. Vrai ça, crevée et pas joliment. La fille avait été laissée sur le parvis de l’hôtel de ville, jambes et gorge ouvertes. Un tableau à vous retourner les tripes.
— Ouep, confirma-t-il en écrasant son mégot contre une boiserie décrépie. Reste plus qu’à retrouver le taré qui a fait ça.
— Sait écrire, pour sûr, remarqua laconiquement Bob.
— Hein ?
L’alien désigna l’espace au-dessus du lit d’un signe de tête. Brooke cligna bêtement des yeux. Inscrit en lettres rouges sur la tapisserie jaunâtre, le tueur avait laissé un message.
— Minuit Orgasme, lut-il en décryptant l’inscription.
— La même chose que derrière la photo, remarqua Bob.
Du rouge à lèvres, nota-t-il en écorchant la dernière lettre de l’index. Grandiose, un créatif, maugréa l’inspecteur en ramenant sa main à lui. Bob avait raison, la même chose que derrière la photo. L’inspecteur soupira. Le corps de la fille avait été minutieusement autopsié. Le légiste était ressorti de la morgue avec un rapport banal et une photo entre les mains. Glissé dans le corsage de la fille, le portrait aurait été anodin si ce n’est pour l’identité du gars. Une bouille de jeunot, un costard qui criait gouvernement et un strabisme déjà prononcé. Kingston était reconnaissable à vingt ans comme à quarante. Et derrière le papier glacé, griffonnés en patte de mouche, une poignée de mots. Minuit Orgasme. Le commissaire avait brûlé la photo devant ses yeux avant de lui ordonner de mettre la main sur le responsable. À L.A. comme ailleurs, le directeur de la CIA avait la main longue et le commissaire n’avait jamais rechigné à courber l’échine devant Kingston. Encore plus quand sa photo était retrouvée sur une catin de bas étage.
La lumière joua un instant le long des lettres, et il cligna des yeux jusqu’à ce que les deux mots se stabilisent de nouveau. Ils avaient remonté les avenues fréquentées et celles moins fréquentables, arpenté ruelles et trous à rat sans cesser de remuer la photo de la fille sous le nez des gars du coin. Un indic en mal de came avait finalement craché le morceau. La fille créchait dans ce trou à rat entre deux passes. Un bordel désaffecté dans lequel elle avait travaillé avant de finir à la rue. Le gus avait lâché l’adresse de la fille mais personne n’avait été capable de les éclairer sur ce foutu Minuit Orgasme.
Brooke secoua la tête et s’approcha de la petite table qui flanquait un coin du lit. Posés à côté d’une boîte à cigares, deux verres et une bouteille s’entassaient sagement sur un plateau en toc. Il effaça la crasse d’un revers de manche et déboucha la bouteille d’un tour de main habitué. Le fumet doux-amer de l’orange lui chatouilla les narines. Un Cointreau. Probablement la chambre réservée aux clients de qualité, décida-t-il avec un sourire appréciateur. Il renifla, pencha la tête et s’enfila une large rasade. La liqueur réchauffa ses entrailles plus rapidement que n’importe quelle fille. Il tendit la bouteille à l’alien qui déclina avec une grimace dégoutée. Le gus donnait dans la poudreuse mais refusait un verre, allez comprendre.
Il haussa les épaules et reposa la bouteille. Devant le lit, un large miroir occupait la majeure partie du mur. Un boa rose pendait lamentablement le long du cadre, probablement plus à sa place sur les épaules d’une des dames de la maison que sur le mobilier. Brooke pencha la tête en fronçant les sourcils. Le cadre était collé à même le mur, le miroir encastré dans la façade de crépi jaunâtre. Il passa une main le long du cadre : impossible d’y glisser un doigt.
— Aide-moi, tu veux, ordonna-t-il.
Bob agrippa le côté opposé et s’arque-bouta en même temps que lui. Le miroir ne bougea pas d’un cran.
— Bizarre, grogna Brooke en se reculant.
Pas le temps de moufter une théorie, Bob le bouscula et se saisit de la commode sans attendre. La lampe à pied roula sur l’épaisse moquette, le choc vite étouffé par la collision du bois contre le verre. Le miroir vola en éclats à travers la pièce et dans le mur. L’inspecteur délogea absentement un bout de verre de sa joue et s’approcha.
— Pas à dire, Bob, tu fais pas dans la dentelle.
— C’est efficace, pointa le colosse en haussant les épaules.
Derrière les débris du miroir, un guéridon et un fauteuil se partageaient l’espace. Brooke enjamba le rebord de l’ouverture et se glissa dans la petite pièce. Un miroir à double vue.
— Même matière que la salle d’interrogation, pointa Bob en agitant un éclat de verre.
— Sans blague. Et confortable avec ça, pointa Brooke en se laissant tomber dans le fauteuil de cuir.
Une place de choix. De quoi observer l’action aux premières loges. L’antre de la maitresse des lieux, peut-être. Le cuir était usé, à certains endroits plus qu’à d’autres, remarqua-t-il en se relevant. Il grimaça lorsque l’étui de son arme accrocha le cuir. Pas la première fois que cela arrivait, décida-t-il en inspectant de plus près la trace.
— Des agents ont posé leurs culs là-dessus, commenta l’inspecteur en se redressant. Et pas qu’une fois.
— Kingston ?
— Probable, reconnut-il. Pas pour rien que le gars est directeur de l’Agence – un parano de première, remarqua-t-il laconiquement. Se serait pas risqué à de telles activités s’il se savait observé.
— Fait pas pour autant de lui l’observateur, pointa l’alien.
— Sérieusement, Bob ? Qui d’autre qu’une de ces foutues agences à initiales viendrait observer des gars dans un bordel, hein ?
— Hum. Et la fille, alors ? Un avertissement ?
— Ouep, du genre sanglant. Explique peut-être ça, pointa-t-il en agitant une seringue.
Posée sur le guéridon à côté d’une bouteille de pur malt et d’un enregistreur cassette, une ligne de pipettes en verre et une seringue attendaient sagement. Impossible de décrypter les indications le long des pipettes. Il en fourra une poignée dans sa poche en se promettant de les déposer au bureau du légiste à son retour et rejoignit Bob. L’alien avait fait sa part – la literie était sans dessus-dessous et il ne restait pas une seule ampoule, un seul vase qui n’ait pas été méticuleusement explosé. Parfois, Brooke s’inquiétait de l’enthousiasme de l’alien. Parfois. Le reste du temps, il priait pour ne pas se retrouver du mauvais côté de son canon.
— Trouvé quelque chose d’intéressant ? demanda-t-il avec un geste en direction du foutoir qu’était la chambre.
— Micros, annonça l’alien en agitant une poignée de fils.
— Ça colle avec le matos d’enregistrement, admit Brooke en hochant la tête.
— Et maintenant ?
— Maintenant, Bob, on termine de passer ce bordel au peigne fin. Si la CIA était dans les parages, il doit rester d’autres traces qu’une foutue seringue.
Il tapota vainement son paquet de cigarettes et pesta férocement lorsque seules quelques miettes de tabac lui filèrent entre les doigts. Dépité, il attrapa l’un des cigares sur la table et croqua avec enthousiasme dans le cubain. Bonne qualité, jugea-t-il en étouffant une quinte de toux.
— Ok, reprenons. Une catin égorgée, une photo de Kingston, un message, énuméra-t-il et pour couronner le tout, un soupçon de manipulation politique. La CIA espionnait des gus ici.
— Sans que les gars soient au courant, lui rappela Bob en hochant la tête.
— Exactement. Dans quel but ? Et pourquoi remuer tout ça plus de dix ans après ?
— Revanche, proposa l’alien.
— Revanche pour quoi ? Un peu de voyeurisme, rien de bien nouveau du côté des Feds.
Pas de quoi étonner qui que ce soit. Sinon l’opinion publique. Le genre d’affaire que l’Agence se démenait pour étouffer dans l’œuf. La fille était un avertissement. Celui qui avait fait ça était au courant de l’opération, quelle qu’elle soit. La CIA dans un bordel… À croire que les gars pouvaient pas se payer un bon porno, grogna-t-il en se passant une main sur la nuque.
— Revanche ou chantage, décida Brooke. Probablement une ancienne pensionnaire ou un client. Reste que le chef a été clair, on a intérêt à retrouver le responsable fissa.
— Et à s’assurer qu’il la boucle, renchérit l’alien en faisant craquer ses poings.
— Tout juste. J’ai comme dans l’idée que Kingston apprécierait pas que l’histoire finisse en première page, pointa-t-il avec un coup de pouce en direction du graffiti.
— Minuit Orgasme ? demanda Bob.
— Ça ressemble bien à l’Agence, pointa Brooke avec un léger rictus. Ces gars là ont jamais été vraiment très inspirés pour les noms de leurs opés.
Il ordonna à Bob de passer l’étage au peigne fin et se dirigea vers le second palier. Un craquement au-dessus de lui le força à s’immobiliser. Ils n’étaient pas seuls. Il gravit les marches deux par deux, flingue en main. Le tapis défoncé qui recouvrait le palier ondula un court instant devant ses yeux, rompant sa concentration. Un coup le cueillit en pleine mâchoire sans qu’il le voie venir et l’envoya s’étaler une poignée de marches plus bas.
Brooke pesta en se relevant, sa main palpant inutilement sa cuisse. Les pipettes dans sa poche avaient fini leur course dans sa chair. Une poignée de cicatrices de plus, pesta-t-il en relevant la tête. Aucune trace de son agresseur.
L’inspecteur secoua la tête et reprit son ascension lorsqu’une balle siffla à ses pieds. Bon sang ! Il termina de rejoindre le second palier et déboula dans le couloir le souffle court, incapable de forcer une respiration de plus entre ses côtes douloureuses. L’escalier dansa devant ses yeux, les marches s’étendant à l’infini sous ses pieds. Combien d’étages y avait-il dans ce foutu taudis ? Brooke s’agrippa à la rambarde, le monde distordu devant ses yeux le forçant à genoux un instant. Des balles sifflaient à ses oreilles sans qu’il ne parvienne à se concentrer sur leur source. La mélodie résonnait autour de lui, le métal fumant déchirait l’air dans un crescendo aigu. Il pouvait voir la poudre autour de lui dessiner un brouillard de son et de lumière.
Le métal perça sa chair avec un claquement satisfait et l’envoya s’écraser contre le mur. Il songea absentement qu’il allait devoir laver sa chemise. Une seconde balle lui vola une mèche et il se força à ignorer l’odeur de viande grillée et à se relever. L’inspecteur tituba jusqu’à la rambarde et reprit son ascension. L’impression de se hisser au fond d’un précipice lui vrilla les tripes alors qu’il tombait à genoux sur le palier suivant. Un hurlement entre la rage et le rire ébranla l’étage du dessus et il se rua dans la première pièce venue, frappant le mur jusqu’à trouver l’interrupteur. L’ampoule hésita un instant avant de grésiller plus fermement. La buanderie, pesta l’inspecteur en trébuchant sur une nuisette.
Les couleurs dansèrent devant ses yeux. Une farandole sans début ni fin. L’odeur de la lessive imprégnait encore les murs, l’amidon et les parfums de synthèse remontaient le long de ses narines, fleurs et papillons accrochant sa bouche pâteuse avant qu’une quinte de toux ne le renvoie au sol. Bon sang. Il tenait mieux sa liqueur d’habitude, pesta Brooke en se passant une main tremblante sur le visage.
Sa chemise collait à son torse, il avait l’impression de suer par tous les pores de sa peau et il était plutôt certain qu’il n’était pas censé entendre la colonie de blattes qui avait élu domicile sous un tas de lingerie fine. Foutu bordel. Un claquement sec le rappela à lui. Stone ou pas, il aurait reconnu le son entre mille. La sécurité grinça contre la chambre du flingue, un déclic fluide et final. Le gus avait le doigt sur la détente, il pouvait le sentir. Le son monta en crescendo devant ses yeux, une nuée d’or et gris dansant dans sa vision avant qu’il ne chasse l’illusion d’un coup de paluche inutile. Il attrapa le fer à repasser à ses pieds et se redressa.
La porte se rua brutalement à la rencontre de son nez, l’envoyant s’écraser dans une balle de linge moisi avant qu’il ne parvienne à lever son arme. Un sourire amusé déforma le visage du gringalet qui lui faisait face. Brooke suivit son regard et laissa le fer à repasser retomber à ses pieds. Pas son heure la plus brillante, décida-t-il en se relevant tant bien que mal.
— Vous êtes affreusement difficile à tuer, inspecteur.
— C’est mon pêché mignon, grogna Brooke en se retenant au mur.
Bon sang, le gars était couvert de sang. Celui de la fille probablement. Il se demanda absentement quel genre de taré ne prenait même pas la peine de se laver après une besogne de ce type là, avant de se concentrer sur le canon devant lui. Un Sig Sauer, le modèle officiel de la CIA.
— Belle pièce, hein ? ricana le gamin en agitant le flingue.
— Pas mal, ouais.
— Cadeau de mon père, annonça-t-il grandement.
— Laisse-moi deviner, un agent ?
— Bien, inspecteur, très bien, le félicita le gus. Vous voulez deviner son nom aussi ?
Évidemment. Ç’aurait été trop beau d’espérer que Kingston ne fasse que regarder, le gars ne c’était manifestement pas privé de tester la marchandise, soupira-t-il en détaillant le gringalet du regard. Son faciès émacié faisait ressortir ses traits, la même mâchoire dégueulasse que Kinsgton, le même début de calvitie et un regard de taré. La pomme était pas tombée loin de l’arbre.
— Kingston, offrit Brooke en s’appuyant aussi nonchalamment que possible contre le mur.
— Tout juste.
— Et la fille ?
— Maman, sourit le gringalet avec un sourire édenté. Madame Johnson, mimiqua-t-il en agitant son flingue.
Le gamin le força à reculer dans le couloir et dans l’une des chambres jusqu’à ce qu’il s’affaisse sur le rebord d’un lit. Il ignora le marteau piqueur sous son crâne et se força à observer la chambre. Un serpent rose se contorsionna un instant le long du mur avant que sa vision ne se focalise sur le boa accroché le long du miroir. Ou de ce qu’il en restait, amenda-t-il en reconnaissant le travail de Bob. Il fronça les sourcils. Il était pourtant certain d’avoir changé d’étage. Lorsqu’une bouteille de Cointreau s’agita devant son nez, il se résolut à l’évidence : c’était bel et bien la même piaule.
— Buvez, ordonna Johnson.
— Je suis pas du genre à refuser un verre, l’ami, mais j’ai déjà eu ma dose, pointa-t-il en levant une main.
— Non, non, non, soupira le gringalet en secouant la tête. On ne refuse pas un verre ! Ou une bouteille, ajouta-t-il plus calmement.
Brooke frissonna malgré lui. Les sautes d’humeur du gamin étaient inquiétantes. Pas pressé de se prendre une balle, il accepta la bouteille sans la porter à ses lèvres. Vu l’effet de sa dernière rasade, il n’était pas certain de vouloir remettre ça.
— Bonne qualité, remarqua Brooke en faisant tourner le liquide.
— Tout droit sortie des caves de la CIA, confirma le gus. Une cuvée spéciale, sourit-il.
— Spéciale, hein ?
— Oh, l’inspecteur ne sait pas. Papa vous aurait-il fait des cachoteries à vous aussi ? commiséra-t-il en secouant la tête.
— Pas le genre de gars à s’épancher, Kingston, offrit Brooke en haussant les épaules.
— Il aime écouter, remarqua Johnson avec un léger rictus.
— Semble être un prérequis à la CIA, railla Brooke. Qu’est-ce qu’il aurait dû me dire, Johnson ?
— Les expériences, inspecteur, les expériences ! Un vrai petit chimiste, mon papa ! Vous ne pensiez pas qu’il se contentait de regarder ?
— À vrai dire…
— Il observait, inspecteur, il observait ! Vous devriez prendre exemple, lui indiqua le gringalet en agitant un doigt réprobateur dans sa direction.
— J’y penserai, rétorqua Brooke. Ça fait pas de lui un chimiste, ceci dit, juste un voyeur.
— Le bordel n’était que le devant de l’affaire. Les drogues sont son véritable chef d’œuvre, annonça-t-il en bombant fièrement le torse.
Brooke cligna des yeux à plusieurs reprises. Pour un gars qui en voulait à son père, il paraissait passer de la rage à la fierté affreusement vite. Johnson était foutrement instable, décida-t-il.
— Drogues, hein ?
— LSD principalement, offrit le gamin en lui arrachant la bouteille des mains. Délicieux ! sourit-il en se léchant les babines.
— Ils droguaient les filles…
— Et les garçons, pointa Johnson en frappant des mains. Des agents qui prenaient du bon temps et gagnaient un joli voyage !
— À leur insu, pesta Brooke en secouant la tête.
— Évidemment, ça ne serait pas drôle, sinon, rabat-joie, le réprimanda Johnson.
Le gars était perché. Aucun doute. Donnait-il dans ces drogues là aussi ? Pupilles dilatées, respiration haletante et un sourire à foutre des frissons au diable… Un putain d’air de famille, pesta-t-il en tentant de reprendre le fil de la conversation.
— Pourquoi la tuer ?
— Pourquoi pas ? Elle voulait m’empêcher de voir mon père. Et il faut tuer le père, inspecteur, lui assura le gringalet en hochant la tête avec enthousiasme.
— Tu pensais que c’était lui qui viendrait ? demanda l’inspecteur avec un rire sec. Kinsgton à autre chose à foutre que de s’occuper d’un déchet dans ton genre, pointa-t-il.
— Vous vous méprenez, inspecteur.
Les mots roulèrent puissamment entre les quatre murs de la piaule. Il tourna la tête en même temps que Johnson. La silhouette imposante de Kinsgton se dessinait dans l’embrasure de la porte, costard sur mesure, cravate à épingle et sourire de politicard au rendez-vous.
— Je n’aurais voulu manquer une réunion avec mon fils pour rien au monde. Il a déjà mon arme, sourit le directeur.
— Et vos yeux, mimiqua Brooke avec une grimace, excusez-moi pendant que j’essuie une larme, railla-t-il.
Le gamin lui asséna un coup sur la tempe avant de se tourner vers son père, un sourire effrayant aux lèvres.
— On ne parle pas comme ça à mon père, le réprimanda-t-il. Je t’attendais, sourit le gamin à l’intéressé.
— Moi aussi.
Le sourire froid de Kingston aurait dû lui mettre la puce à l’oreille mais la déflagration le fit sursauter quand même. La balle perça le costard sur mesure pour se ficher entre les deux yeux de Johnson. Le gringalet recula en titubant, un air d’extase surprise sur ses traits alors qu’une trainée de sang décorait sa peau pâle. Kingston s’avança lourdement dans la pièce et propulsa le gamin par la fenêtre d’un coup de patte dédaigneux.
— Les enfants ne sont plus ce qu’ils étaient, soupira-t-il en tirant le flingue de sa poche.
— Vous l’avez tué, croassa Brooke en se redressant.
— Le commissaire vous a choisi pour vos talents d’observation, hum ?
— Allez-vous faire foutre, Kingston, rétorqua Brooke en chancelant.
Il se rattrapa au rebord du lit de justesse. Le gamin avait raison, la liqueur baignait dans le LSD. Ou l’inverse, amenda-t-il en se passant une main tremblante sur le visage. Les effets s’accrochaient à lui, troublant sa vision et décuplant ses sens dans un foutoir désordonné.
— Prenez un verre, inspecteur, requinquez-vous, lui proposa Kingston en attrapant la bouteille.
— Le dernier verre du condamné, devina Brooke en s’en saisissant.
— Un orgasme en bouteille, lui assura laconiquement le directeur.
— Pas génial votre nom de code, au passage, remarqua l’inspecteur. Ferait probablement une bonne Une quand même.
— Une honte que la presse ne doive jamais en entendre parler, n’est ce pas ? Buvez, lui ordonna de nouveau Kingston. Mort à cause d’un malheureux verre, soupira-t-il, faussement contrit. Les risques de l’alcool frelaté.
— Ben voyons.
Rien que l’odeur du Cointreau manqua de l’envoyer au tapis. Il fixa un instant les traits de la brute en costard. Un labyrinthe de veines et d’implants capillaires de mauvaise qualité se mêlait dans une joyeuse farandole. Impossible de distinguer ses yeux clairement mais la voix rocailleuse claqua dans l’air avec la finalité d’une balle. Un dernier verre.
— Santé, grogna Brooke en levant le coude.
La bouteille s’écrasa contre le crâne du directeur dans un craquement sec. Kingston recula de quelques pas avant de s’ébrouer férocement. L’ordure avait des airs de taureau sous sa parure de bureaucrate. Tête la première, le directeur l’envoya au tapis sans perdre de temps, ses poings grassouillets s’abattant avec une régularité douloureuse sur sa face balafrée. Brooke s’écorcha les doigts sur le goulot de Cointreau, tentant vainement d’attraper la bouteille.
— Il est temps de mourir, inspecteur, sourit férocement Kingston.
Le dernier coup s’écrasa contre son nez, l’arête se brisant dans un craquement sec. Brooke s’étouffa sur une goulée sanglante avant de fixer son adversaire, toutes dents sorties.
— Le problème, grimaça Brooke avec un sourire sanglant, c’est que je sais pas crever.
Le craquement dans sa nuque était probablement de mauvais augure, songea l’inspecteur en se démenant. Agrémenté d’un coup de rein bien placé, il inversa leurs positions. Le boa rose gisait à leurs pieds, délogé par l’agitation. Brooke s’en saisit prestement et l’enroula fermement autour de la gorge du directeur. L’idée plaisait manifestement à Kingston, pesta-t-il en sentant deux mains encercler fermement sa gorge. Des points noirs se glissèrent dans sa vision alors qu’il tentait de resserrer sa prise. Son cœur battait à ses tempes, un tempo frénétique à mesure qu’il usait de ses dernières réserves. L’ordure n’en démordait pas.
Une déflagration rompit le statut quo. Kingston s’écroula sur lui, un air surpris sur ses traits grotesques. Cervelle et gore dégoulinèrent sur sa chemise avant que Brooke ne parviennent à repousser le corps, dévoilant la silhouette du colosse bleu, canon fumant en main.
— Content de te voir, Bob, croassa-t-il en tentant de se relever. T’en as mis du temps.
— L’enfoiré m’a assommé.
— Et tu l’as flingué.
— Comme du gruyère, approuva son partenaire en rengainant son flingue.
Le problème avec les aliens, refléta l’inspecteur avec un sourire, c’est qu’ils avaient la manie de chiper les pires des expressions humaines.
— Une vraie passoire, le félicita Brooke.

FIN

Kindle

4 thoughts on “Minuit Orgasme, par Meloe

  1. Je n’ai pas compris toute l’affaire mais Bob me plaît bien avec son côté un peu cynique et son sens de la bagarre 🙂

  2. Bon, je dois avouer quelque chose : j’adore ton titre et c’est ce qui m’a motivé à le lire.
    Avec un nom aussi parodique, je m’attendais à quelque chose de drôle. Du coup, j’ai été agréablement surprise. Certes, les sarcasmes du personnages principales sont amusant mais c’est plus haletant qu’autre chose.
    Tu arrives à jongler entre vieil univers policier et le tien avec des aliens. Et le mélange rend plutôt bien, donnant à la fois quelque chose de classique et de nouveau.
    Tu sais aussi manier le suspens. Jusqu’à la fin, je ne savais pas ce qui allait se passer. J’étais même persuadé que tu allais buter ton perso principal.
    L’écriture, assez dynamique, colle bien avec.
    En somme, je ne regrettes pas d’avoir lu.

  3. Lu et bien apprécié ! J’ai toujours aimé les histoires de détectives, quand en plus on rajoute des aliens dedans, c’est combo gagnant.
    Je regrette juste, à la limite, que la nature de Bob ne soit qu’un genre de « figuration ». J’aurais bien aimé un peu plus de développement à ce niveau.
    Mais l’un dans l’autre, c’est une bonne histoire de détective bien dynamique !
    Merci pour la lecture !

  4. Plongée dans un univers noir, façon bon vieux polar, mais avec un alien, la petite touche perso, le truc en plus ! On est bien accroché en tout cas.

Laisser un commentaire