Mémorable Safari, par A.J. Arens

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Les fesses appuyées sur une table au milieu de la pièce, le docteur Ngozi reposa sa tasse de café, la peau sombre de ses doigts contrastant avec l’émail blanc de la tasse. Ses yeux parcourent le laboratoire vide de toute autre personne. Contre le mur du fond se trouvaient de gros frigos, puis une série de tables parallèles les unes aux autres sur lesquelles un étalage d’outils trônait. Et le silence à des kilomètres à la ronde. Toute l’équipe habituelle était rentrée pour le long week end de trois jours qui arrivait et la nuit n’était pas encore assez noire pour que les animaux sauvages commencent leur raout. Il sortit sur le perron. L’obscurité aurait été totale sans les lampadaires installés autour du laboratoire de campagne. Là où s’arrêtait la lumière, la nuit formait un mur sombre et compact au travers duquel le vétérinaire distinguait tout juste la savane luxuriante et les plaines verdoyantes qui s’étendaient pourtant à des kilomètres autour de lui.

Un mouvement attira son attention près de la cabane dans laquelle était rangée une partie du matériel, située à quelques mètres du labo. Elle formait une grosse masse sombre se découpant nettement dans les ténèbres. Un frottement semblable au bruit d’un animal fourrageant le sol résonna entre les bâtiments. Sans un bruit, Honoré attrapa l’appareil photo posé près de l’entrée et s’agenouilla, prêt à mitrailler la créature suffisamment curieuse pour s’approcher ainsi de leur installation. Le bruit cessa, les herbes bruissèrent. L’animal bougeait mais la cabane était encore la seule forme distingable. Son visiteur était sans doute d’une taille bien plus petite que le vétérinaire ne l’avait estimé au premier abord. Il pointa à nouveau son appareil, plus près du sol. L’ombre de la cabane s’étendit petit à petit, les herbes bruissant à nouveau. Une masse sombre comme la nuit et grosse comme un véhicule se détacha de la cabane.

Un animal splendide au cuir mat et noir, dont il pouvait tout juste deviner les cornes et les sabots. Émerveillé, il ne bougea pas tout de suite. Mains tremblantes, il releva son appareil et prit une série de photos. L’ombre se jeta sur la cabane en provoquant un énorme fracas. Le bois craqua, des échardes volant jusqu’au vétérinaire sous la force de l’impact. La cabane tint toutefois bon et Honoré se releva, jambes en coton, pour tenter d’apercevoir où se trouvait la bête désormais. Le son des sabots résonna à ses oreilles, suivi de près par la masse noire de l’animal se rapprochant. Sans demander son reste, le docteur recula et ferma la porte d’un mouvement souple dès qu’il fut à l’intérieur.

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De retour près de la table ou il avait abandonné sa tasse, Honoré parcourut les photos sur l’écran de son appareil frénétiquement, encore secoué par sa rencontre inhabituelle avec la bête. L’animal était flou sur la plupart des clichés mais cela confirmait sa suspicion: si ce n’était pas un rhinocéros, c’était une espèce très proche. Ou même une nouvelle espèce. L’excitation de la découverte lui arracha un petit pas de danse et il s’approcha du téléphone pour appeler un de ses collègues plus âgés, qui ne manquerait pas de tempérer son enthousiasme. Un bruit dehors le stoppa dans son élan. La porte trembla soudainement avec violence, lui arrachant un sursaut. Avant qu’il ne puisse réagir, elle s’ouvrit en un fracas, un de ses gongs à moitié arraché. La bête pénétra dans le laboratoire et chargea le vétérinaire impuissant.

Honoré se jeta sur le côté, sauvant son appareil photo de justesse. Tétanisé, il observa l’animal s’en prendre aux tables en face de lui, renversant tout sur son passage. Le sol vibrait à chacun de ses pas. Des yeux, il chercha frénétiquement ou étaient rangés les fusils tranquillisants. Le bruit provoqué par l’animal fracassant les tables du fond couvrit celui de ses propres pas. Il y était presque, l’armoire métallique et cadenassée trônant à quelques pas seulement. Il attrapa la petite clé dans la poche de sa blouse blanche, le verre cassé crissant sous ses pieds alors qu’il parcourait les derniers centimètres le séparant de l’armoire. Le bruit avait cessé, son assaillant ne s’acharnait plus sur les outils du fond. Un frisson parcourut son dos et Honoré abandonna les fusils, sautant par dessus la table se trouvant entre lui et la sortie. Sans demander son reste, alors que la table sur laquelle il s’était projeté volait en éclat, le vétérinaire piqua le plus beau sprint de sa vie. Les poumons brûlants, il fit le tour du laboratoire. Les deux portes en métal partiellement rouillé pointant vers le ciel étaient sa seule chance. Il dérapa en s’en approchant et ignora la douleur provoquée par ses écorchures. À tâtons, il ouvrit une des deux portes et se hissa dans la vieille cave désaffectée, fermant la porte derrière lui.

Accroupi sur le sol sans bouger, Honoré tenta de reprendre sa respiration. Dehors, le bruit des sabots le dépassa. Il posa enfin l’appareil et fourra la main dans sa poche. Le contact froid du métal de son téléphone était familier, rassurant. Le sous-sol désaffecté était comme le vétérinaire l’avait imaginé : plein de boites défoncées s’entassant ici et là, un sol terreux, du vieux mobilier oublié et pas d’autre sortie. Si la bête ne le lâchait pas, il devrait tenir trois jours entiers sans eau ni nourriture. Il s’approcha d’une des boites et l’ouvrit, doutant d’y trouver quoi que ce soit d’intéressant. Un tas de vieux papiers jaunis reliés ensemble remplissaient la boite. D’anciens rapports. Évidemment, son département n’avait pas toujours été très sérieux avec la manière de traiter les archives. Avant l’informatisation, des boites comme celles-ci pouvaient remplir des pièces entières. Il balança le couvercle de la boite un peu plus loin et s’approcha plus du mur du fond, oreille tendue. Un véhicule était en train de se frayer un chemin jusque devant le laboratoire. Saisissant son courage à deux mains, Honoré récupéra son appareil photo et entrouvrit la lourde porte.

L’obscurité l’accueillit, à peine cassée par la lumière émanant des fenêtres du labo. Les seules ombres présentes étaient celles des buissons. Il réussit à fermer la porte dans un bruit et longea le mur du bâtiment. Son repos fut de courte durée. La voiture n’avait rien d’une voiture officielle. Il en avait vu suffisamment de similaires pour savoir qu’elle appartenait sans doute à des braconniers. À peine découvert, on en voulait déjà à sa corne. Il attrapa les rebords de la fenêtre et se souleva suffisamment pour regarder à l’intérieur. Un carnage d’outils, mais pas de braconnier en vue.

Cette fois ci, il n’y eut personne pour l’empêcher de récupérer le fusil tranquillisant. La clé tourna avec un clic satisfaisant dans l’armoire et Honoré constata avec bonheur qu’il avait assez de fléchettes pour assommer le chasseur aussi bien que sa proie. La poignée du fusil s’adaptait parfaitement à la paume de sa main. Il n’avait tiré que sur des animaux, et toujours à coup de fléchettes. Mais il savait tirer.

— Posez ça.

Un choc de stupeur lui secoua le corps. Le canon posé sur son crâne lui ferait exploser la tête comme un melon trop mur qu’on jette au sol si le braconnier tirait. Honoré reposa le fusil lentement, fâché contre lui même. Son assaillant l’écarta du bout du pied.

— Relevez vous et retournez vous. Lentement.

Le canon s’écarta juste assez pour qu’il puisse bouger sans se cogner contre. Le vétérinaire s’aida du mur pour se relever et fit face au chasseur. Peau blanche au teint hâlé d’avoir passé tant de temps au soleil et accent impossible à confondre, ce type était définitivement un afrikaner.

— Alors quoi, vous allez juste abattre tous les rhinocéros que vous croisez, même ceux qui appartiennent à une espèce tout juste découverte? De toute manière les chinois achèteront quand même les cornes, c’est ça?

— Vous oubliez le Vietnam et leur lubie des cocktails contenant de la poudre de corne, excellent en soirée pour impressionner la galerie. Ils achètent presque autant que les chinois.

Le sourire du chasseur et son air sardonique donnèrent envie à Honoré de lui retourner un coup de crosse. Hélas son fusil était au sol, et hélas l’homme le menaçait encore de son arme. Il avait toujours son téléphone dans sa poche, mais il fallait plus de trente minutes depuis le commissariat le plus proche pour arriver jusqu’ici. Et les braconniers travaillaient rarement seul. Il ne répondit rien et glissa ses mains dans ses poches innocemment. C’est ce moment que choisit le rhinocéros pour revenir. Le bruit de ses sabots alors qu’il était lancé en pleine course se rapprochait de plus en plus.

Le braconnier rangea son arme et s’empara d’un fusil qu’il colla contre le torse du docteur. Le souffle coupé, Honoré s’en saisit et médusé, observa l’autre homme prendre l’un des fusils restant et s’agenouiller.

— Cet animal n’est pas un rhinocéros et son espèce est loin d’être tout juste découverte, Dr. Ngozi. En revanche elle est à la fois dangereuse et en danger, alors vous lui collez au moins trois fléchettes et si vous êtes sage je vous laisserai voir ses petits. Oh et, mettez vous à couvert si vous voyez sa corne commencer à briller.

Briller, la corne ? Honoré n’eut même pas le temps de commencer à assimiler tout ce que le chasseur venait de lui dire que le rhinocéros fracassa ce qui restait du chambranle de la porte en faisant son entrée. L’autre homme avait roulé derrière une des tables retournées et l’animal le chargea instantanément.

Debout contre le mur, il ne s’était pas fait voir. Il aligna le gros derrière rond et noir de la bête dans son viseur et appuya sur la gâchette juste à temps pour l’empêcher d’empaler le chasseur. Honoré le vit s’extirper et courir plus loin, l’animal toujours aux trousses. Il prit une autre fléchette dans la boite de munitions et la glissa dans le fusil. Il dut s’y reprendre à deux fois, mains moites et ayant perdu leur agilité sous l’effet du stress. Cette fois, il dut se décaler pour pouvoir viser.
L’autre homme était caché derrière l’un des très gros frigos du fond. Ceux-ci, fixés contre le mur, ne céderaient pas si facilement aux assauts de la bête. L’air crépita à l’instant même ou son deuxième projectile se planta dans la cuisse épaisse du rhinocéros. Un éclat emplit la pièce alors que l’animal chancelait, corne brillante d’une impossible lueur cristalline. Un spectacle si étrange et à la fois si beau qu’il en oublia les recommandations de l’étrange étranger.

La décharge d’électricité qui parcourut la pièce ensuite le projeta au sol. Sa tête heurta le pied de la table et il sentit tout ses muscles se contracter douloureusement. Même ses poumons ne pouvaient plus se détendre assez pour lui permettre de respirer. Les bruits qui lui parvenaient encore étaient confus et bientôt tout fut réduit au néant, alors qu’il perdait connaissance.

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Il se réveilla en sursaut à l’arrière d’un véhicule en marche. Le terrain chaotique lui donna instantanément envie de vomir, et sa tête lui donnait l’impression d’être sur le point d’exploser.

— Je vous avais dit de vous baisser si sa corne brillait.

Le ton égal du chasseur le ramena subitement à la réalité. Il s’assit d’un bond et se tourna vers l’arrière du pick-up. Accrochée et recouverte d’une couverture, la créature gisait sur le côté, encore assommée. Incrédule, le vétérinaire se hissa tant bien que mal à l’avant du véhicule en passant entre les sièges et observa longuement l’homme en train de conduire.

— Les cornes des rhinocéros ne brillent pas.

Cette fois, le braconnier ne put retenir un rire léger, qui s’arrêta quelques secondes avant qu’Honoré ne manque de se sentir vexé.

— Je sais. Regardez sur votre gauche.

Sur sa gauche s’étendait une immense réserve dont ils avaient déjà pénétré l’enceinte fortifiée. Son architecture étrange ne ressemblait en rien aux architectures des autres parcs et réserves de la région. Les murs montaient bien trop haut, et la sécurité en était bien trop forte. Sur sa gauche, un groupe de jeunes chacals en semi liberté était occupé à se courir après dans le large enclos qu’ils approchaient. Étincelles et flammes s’enfuyaient vers le ciel à chaque fois que les jeunes se jetaient les uns sur les autres, se chamaillant à coups de dents et de déflagrations, sans jamais se brûler. Non, le feu s’enroulait autour de leur fourrure, disparaissait parfois, revenait quand il s’agissait d’embêter les autres, le tout formant une danse envoûtante.

— Bienvenue au département de gestion des anomalies. Personnellement je trouve que le terme aberrations darwinienne convient mieux. Vous allez être soigné et surtout débriefé. Notre travail est secret, je pense que vous comprenez pourquoi, Dr. Ngozi.

Les yeux désormais rivés sur le ciel, observant la course d’un héron aux ailes réfléchissant la lumière et la transformant en une variété de couleurs vibrante sur les nuages, Honoré sentit son mal de crâne s’estomper.

— Oui, oui je comprends.

FIN

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9 thoughts on “Mémorable Safari, par A.J. Arens

  1. Ta nouvelle m’a laissée sur ma faim, ça donne envie de passer plus de temps dans cette réserve avant de découvrir les autres « anomalies » !

    • Je voulais une fin ouverte mais comme c’est écrit maintenant, la fin est juste très abrupte en effet, sans doute parce que je n’ai pas encore l’habitude du format nouvelle. Merci d’avoir lu en tout cas : )

  2. Comme pour Léto. J’ai envie de découvrir l’endroit en question ! Peut-être une prochaine 24h ?
    Bon boulot en tout cas 😉

    • Merci ! Eh oui tiens, c’est pas une mauvaise idée de continuer de développer ça lors des prochains 24h ! J’y songerai : D

    • La novella me paraît être une bonne idée, merci d’avoir lu et commenté : )

  3. Oh, une histoire de safari. Je crois que c’est la seule nouvelle qui se passe en Afrique que j’ai lu des 24h. C’est assez dépaysageant.
    Le vétérinaire est très transparent comme personnage : il n’a pas vraiment de caractère propre donc on s’y accroche de suite.
    Le chasseur pue la classe par contre. Et son arrivée est épique.
    On se doute dès le début que cette bête est étrange mais la manière dont s’est traité est bien. La chute est belle et la description me laisse rêveur. Je rejoins les autres sur ce point : nous voulons en voir plus !

    • Merci beaucoup pour ce commentaire encourageant. Je n’ai pas pu me relire avant de poster la nouvelle donc beaucoup de choses pourraient être mieux faites: Le vétérinaire notamment n’était pas censé être aussi transparent. Mais je suis content que le chasseur vous ai plu.
      La suite peut-être aux prochains 24h !

  4. Pendant toute la lecture, j’ai cherché à imaginer ce rhinocéros qui n’en était pas un… J’aime beaucoup cette idée d’un « zoo de l’étrange » en tout cas.

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