Marchez très doucement, Vous marchez sur mes rêves, par Marie Loresco

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Elle avait couru pour échapper aux pingouins. Non pas qu’ils soient si dangereux pour elle : ils avaient déjà subi son efficacité au combat et, même en nombre, le courage ne faisait pas partie de leurs vertus cardinales. Mais ces charmants petits vampires s’attaquaient au pneuma, à l’essence d’âme qui permettait aux Rêvants d’influer sur l’Onirocosme, et cette nuit Lycopê ne voulait pas sortir du Rêve trop tôt.

Sa journée avait été pénible. À l’approche de la cérémonie de Dédicace, sa constance était mise à rude épreuve. L’archizacore refusait de croire à la sincérité de sa vocation et inventait mille tâches mesquines destinées à la décourager. Pour la faute la plus vénielle, elle était sévèrement punie, même si elle échappait à présent à l’emprisonnement dans le puits glacé où on l’isolait enfant. Était-il si hardi de préférer une carrière de nonne militante, de guerrière vouée aux Douze, plutôt que l’enfermement entre des murs trop hauts, à prier sans rien voir du monde, pas même le ciel ? De souhaiter porter les couleurs de Phéréia, archange des Rêves et des jumeaux, qui la consolait dans ses songes depuis sa toute petite enfance et lui permettait d’arpenter son royaume, plutôt que celle de la fantasque Évangéline, archange de la Beauté, qui ne s’était jamais manifestée à elle ?

La course ne lui avait pas apporté le défoulement espéré. Elle aurait dû leur rentrer dans le lard, à ces maudits volatiles, et tant pis si cela avait abrégé son escapade. De plus, elle n’avait pas fait attention à la route qu’elle prenait, et elle se trouvait à présent sur une lande vallonnée envahie de broussailles et de buissons piquants qui s’accrochaient avec malice à son peplos.

La novice se concentra et le Rêve répondit à sa volonté, transformant son vêtement en braies resserrées sous un khiton court. La peste soit des révérendes mères, des voleurs de pneuma et des genêts scorpions ! Elle n’allait pas se laisser voler ses quelques heures de détente ! Elle distingua un sentier entre les salsepareilles et les herbes folles. Il menait bien quelque part ?

Elle adopta un petit trot confortable pour attaquer la grimpette. Si le paysage n’était pas des plus riants, au moins sentait-elle le vent dans ses cheveux. Les odeurs étaient très atténuées dans l’Onirocosme, mais elle avait appris à s’en contenter. Mmm, peut-être devrait-elle essayer de voir jusqu’où elle pouvait modifier ce paysage sans attrait. Par quoi commencer ? Quelque chose de…

D’entre un bosquet de chênes tordus émergea une masse sombre qui barrait le chemin. Un portail de bois mangé aux vers, qui avait dû jadis être rouge, encadré de murs de pierres sèches.

Lycopê marqua un arrêt. Avait-elle… Non, rien de ce genre ne lui avait traversé l’esprit. Le monde éveillé comptait déjà bien assez de portes closes pour qu’elle n’aille pas en ajouter dans ses rêves.

Le battant craqua sous sa poussée. Elle insista jusqu’à sentir les mille mains attachantes d’un lierre céder sous la pression et les planches se déliter. Ah ! Avec un sourire carnassier, elle se faufila par l’ouverture. Voilà qui promettait enfin un peu d’aventure.

Derrière s’étendait une cour noyée de ronces et d’églantines. Une colonnade en ruines, prise d’assaut par des plantes grimpantes, menait à ce qui avait été l’entrée d’une somptueuse villa de campagne. Un royaume de Rêve abandonné… Qu’était donc devenu le Rêvant ? Mort ? Volage ? Chassé de l’Onirocosme ?

La jeune fille plissa les yeux, déterminée. Il y avait un coutelas sur une vieille souche juste là, derrière ce piédestal déserté… La trame du monde l’obligea, et quand elle passa le bras au milieu de la végétation, s’égratignant au passage, elle sentit sous ses doigts le solide manche d’os qu’elle venait d’imaginer.

Fendant lianes et rejets épineux, elle parvint jusqu’à l’auvent qui protégeait le vestibule. Une grille renforcée de panneaux cloutés empêchait le passage. Des feuilles mortes s’amoncelaient à son pied et tournoyaient sur le pavement, mais le métal ne portait pas la moindre trace de rouille.

Lycopê hésita à peine. Elle ôta une épingle de ses cheveux et s’attaqua à la serrure. Les crans lui opposèrent une résistance farouche. Elle insuffla un peu de son pneuma dans le mécanisme, allant dans son sens. Si parfaitement forgé, si bien entretenu…Un clic après l’autre, les dents coulissèrent.

Les gonds ne grincèrent qu’à peine lorsque l’intruse les fit jouer. Elle avança avec circonspection. Il faisait sombre, mais elle s’adapta vite. Elle avait toujours eu une vue de chat.

Elle s’attendait à des murs fissurés, à des couches de poussière et de moisissures rampantes. Or elle marchait sur un dallage de mosaïque noire et blanche aussi propre que s’il venait d’être achevé. Des fresques aux couleurs profondes célébraient les Douze. Au centre de l’atrium, une eau limpide glougloutait doucement. Seuls quelques grains dorés dansaient dans les rais de soleil filtrant de l’ouverture au-dessus du bassin. Avec un frisson, la novice nota que contrairement à l’usage, un fin maillage de fils de fer était tendu entre les gargouilles.

Un mobilier d’une grâce exquise soulignait la beauté des lieux. Des tentures arachnéennes frémissaient dans un courant d’air asthénique. Leur doux froissement se mariait aux clapotements du bassin et au chant assourdi des oiseaux du jardin, mais cela ne fit qu’accentuer le malaise de Lycopê. Il y avait quelque chose de résigné dans ce calme de tombeau.

Elle traversa d’autres pièces désertes, des chambres sans occupant, des cuisines aux feux éteints. Aucun visiteur sous le péristyle, nul nageur dans la piscine. Partout, les fenêtres extérieures étaient closes, les toits surélevés, l’accès du ciel barré par des filets ou des grillages.

Le pas léger de l’apprentie militante se fit plus lourd. Elle se mit à chanter un des hymnes martiaux de Dunatia, se dota de bottes cloutées pour faire résonner le marbre des mosaïques, pour faire surgir un éventuel résident, fût-ce un mulot. Sans succès : personne, rien, pas même un faucheux dans un angle des plafonds ornés de miniatures, tout juste une minuscule sauterelle dans les herbes soigneusement tondues du jardin intérieur.

Quand elle arriva devant une grande porte tout au bout du cryptoportique, elle ne put contenir sa frustration et donna un grand coup de pied dans le bois sculpté.

Le battant s’ouvrit avec la même lenteur majestueuse que s’il avait été poussé avec délicatesse. Lycopê s’appuya au chambranle en maugréant, tête baissée : sa cheville n’avait pas apprécié l’impact. Quand elle releva les yeux, elle resta bouche bée. Oh, cela plairait tant à Wilhelmine ! Jamais elle n’avait vu un scriptorium aussi grand, une bibliothêca aussi fournie. Des étagères pleines de rouleaux recouvraient les murs, deux larges tables flanquées de tabourets de chêne offraient des tablettes de cire, des calames, des papyrus vierges, des flacons ventrus. Des sofas confortables attendaient le lecteur. Une lumière tamisée tombait par des fenêtres rondes habillées de verre et doublées de barreaux.

Et au milieu, couché en rond, un zèbre rouge et jaune presque translucide qui leva vers elle sa belle tête fatiguée.

— Tu n’es pas lui, soupira-t-il, mais je te salue tout de même, korê. Voici si longtemps que j’espère une visite…

— Tu espères des visites ? J’aurais cru le contraire ! rétorqua la jeune fille, avec plus d’acrimonie qu’elle ne l’aurait voulu. Des barreaux, des grilles, des ronces…

— Il faut bien tenir les pingouins à distance ! Ce sont eux qui l’empêchent de revenir, j’en suis sûr ! Regarde, tout est prêt pour son retour ! Mais cela fait si longtemps… Je suis si las…

La novice s’approcha et s’accroupit près de l’animal. Elle posa sa main sur les doux naseaux.

— Les pingouins sont des parasites sans vergogne. Ils nous agacent, ils nous fatiguent, ils drainent notre pouvoir sur le Rêve, mais en général ce ne sont pas des tueurs. Qui viendraient-ils piller, si leurs victimes étaient définitivement chassées de l’Onirocosme ? Souvent quand les Rêvants ne reviennent plus, c’est parce qu’ils n’ont pas le choix, tu sais… S’ils meurent dans le Rêve, s’ils déplaisent à Phéréia, là ils sont définitivement coupés de ce monde.
Ou ils se peut qu’ils soient juste inconstants et changent de royaume, mais cela elle le garda pour elle.

— Il me manque tellement…

— Je le sais. Tu as presque épuisé ton pneuma à conserver son Royaume.

Très doucement, elle fit circuler un filet de son propre pneuma à travers ses doigts. Le zèbre ferma les paupières, comme un assoiffé sous un filet d’eau fraîche. Il commençait à reprendre des couleurs.

— Tu t’es montré un ami très fidèle et c’est toujours un merveilleux refuge, reprit Lycopê. Mais à quoi sert un refuge que personne ne peut trouver ? À quoi sert un refuge d’où l’on ne peut sortir ?

Le zèbre se remit sur ses pattes et regarda la novice dans les yeux. Ses iris tourbillonnants dénonçaient sa nature de créature de pneuma.

— Je m’appelle Zinzolin. Tu me rendrais visite, korê ?

— Appelle-moi Lycopê. Bien sûr, maintenant je pourrai retrouver le chemin. Et il y en a tant d’autres, des Rêvants, des Reflets, des habitants du Rêve, qui aimeraient un toit sur leur tête, une assiette bien remplie, un bain, un rouleau de lecture. Et un ami.

Avec un clong retentissant, les barreaux des fenêtres disparurent. Lycopê sourit.

#

Ensemble, ils firent le tour de la villa pour supprimer le plus gros des protections. Quand ils sortirent devant la porte principale, Zinzolin soupira.

— Tu crois que tu auras assez de pneuma pour t’attaquer à une telle jungle ?

Lycopê le gratifia d’un sourire plus large encore.

— Ne t’inquiète pas. Plus ma vie est compliquée, plus mes rêves sont simples.

D’un coin d’ombre, elle sortit une lourde hache. Le zèbre émit un hennissement qui ressemblait à un rire, et en chantant faux ils s’attaquèrent au nettoyage de la cour à grands coups de sabots et de cognée.

FIN

Le titre est une citation de William Butler Yeats (« I have spread my dreams under your feet ;
Tread softly because you tread on my dreams »)

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8 thoughts on “Marchez très doucement, Vous marchez sur mes rêves, par Marie Loresco

  1. Ton texte est très déjanté. Le début en claque d’ailleurs. On ne comprend pas ce qui se passe ni pourquoi les pingouins sont devenus des vampires mais on s’en moque. On veut en savoir plus !
    L’ennui, c’est que les explications arrivent peut être un poil trop tard. On a eu le temps de s’y perdre dedans. Et je ne suis même pas certaine d’avoir tout compris.

    Après, c’est très inventif. Ca explose même de partout.
    Ce serait parfait si c’était un chouïa plus clair 🙂

    • C’est le problème de la fantasy en format court, résumé l’univers en quelques lignes n’est pas simple… :/ Mais oui, l’Onirocosme est propice aux trucs déjantés. Gare aux pingouins. ^^

  2. De la phrase d’accroche du début à la fin, des pingouins au zèbre, on se demande un peu dans quoi on tombe !

    Je déplore un peu le manque d’aération (retours et sauts de ligne) du texte, mais c’est peut être juste dû à la mise en page du site, et surtout la quantité phénoménale de jargon utilisé dans la nouvelle. Ca fait beaucoup d’informations à organiser, beaucoup d’images mentales à créer, c’est très riche, peut être un peu trop… Il y aurait largement de quoi en faire tout un univers développé dans un livre.

    Chapeau bas pour avoir pondu un tel univers en si peu de temps. J’aurais apprécié le voir plus développé, peut être un peu plus explicité. Mais je suis partie sur l’interprétation qu’au fond « c’était un rêve », et du coup, tout cela faisait beaucoup plus de sens pour moi…

    Pour finir, je salue l’inspiration d’origine ! Yeats est ma foi un très bon choix.

    • Merci pour les compliments, Lia. 🙂 Je n’en mérite pas certains : cet univers est fait partie de celui d’une bonne partie de mes écrits, l’Empire de Sunion.
      Et tu as bien raison d’y voir un rêve, puisque l’Oniricosme est le Monde des rêves, où certains ont la chance de voyager à leur guise (ou presque…)
      Pour la mise en page, je vais voir s’y je peux l’améliorer, ma mise en page d’origine a sauté à la copie et effectivement ça fait des blocs quelque peu indigestes. 😛

  3. Bonsoir,

    Un style littéraire ? Un style très agréable et bien écrit en tout cas ! Aucune difficulté pour moi en tout cas. Il est sûr que le début avec les pingouins est une bonne accroche, à la fois intriguant, surprenant et qui donne envie d’en savoir davantage sur ce monde.

    Puis, rapidement la richesse du monde et son vocabulaire/son code personnel surprennent. Le lecteur un peu habitué dépiste alors que cette nouvelle a été écrite dans un « univers » déjà bien connu de l’auteure. Un univers, où tu te sens à l’aise, à un point où peut-être parfois tu ne te souviens plus que le récit est soumis à de nouveaux lecteurs et que donc les nuances ou les références se perdent (mais seront alors un clin d’œil aux «habitués », la référence à Wilhelmine en fait sans doute partie).

    Ainsi par ex, quand l’héroïne se demande où est passé le « Rêvant » qui a construit tout cela, j’ai cru à une déité, puisqu’on avait déjà des notions d’ordres religieux. Je pense désormais que tu évoquais la personne ayant rêvé ce lieu en premier et que le zèbre va tenter de maintenir au prix de son énergie.
    Quant à la fin du récit, elle est assez ouverte, et nous suggère qu’il aura peut-être bien d’autres aventures ensuite (j’avoue avoir cru qu’ils allaient bâtir une auberge relais pour les rêveurs ^^)

    Je dirais donc qu’on sent que ton univers est très riche, que tu le maîtrises bien, que son originalité est indéniable et qu’il transporte en lui-même les germes de rêves et de songes bien dépaysants. Présenté hors contexte, le texte est assez troublant, mais au sein d’un recueil sur ton monde, il devrait ravir ceux qui aiment l’empire de Sunion.

    Bonne écriture d’autres textes sur l’Oniricosme !

  4. L’Oniricosme est un univers tellement riche que du coup, il fait presque peur pour le lecteur… Quand j’ai commencé la lecture je me suis dit plusieurs fois « QUOI ? »… mais finalement ça prend du sens par la suite. Enfin, certains éléments.

    Le plus troublant, c’est que ton texte ne donne pas le genre de détails attendus, ce qui est déroutant, mais du coup, ne tombe pas non plus dans le cliché de la description encyclopédique (que j’abhorre)… et puis on arrive à suivre.

    Je me répète un peu, alors voilà : bonne nouvelle, mais j’ai envie d’en savoir plus, rien que pour comprendre comment est cet univers (et les pingouins par la même occasion ^^).

  5. Grâce à toi, les heures passées à chercher des mots grecs pour travailler sur l’étymologie m’ont enfin servi, alors rien que pour ça, un grand merci ! ^^
    J’ai beaucoup apprécié ce voyage dans le monde des rêves. Comme l’ont dit certains, on sent que tu nous fais évoluer dans un univers plus vaste que tu connais déjà bien, mais pour ma part je n’ai eu aucune difficulté à m’y retrouver, tout en étant du coup très curieuse d’en apprendre plus sur son fonctionnement. (Le fait de travailler moi-même sur un projet se déroulant dans le pays des rêves n’y est sûrement pas étranger… Je suis curieuse de voir les similitudes et les différences dans nos deux façons de le traiter.)
    La conclusion apporte une touche bien sympathique à l’ensemble, après ces moments de rébellion puis de nostalgie, j’ai apprécié de voir tes deux personnages profiter tout simplement d’un moment agréable à travailler ensemble.
    Merci pour ce joli rêve !

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