Marchand de rêves, par Nicolas Gaube

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Teddybear.JPG?uselang=fr

Je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre.

J’ai encore la force d’écrire ces mots, tout n’est peut-être pas perdu. J’ai envie d’y croire. Encore.

Tant que je serai capable d’écrire, cela voudra dire que je ne suis pas complètement mort. Peut-être même qu’en lisant cette lettre, les gens penseront à moi et prolongeront mon existence. Il suffit d’y croire pour exister.

Je ne sais plus.

Il est difficile de dater le moment où une vie bascule. Notamment quand aucun évènement ne vient dérégler la mécanique implacable du quotiden. C’est tellement insidieux. On ne voit pas arriver la crise. Bien sûr, il y avait moins de commandes, bien sûr, il y avait moins de lettres. Le problème, c’est qu’il y a toujours l’espoir. On se dit : c’est la crise, les gens n’ont plus les moyens, cela ira mieux l’année prochaine. On se dit que les gens ne changeront pas, que tout le monde a besoin de rêver. Et, pendant un moment, on y croit vraiment, car oui, il y a toujours une commande de dernière seconde pour vous prouver que vous n’existez pas en vain.

Là, j’ai comme un doute.

Quand je vois l’atelier aujourd’hui et quand je pense à ce qu’il était, la réalité me saute à la gorge.

La chaîne de fabrication est arrêtée, les ordinateurs sont éteints, je n’ai plus d’employés. Normal, je n’ai pas reçu de liste à honorer. La boîte aux lettres est restée désespérément vide. Ce n’est pas faute d’avoir vérifié. Tous les jours, j’y suis allé, qu’il neige ou qu’il givre, que je sois malade ou fatigué. Toujours le même rituel, à attendre le facteur, comme un chien qui attend le retour de son maître. Il y avait toujours eu des périodes de creux et des jours où je ne voyais personne. Mais, à chaque fois, par magie, une commande arrivait enfin, puis deux, des dizaines, des centaines, de quoi redonner du cœur à l’ouvrage. On pensait encore à moi. On croyait en moi.

Cette année, les jours vides sont devenus des semaines et ces semaines, des mois entiers.

Aujourd’hui, je ne me souviens même plus de la tête du facteur.

Pourtant, par habitude, avec le même espoir chevillé au corps, j’ai vérifié les outils, j’ai mis de l’huile dans les rouages, j’ai ressorti les rubans et les emballages de l’an dernier. Voilà cinq ans que je réutilise les mêmes. Ils ne sont peut-être plus à la mode, je ne sais pas. Je ne veux pas les jeter, je n’aime pas gâcher.

Je fais celui qui ne voit pas, mais la poussière s’accumule un peu partout, je fais d’ailleurs attention à ne rien toucher lorsque je mets mes gants blancs et ma tenue. J’ai eu le malheur de caresser la boule à neige qui me sert de presse-papiers l’autre jour. Autant prendre du charbon à pleine main, comme le patron de l’usine d’à côté. Je me demande si les affaires sont aussi catastrophiques pour lui. Les gens ont-ils encore peur des coups de martinet ? Le commerce de la peur fonctionne-t-il mieux que celui du rêve ? Bah, je ne l’ai jamais beaucoup aimé de toute façon.

S’il n’y avait que la poussière… J’ai toujours cru que j’étais le genre d’homme rigoureux, méthodique, organisé. J’ai vu les autres se négliger. Je me disais que cela ne m’arriverait jamais. Je me suis rendu à l’évidence quand j’ai remarqué que mon costume ne m’allait plus aussi bien qu’avant. Ce n’est pas compliqué, j’ai maigri. Je ne me pèse pas, je ne suis pas maso, mais je le vois bien. Le tissu de mon pantalon pendouille au niveau des fesses, ma ceinture ne me sert plus à rien, ma veste coule sur mes épaules, je m’attends à ce que les manches tombent d’elles-mêmes sur le sol.

Mon élégance faisait ma renommée. J’avais lancé la mode du rouge et tous les pères de famille m’imitaient.

M’imitaient, oui.

C’est du passé.

Je crois que ce qui me fait le plus mal, c’est le silence. Plus rien ne bouge autour de moi. Les bonnes années, les machines tournaient à plein régime, rythmées par le claquement des ciseaux et le crissement des rouleaux de rubans adhésifs que l’on coupe d’un geste vif. Boum, clac, zou ! Les employés rigolaient souvent aussi, ils souriaient en travaillant, sans même s’en rendre compte. De quoi faire pâlir de jalousie les DRH du CAC 40 !

Là, le silence m’oppresse. J’ai l’impression d’être figé dans une faille spatio-temporelle.

Lorsque je ne le supporte plus, je me mets à parler à voix haute ou je chante.

Les chansons de ma gloire passée. Je ne suis pas orgueilleux, non, mais personne ne peut nier que j’étais une star à une certaine époque. On me chantait, messieurs, dames. On écrivait sur moi ! J’ai vécu des aventures extraordinaires. On m’a inventé des ennemis, on m’a parodié, on a fait des dizaines de films en mon honneur.

En cherchant bien, on doit pouvoir les retrouver sur Internet, dans la rubrique des DVD à un euro…

Pour être honnête, je fais celui qui y croit encore, mais je viens de baisser les bras.

Là, il y a un instant, juste avant de commencer cette lettre.

Par souci écologique, vous comprenez, j’ai toujours fait mes livraisons en utilisant un attelage. J’ai eu jusqu’à neuf bêtes pour tirer tout le chargement. Je leur avais toutes donné un nom. Nous avons fait le tour du monde ensemble. Si j’en avais la force, je vous raconterais des anecdotes qui vous feraient frémir d’excitation. Je n’imaginais pas devoir m’en séparer un jour. Mais à quoi bon ? À quoi bon les garder quand il n’y a plus rien à transporter ?

Le rêve était notre unique carburant. Aujourd’hui, il n’y en a plus.

Alors, il y a dix minutes, j’ai rendu sa liberté au dernier rescapé et plus fidèle de mes compagnons. Adieu, Tornade, le plus rapide d’entre tous. Une petite tape sur la croupe et il est parti, sans même un regard en arrière. À croire que lui aussi sait que je n’existe plus.

Ma… main me fait souffrir.

Une lassitude crasse m’envahit. Je n’en ai plus pour longtemps.

Au moins, je suis content de ce que j’ai accompli. J’ai rendu des milliers de gens heureux. Des milliers. Au diable la modestie. Des milliards. J’ai jeté des étoiles dans les yeux des enfants. J’ai regonflé les cœurs meurtris. J’ai redonné de l’espoir à ceux qui n’en avaient plus. J’ai rapproché des familles qui ne se parlaient plus. J’ai montré ce qu’être heureux veut dire à l’humanité.

Après tout ça… Oui, après tout ça, on m’a… oublié.

Je ne sais même pas si quelqu’un est à blâmer.

Les industriels, les journaux, la télévision, les jeux vidéo, les téléphones mobiles, l’Internet, la société de consommation, le gouvernement, l’école, le chômage, les adultes…

Tous ces principes de réalité qui ont tué

leurs rêves ?

Nos            rêves ?

Je      ne     peux     plus       continuer.

Plus     personne

ne       croit    

en   moi.

Je     ne

crois  plus   en     moi.

A              D              I       E          U

L    pèr       No  l

FIN

L’Auteur : Nicolas Gaube est un apprenti auteur. Son premier roman, un polar canin, est sorti en décembre 2014. Le secret de Thangka qu’il s’appelle. Thangka, c’est le chien. Il aime aussi écrire du fantastique.

  • 24 Heures de la Nouvelle 2014 : Câline
Kindle

13 thoughts on “Marchand de rêves, par Nicolas Gaube

  1. C’est un joli texte plein de poésie et de nostalgie. Par contre, j’ai deviné presque tout de suite l’identité du narrateur, je ne sais pas si c’était voulu.

    • Merci. Ce n’est pas vraiment voulu, non ! 🙂 De l’art de trop en dire ou pas. Difficile sans recul. Au moins, tu penses encore au Père Noël, il n’est pas prêt de disparaitre. ^_^

  2. Bel usage de la contrainte 🙂 J’ai compris qui était le narrateur quand tu as évoqué le manteau rouge, et le coup de Tornade m’a achevée !

  3. Merci ! Ce matin, je me disais que, peut-être, certains lecteurs ne trouveraient pas le narrateur, même à la fin ! 🙁 Tout faux ! :p

  4. Oulaa… Tu as le début le plus percutant que j’ai lu jusqu’à maintenant.
    En une phrase, tu réussis à percuter le lecteur qui ne s’attendait pas à cela en voyant un si joli titre et se dit « Oh merde, c’est du lourd. »
    Ceci est un bon point (au cas où ce n’était pas compréhensible).

    Le texte est très pesant, je ne m’attendais pas du tout à cela. On ressent vraiment les émotions du narrateur, sa lassitude, son désespoir. Le texte prend aux tripes avec une force inattendue.
    Et c’est très surprenant car, encore une fois, le titre laissait supposer quelque chose de doux, de poétique.
    Du coup, on avance, on avance.
    Et puis la fin…
    OH PUTAIN DE BORDEL DE MERDE !
    Je ne l’avais pas vu venir. Et moi qui croyais que le texte en lui même étais oppressant, je me suis pris un énorme coup dans le ventre.
    La mise en page à ce moment est d’ailleurs super intéressante. Elle renforce bien l’émotion.
    Le point fort d’une nouvelle, c’est sa chute. Et la tienne est brillante.
    En très peu de mot, tu as réussi à toucher juste et fort.
    Et ta nouvelle monte dans mon top 10 de celles de cette année.

    P.S : après avoir lu les autres commentaires, je me suis rendue compte que j’étais le seul à ne pas l’avoir deviné. Oups… Je me sens seul.

  5. Bonsoir Nicolas

    Mais ce n’est pas un souci qu’on trouve avant la fin ! Cela veut dire plusieurs choses : que le texte rend très attentif, car il est captivant et qu’on veut en savoir plus sur ce chef d’affaire au bord de la faillite morale et artisanale.
    En suite, on prend plaisir à rechercher les petits indices supplémentaires qui viennent renforcer nos doutes. Alors, certes tu pourrais jouer avec les mots quitte à mentir presque… (de l’écarlate ou du vermillon pour la tenue chic, plutôt que du « rouge », appuyer le côté d’une industrie sadomaso pour le voisin Le Père Fouettard, par contre, pour les rênes, là, à 00h22, j’ai moins d’idées à te proposer, mais je suis sûre que tu trouveras si tu insistes pour noyer tous les indices sous des faux semblants !)

    Je préfère bien plus me pencher sur le raisonnement qui née de ta nouvelle. Sur le fait que nous perdons nos rêves et nos espoirs, que l’argent remplace une part du merveilleux qui agrandissaient pourtant nos yeux d’enfants et étiraient nos lèvres.
    J’aime bien les réflexions que tu portes.

    On ressent vraiment de l’empathie pour Santa. On sent sa fragilité acquise et son désespoir.
    J’aime beaucoup la mise en forme de la fin du texte avec ces espaces entre les mots et les lettres. C’est vraiment bien trouvé.

    C’est un premier jet. Ce texte a un joli potentiel, tu pourras sans doute lui donnait encore une plus belle robe de neige innocente pour nous confondre tous.
    Allez ! Ne perds pas tes rêves, tes désirs et des envies !
    Au travail ! Le père noël lui travaille toute l’année pour juste un jour précis ! 😉

  6. @ Nicolas : On devine en effet qui est le narrateur mais je ne crois pas que cela soit un problème en fait car on est pris par ton texte… C’est même bien trouvé puisque l’on veut en savoir plus… Un bon moment de lecture…

  7. Pareil que pour les autres : oui j’avais trouvé qui parlait, mais cela n’empêche pas une bonne lecture de ce qui se passe. On peut avoir des nouvelles où la chute surprend, et d’autres où c’est la force du texte qui nous surprendra…

    Ta nouvelle est du deuxième type, et je l’ai aimé. Vraiment.

    PS : Après je rejoins Deslacs : des indices moins visibles auraient peut-être été bienvenus…
    … et je rejoins aussi James Hamlet : j’adore l’usage de la mise en page comme ça !

  8. Je crois que j’ai deviné très vite son identité (au moment des gants blancs et de la boule à neige, au début) mais cela n’a pas gêné la lecture. Il y a un joli travail sur la nostalgie.

Laisser un commentaire