Les riches heures de Nô, par Manon Bousquet

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

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La poussière glisse dans le rai de lumière avant de se déposer sur les rayonnages de bois. Ses grains tournoient et scintillent avec langueur pour mieux disparaître dans la pénombre silencieuse, comme si malgré les années, il régnait toujours quelque bibliothécaire féroce prête à surgir au moindre murmure. Mais non, il n’y a plus personne. Plus personne sinon Nô, qui n’a jamais su lire mais qui a toujours apprécié l’ambiance feutrée de ces temples du papier. Sans doute est-ce grâce à son illettrisme qu’il demeure entre ces livres d’un autre temps, quand tous les autres ont déserté les lieux depuis la fin des mots.

Nô n’a jamais su la véritable cause de l’effacement du sens dans l’esprit des gens ; du jour au lendemain, les lettres ne signifiaient plus rien, pas plus que les chiffres, tandis que les idéogrammes s’embrouillaient dans leurs courbes. Alors, même les plus grands lecteurs ont cessé de venir à la bibliothèque, l’absence au creux de leur âme pesait trop lourd. Les autres habitués ont suivi peu à peu ; ceux qui venaient chercher un toit et de la compagnie trouvèrent d’autres endroits où s’avachir regarder le monde tourner. Les médiathèques continuaient d’accueillir du public grâce à leur offre visuelle et sonore ; parmi elles, certaines luttaient pour garder les livres, au moins comme objet d’exposition, d’histoire, mais la plupart fermèrent les rayons.

Et celles comme la bibliothèque fermèrent leurs portes. Ici, les bibliothécaires ont abandonné les livres après leur départ, trop las, trop peinés pour les jeter. Le silence a repris ses droits, la poussière a suivi, puis les rats et quelques insectes. Et Nô, bien entendu. Le temps aussi s’est joint à la partie. Sous son œuvre, les poutres du toit crépitent et, certains soirs de pluie comme celui-ci, parfois, une nuée de gouttes volettent jusqu’aux précieux ouvrages quand ceux-ci ne sont pas déjà réduits à une fine poussière. Nô se promène entre les seaux, effort vain pour sauver les lieux, la vieillesse ancrée à son ombre. L’apogée de la bibliothèque ne lui semble pas si lointaine, et pourtant. Le décompte des années perd de son sens sans les chiffres, sans personne pour tenir le compte, mais plus encore pour lui qui ne sort presque plus de son antre. Dans le patio – en réalité, sous la coupole de verre crevée, Nô a descellé des dalles pour y mettre de la terre –, il cultive une poignée de légumes et il élève une colonie de vers de farine dans un fonds de manuscrits médiévaux. Cela lui suffit pour la plupart de ses repas, il apprécie plutôt leur croustillant d’ailleurs.

Pourtant, quand une étrange invitée se présente nuitamment aux portes vermoulues de la bibliothèque, son ragoût lui paraît bien frugal pour lui être servi. Son front haut et bombé renvoie l’éclat opalin de la lune bien que ses joues se dissimulent sous les arabesques d’un lierre sauvage. Telle une statue de pierre, elle lève les yeux à travers la coupole brisée, indifférente au vent qui agite son feuillage rouge et bleu. Nô se souvient de pareilles femmes dans les pages dévorées par les vers, plus diaphanes encore que le vélin fatigué. Étrange épouse de la feuille d’or qui s’en vient ce soir-là, entourée d’enluminures végétales aussi éthérées qu’elle. Que sert-on à une créature des mots ? Quelle ambroisie abreuve les encres et les pigments ?

Alors Nô se met à la recherche des ouvrages les mieux conservés et lui rapporte une belle collection d’incunables à la reliure de bois. Les fermoirs cliquettent quand il les apporte devant elle. Sans crainte de salir sa robe blanche, elle s’assied, ou se fond, sur la pierre et ses doigts ne tardent pas à parcourir goulûment les lignes de caractères gothiques. Si fins, si longs, aussi avides de lecture, ils ressemblent presque aux vers de farine, en moins destructeurs. Avant même l’aurore, l’enluminure a achevé son repas pourtant gargantuesque ; ses grands yeux bleus en réclament toujours plus auprès de Nô, jamais rassasiés. Un peu honteux, il lui remet les exemplaires un peu plus abîmés, certains rongés par la pluie ou les insectes, souillés par les rats.

Il s’agenouille à ses côtés, intrigué par le mouvement de ses lèvres presque inexistantes. Un filet de ce qu’il devine être du latin mélangé à de vieux mots incompréhensibles s’en échappe. Bientôt, son attention est toute détournée vers les pages. Son cœur se fige. Lorsqu’elle murmure, lorsqu’elle effleure, qu’elle chante, qu’elle caresse, le parchemin cesse de craquer, l’encre retrouve sa noirceur, ses couleurs, les dorures gagnent un nouveau lustre, les dentelles se comblent comme si aucun rongeur n’avait goûté à ce fruit de connaissance.

Nô n’a jamais su lire aucune langue, ni la sienne, ni les nouvelles, ni les anciennes. Il apprécie leurs sonorités, le délié des voyelles, la rudesse des consonnes cassantes, le sifflement de leurs consœurs souples. Nouveau miracle sous ses vieux yeux ce soir quand les lettres prennent un sens dans une langue qu’il n’a même jamais entendue. Comme le parchemin qui se répare, quelque chose en lui se construit.

Il n’attend pas la fin de la lecture de la créature, il part à la recherche d’autres ouvrages dont il déchiffre désormais les titres. La gourmandise de sa visiteuse le gagne, son esprit se creuse d’une faim jamais connue. À ses côtés, il dévore les pages sous le soleil, sous la lune, de nouveau sous le soleil et encore sous la lune. Leurs mains dansent autour des lettrines, se jouent des miniatures, leurs rires sonnent à l’unisson aux commentaires lubriques des copistes et leurs yeux pleurent aux amours tragiques.

Quand – enfin, déjà –, la créature referme le dernier livre, les reliures ont retrouvé leur lustre d’antan ; la coupole projette sur le dallage de granit blanc ses irisements à la croisée de ceux des fenêtres. Toute la bibliothèque en flamboie, un feu doux, familier, aux couleurs d’enluminures. Les joues de la dame ont retrouvé quelques couleurs, ses yeux pétillent, sa bouche rosie sourit. Sans amertume, Nô la laisse partir car il sait qu’elle va porter son don à l’extérieur. Mais, las, il regrette de ne pouvoir profiter de celui-ci plus longtemps. Elle l’a laissé assis dans l’un des vieux fauteuils, près de ses livres. Comme il a vieilli durant ces courtes journées, alors que les années n’avaient prise sur lui. Il soupire, son vieux torse fatigué retombe en un soufflet percé. Tandis que ses yeux se ferment, doigts et lèvres formulent les anciennes lettres une dernière fois.

FIN

Avant de revenir à ses amours pour les livres avec la documentation et les bibliothèques, Manon Bousquet a étudié l’Histoire de l’Art et l’Archéologie. Le Moyen Âge, réel ou fantasmé, occupe une grande partie de son temps et de son imaginaire, et elle aime reprendre d’antiques légendes dans ses nouvelles, pendant que son roman, Cœur d’écailles, part conter fleurette à d’autres univers. Un peu entre les deux, Valet de Songe jongle avec l’éveil et les mondes intérieurs du sommeil.

Son attrait pour la lecture l’a amenée, entre autres, à participer à l’édition d’anthologies et de nouvelles.

http://nariel-limbaear.blogspot.fr/

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17 thoughts on “Les riches heures de Nô, par Manon Bousquet

  1. C’est triste comme texte, mais prenant, notamment grâce à l’image sombre de l’évolution des livres et de la bibliothèque que tu proposeS. J’ai également trouvé qu’il y avait une certaine douceur, ou poésie dans ton écriture, ça ne heurte pas… non la lecture se fait naturellement, et sas forcer. J’aime assez le personnage de Nô, il mériterait d’être développé pus longuement…

  2. En lisant le titre, je pensais que cela serait en rapport avec le théâtre japonais donc j’ai été surprise.
    L’idée est très originale et tu la traites d’une façon poétique.
    Que cette femme (qui ressemble à un esprit) lise du latin, une langue morte, est une jolie symbolique.
    Par contre, je ne suis pas sure d’avoir saisi la fin : cette homme meurt il ? Et dans ce cas, cette dame était elle la mort/faucheuse ?

  3. C’est superbe ! Très poétique, une magnifique ode aux livres et aux mots ! Je ne m’y attendais pas, une magnifique surprise -je pouvais presque sentir l’odeur du vieux papier et de la poussière… <3

  4. Merci pour vos gentils commentaires, je suis contente que ça vous ait touchés 🙂

    James : Nô a été épuisé par cette aventure et il était déjà vieux, il meurt de vieillesse 🙂 et non, elle n’était pas un être psychopompe, juste l’esprit de la lecture qui revient comme il était parti…

  5. Un très joli texte, d’abord effrayant (personne ne sait plus lire et laisse les livres à l’abandon !) puis plein d’espoir. Une jolie « renaissance » au goût de passé.

  6. Superbe !
    Triste, ai-je lu ? Oh que non ! Doux comme le grain du papier, avec cette odeur si caractéristique qui se dégage des lieux, les mots roulent avec délice sous la langue qui les murmure. L’instant est celui d’une poésie, d’un émerveillement, d’un instant de grâce. La fin porte à la fois l’espoir et d’un certain côté cette sensation de satisfaction et de satiété
    Je laisserai les vers à farine à Nô, et m’en vais ronronner pour avoir manger les vers de la poésie de tes mots.
    Oui, vraiment un récit qui se dévore sans compter.
    Et un joli clin d’oeil à ces bibliothèques et à ces livres que je te sais beaucoup aimés.

  7. J’avoue avoir pensé aux nombreux livres de ma bibliothèque en lisant ce texte, en espérant qu’ils seront toujours lus, jamais abandonnés…
    Très beau texte, avec une histoire qui commence et finit magnifiquement. Bravo.

  8. Merci :$
    Gregorio, j’aime les livres, mais ils ont le don de me rendre mélancolique : jamais on n’aura le temps de tous les lire et un jour ils disparaîtront…

  9. Quelle jolie histoire ! Le genre qui donne envie de foncer à sa bibliothèque préférée et de passer entre chaque rayonnage pour s’assurer que tout va bien, que les livres y reposent en paix <3

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