Les Paumés de la Falaise, par Nadège Margaud

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait faire intervenir un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Un vrombissement de mobylettes et scooters résonne sur le sentier. Les piétons ont déserté l’endroit. Aujourd’hui n’est pas un jour de promenade. Ni une heure à la balade. Le petit groupe d’adolescents en profite pour accaparer la place. Le soleil se trouve déjà bas à l’horizon. Sur le ciel orangé, des nuages s’effilochent doucement, comme déchirés par le vent qui vient de l’océan. L’air se révèle frais et humide, mais les jeunes n’en ont que faire. Avec leurs doudounes et leurs écharpes, ils se débarrassent de leurs casques et délaissent leurs montures pour un banc.

Deux filles, la brune Chloé et la petite Maryline, s’assoient sur le dossier, pieds chaussés de baskets sur le siège. Nathan, dont les yeux bleus pétillent de malice contenue, se glisse entre les jambes de Chloé, bras en appui sur ses genoux. Il s’efforce d’allumer sa cigarette en la protégeant des courants d’air. Kevin et Léa se bécotent un peu, avant de les rejoindre et de se planter devant eux, main dans la main. Boris, de son côté, ramasse quelques cailloux et les jette en contrebas de la falaise. Celle-ci surmonte des amas rocheux et une petite crique, accessible via un escalier taillé à même la pierre.

Nathan, qui a enfin réussi à allumer sa clope, lance à la cantonade :

— Bon, les loosers, on fait quoi ce soir ?

Entre haussements d’épaules, shoot dans une pierre et soupirs à l’unisson, Maryline propose :

— Les derniers ragots ?

— Pff, on les connaît tous, assène Léa.

— Surtout que vous en êtes la cible première, ricane Chloé.

Les deux amoureux rougissent et gardent le silence.

— Allez, des histoires qui font peur ! s’exclame Nathan.

Chloé hoche la tête et tire sur les cheveux de Nathan qui grimace.

— Pourquoi pas ! acquiesce-t-elle. Mais on ne traîne pas, il fait trop froid ce soir.

— Et à condition que quelqu’un ait une bonne histoire. À force on tourne en rond, renchérit Maryline.

Sur ce, le silence revient.

— Alors ? fait Nathan. Qui se lance ?

Maryline le chahute :

— Toi, puisque tu as la plus grande gueule !

— OK, vous l’aurez voulu.

Avant de commencer, il se penche en avant et déclame d’une voix exagérément rauque :

— Il était une fois, une jeune fille qui était souvent seule dans sa maison. Pour la rassurer, ses parents décidèrent de lui acheter un chien…

— C’est bon, on la connaît déjà, le coupe Chloé.

Chacun s’étonne et râle à son tour. Au milieu du brouhaha surgit la question de Léa :

— C’est pas celle où on tue son chien alors qu’elle croyait qu’il lui léchait la main ?

— Bravo, tu as tout gâché ! la félicite Maryline, non sans ironie.

— Moi, j’en connais une vraiment bien.

Devant l’intervention de Boris, tout le monde se tait.

— En plus, ça s’est passé juste là, fait-il en désignant le sémaphore abandonné derrière eux. Et là.

Il pointe du doigt le calvaire d’inspiration celtique au bord de la falaise.

Les adolescents l’écoutent avec attention. Quand Boris ouvre la bouche, c’est rarement pour raconter des bêtises. Le garçon, dont la tignasse blonde vole au vent dans tous les sens, commence par singer Nathan :

— Il était une fois, le gardien du phare. Il s’ennuyait tout seul dans sa maison et cette nuit, si calme et si claire, les bateaux n’avaient pas besoin de lui pour les guider. Comme il buvait un peu, voire beaucoup, il marchait d’un pas hagard sur la falaise. Et il y avait déjà cette croix, qui était là en honneur d’un saint quelconque. Du coup, le gars râlait, complètement saoul, contre le calvaire : « Eh, toi, tu peux pas m’en donner un peu de l’action, dit ? Je m’ennuie, y a personne à sauver et pas de navires à regarder couler ». Et il continuait à gueuler comme ça tout seul dans la nuit. Il tournait autour de la croix en l’invectivant. Mais comme il était bourré, il s’est pris le pied dans une pierre, et il s’est ramassé au bas de la falaise. Enfin, du moins, on a retrouvé son corps tout disloqué.

À cet instant, Boris marque une pause dans son récit. Il pourrait presque en rester là, mais des histoires de cadavres gisant au pied des rochers, il y en a eu souvent. Chloé et Maryline sont toutes deux penchées en avant, captivées par la voix de velours du conteur. Nathan a laissé sa cigarette se consumer et il pousse un petit cri quand la braise vient effleurer ses doigts. Léa et Kévin se serrent dans les bras, tout autant pour se protéger du froid que par frissons délicieux.

— Et ? souffle Chloé, tendue.

— Et on l’a enterré. On a même pensé à trouver un autre gardien pour le sémaphore. Le nouveau se promenait un soir avec sa chopine et il s’est assis contre le banc. Tout d’un coup, il s’est fait engueuler par un mec : « Eh, voleur de pinard ! Elle m’appartient cette bouteille ! » C’était le gars censé être mort. Depuis, on dit qu’il hante le phare. Et plus personne n’y habite.

— Forcément, avec les nouvelles technologies, il sert à rien. C’est pour ça qu’il est abandonné !

L’argument de Kevin refroidit l’ambiance.

— Arrête, pour une fois qu’on entend quelque chose de différent ! s’exclame Maryline.

Léa s’efforce de défendre son mec.

— Tu parles, des histoires de fantômes, il y en a à tous les coins de rue !

— Mais ça ne se termine pas là.

À nouveau, chacun s’interrompt prêt à écouter Boris. Du bout de sa basket, il déloge une petite pierre qu’il ramasse :

— On raconte que, si on tourne trois fois autour de la croix, dans un sens précis, et qu’ensuite on saute, on ne meurt pas.

Nathan pouffe :

— Et quelqu’un a essayé ?

Boris ne répond pas aussitôt et jette son caillou dans le vide. Le ressac et le vent masquent le bruit ténu de la chute.

— Pas à ma connaissance, mais je me disais qu’on pouvait tenter.

— T’es fou !

— Ça va pas la tête !

Les exclamations fusent, entre les rires et les cris offusqués de part et d’autre. Boris rigole :

— Vous êtes bêtes, vous croyez vraiment tout ce qu’on vous dit ?

L’amusement se déchaîne. Pour se réchauffer et se défouler, les adolescents décident de courir autour du calvaire. Ils se causent des frayeurs en frôlant le bord de la falaise, mais toujours s’arrêtent à temps. La nuit tombe et chacun songe à rentrer. Boris et Nathan, suivis par Kévin, s’élancent en direction du sémaphore. Ils jettent des cailloux par-dessus le mur de pierres vieillies en hurlant :

— À bientôt le fantôme !

— Même pas peur, sale ivrogne !

— Tu veux de la bibine ? Viens chercher !

Puis ils enfourchent les scooters et, dans le ronflement des pots d’échappement, les jeunes s’éloignent par le sentier.

Aujourd’hui, ils sont revenus. C’est jour de classe, mais cela ne les concerne pas. On pourrait recompter longtemps, mais ils ne sont bien que cinq. Les yeux rougis de Maryline et Léa, recroquevillées sur le banc, ne dépareillent pas face aux cernes et au visage blafard de Boris assis à côté d’elles. Un peu plus loin, Kevin soutient Nathan, secoué de profonds sanglots.

— Je m’en veux, je m’en veux, murmure le garçon blond. Si j’avais pas raconté cette stupide histoire, elle aurait pas …

— Arrête, tu te fais du mal pour rien, lui rétorque Léa d’un ton glacé. Chloé est – elle ferme les yeux et se reprend – était une fille sensée. Elle ne s’est pas jetée dans le vide pour vérifier ta légende.

— Mais alors pourquoi ? demande Boris.

Léa détourne le regard. Son visage reçoit quelques gouttes de pluie éparses que le vent souffle avec violence. Maryline, d’une voix aiguë qu’elle ne maîtrise plus, lance :

— Si elle nous avait dit ce qui n’allait pas ! Si elle nous avait parlé ! On aurait pu l’aider, non ?

Personne ne lui répond. Le silence assourdi par le ressac et les cris des goélands s’installe. Il se trouve soudain interrompu par une voix vive et haletante :

— Eh les loosers ! C’est quoi votre blague du jour ? Vous ne pouviez pas m’attendre, je vous ai cherché partout !

Au-delà de leur stupéfaction, l’incrédulité se peint sur les traits des trois amis sur le banc. Comme ils la regardent sans parler, bouche ouverte et souffle coupé, Chloé enchaîne :

— Eh, ça va, qu’est-ce qu’il se passe ? Vous en faites de sacrées têtes de déterrés ! Vous ne devinerez jamais ce qu’il m’est arrivé, d’ailleurs.

Un cri d’hystérie lui répond. Nathan vient de s’apercevoir de sa présence. Il manque de tomber dans les pommes, mais Kevin le retient debout sur ses jambes flageolantes.

Léa, dont les cheveux méchés lui couvrent les yeux, parvient enfin à bégayer :

— Mais on t’a enterrée aujourd’hui …

— Me … quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

Boris, se penche en avant, coude sur ses genoux. Il fronce les sourcils :

— Il y a trois jours, Chloé, on a retrouvé ton corps au bas de la falaise, de cette falaise.

Il pointe du doigt l’à-pic rocheux.

— C’était toi, continue-t-il. Ton cadavre. Tu étais morte. On t’a enterrée ce matin.

— Vous rigolez ?

La perplexité habite Chloé. Elle les observe, l’un après l’autre. Maryline, sa meilleure amie, évite son regard. Léa la détaille de bas en haut. Un peu plus loin, Kevin se détourne et Nathan reste statufié, tremblant.

La jeune fille se secoue. Ses cheveux bruns balaient son visage. Elle est bien réelle, elle est vivante. Dans quel délire se sont-ils tous enfuis ?

— Eh, vous me voyez, je suis là devant vous, je vous parle. Donc je ne suis pas morte !

— N’importe quel fantôme le dirait ! s’exclame Maryline, la voix perchée au plus haut. Même le gardien du phare a dû raconter ça !

Boris se lève. Il domine Chloé d’une bonne tête. Devant son air fermé, elle frissonne. Bon Dieu, si c’est pas être en vie ça !

Il tend une main vers elle et la bouscule. Une fois, deux fois, à la troisième, Chloé tombe sur les fesses et pousse un petit cri.

— Aïe, ça va pas ?

Il se penche au-dessus d’elle :

— Si tu es vraiment réelle, qui était cette fille en bas dans la crique ?

Chloé baisse les yeux, confuse :

— C’était bien moi. Enfin, je crois.

Cris et exclamations fusent. Nathan et Kevin sont parvenus à se rapprocher malgré la faiblesse de l’un. Arrivé à son côté, Nathan se laisse tomber à genoux et la serre contre lui.

— Merde, pauvre folle, ne me refais jamais ça. Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?

Sa voix est rouillée, enrayée. On dirait qu’il a fumé une bonne dizaine de paquets en quelques jours et qu’il a pris quarante ans dans la gorge. Il tremble encore contre Chloé. Elle s’appuie sur lui avant de répondre :

— Oui, je l’ai fait. Je ne vous avais rien dit, mais ce n’était pas la grande forme. Je ne saurais pas l’expliquer vraiment… Je me sentais perdue, sans connexion. On rigole bien tous ensemble, mais j’avais toujours l’impression de me trouver hors de portée, à l’écart, que rien ne me touchait vraiment.

Elle s’arrête un instant, regarde Nathan et essuie ses joues trempées de larmes.

— Ce soir-là, je me suis rappelée l’histoire du gardien. J’ai eu envie de me balader moi aussi, de nuit, pour me changer les idées. Je voulais me lancer, mais je n’osais pas sauter. J’ai trébuché comme une gourde. Tout bêtement. Je suis désolée, je ne pensais pas que… Ensuite, je me suis retrouvée dans la crique, sans savoir comment. J’ai cru avoir rêvé…

Elle s’arrête dans son monologue et les regarde tour à tour, effarés par sa révélation.

— Vous réalisez que cette histoire est vraie ? Qu’on ne peut pas mourir en tombant de la falaise à cet endroit ?

Nathan crispe ses mains sur ses bras, il enfonce ses doigts à travers le blouson de la jeune fille. Tiens, d’ailleurs, elle est habillée comme ce soir-là.

— C’est pas possible, rétorque Boris. J’ai tout inventé, bordel ! Y a jamais eu de gardien de phare revenu d’entre les morts !

— Mais alors comment tu expliques que je sois là ?

La voix de Chloé est devenue toute petite, toute fragile. Ses amis la regardent et l’observent comme une chose étrange. Si eux ne la croient pas, qui le fera ? Et ses parents, comment vont-ils ? Elle a posé la question tout haut et Maryline lui répond :

— À ton avis ?

Son ton est méchant, volontairement. Elle n’a pas pu s’en empêcher et se mord les lèvres. Elle ajoute :

— Ils sont dévastés, ils ne comprennent pas.

— Et nous encore moins, ricane Boris, désabusé.

Chacun s’éclipse dans ses pensées, Nathan ne lâche pas Chloé. Il la détaille, imprime chaque trait de son visage. Celle qu’il croyait perdue à jamais, il l’a retrouvée. Hors de question que cela se reproduise, ni pour aucun de ses amis.

— Bon, on arrête de jouer aux cons.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— On a pleuré Chloé, on a pensé ne jamais la revoir. Elle est à nouveau avec nous, pour de vrai. Qu’est-ce que vous voulez de plus ?

Ils imprègnent ses paroles en silence. Chloé, bouleversée de les voir ainsi, se triture les mains. La poigne de Nathan lui fait mal, mais elle ne voudrait pour rien au monde que cette douleur disparaisse. Revenue d’entre les morts ? La mauvaise blague.

— Eh bien ? Vous en pensez quoi ? insiste Nathan.

Boris passe une main dans sa tignasse blonde, Kévin secoue la tête et shoote tous les cailloux à sa portée. Léa et Maryline échangent un regard tendu puis Léa soupire :

— Tu as raison, on est bêtes.

Elle se lève et vient serrer Chloé contre elle. Ils finissent dans les bras les uns des autres. Les rires remplacent bientôt les pleurs. Soulagement, confusion, frayeur. Tout se mélange.

— Et maintenant, les loosers, on fait quoi ? lance Nathan par-dessus la mêlée.

Son visage encore ruisselant de larmes se fend d’un large sourire. Boris lui tape sur le crâne :

— Ben, on découvre ce qu’il s’est passé, voyons.

— Et comment tu comptes trouver ça ? questionne Léa.

Boris montre ses dents blanches dans un rictus ambigu.

— On va imiter notre Chloé, bien sûr.

Alors ils ont sauté.

Et se sont retrouvés au pied de la falaise, sur le sable de la crique, ébahis et époustouflés.

— Merde, ça a marché, souffle Kévin.

En cercle, ils se regardent un par un. Peu à peu les sourires s’étirent sur leurs lèvres, et les rires fusent. Boris tape Nathan dans le dos :

— Tu vois ? J’en étais sûre !

— On recommence ? lance Maryline, redevenue espiègle.

Ils se sont élancés dans le vide, encore et encore. Puis, essoufflés, le soir tombant à nouveau, ils se sont décidés à rentrer. En passant sur leurs scooters devant le sémaphore abandonné, Nathan a fait un doigt d’honneur :

— Pour toi, le foutu fantôme. Tu n’existes peut-être pas, mais Chloé est à nous, pas à toi.

La jeune fille, accrochée à sa taille, éclate de rire sous son casque. Et ils s’en vont, sans savoir qu’ils laissent derrière eux l’ombre de leurs mobylettes.

Ils foncent au centre commercial, dont les lumières illuminent le soir tombant.

— Eh, mais depuis quand c’est Noël ? s’exclame Léa. On est qu’en novembre. Ils sont fous.

Ils s’avancent dans les allées, en chantant et riant. La foule les ignore. Un peu plus loin, ils avisent un groupe de lycéens. Ils les interpellent.

Chloé trépigne, elle a hâte de rentrer chez elle retrouver ses parents et les rassurer. Mais devant la joie manifeste de ses amis, elle se laisse prendre au jeu et hurle en cœur. Mais les copains du bahut ne réagissent pas, comme s’ils n’existaient pas.

— Ils abusent, murmure-t-elle.

Maryline lui prend le bras et court à la suite des autres. Nathan s’est porté en avant, énervé.

— Eh ! Faut nous ignorer parce que Clo a fait une connerie !

Il avance, sourcils froncés, lèvres serrées, et frappe du plat de la main l’épaule du premier gars sur sa route. Sa main qui s’enfonce dans le corps de l’autre, comme s’il s’était agi d’un hologramme.

— Bordel, souffle-t-il.

Il se retourne vers le reste du groupe.

— Vous avez vu ?

Boris s’approche. Les lycéens ne semblent toujours pas remarquer sa présence. Il réitère le même geste que son pote. Ses doigts disparaissent dans le blouson pour ressortir de l’autre côté. Il a frappé du vide. Ou bien :

— C’est pas vrai.

Il regarde Chloé d’abord, puis chacun de ses amis :

— Je crois bien qu’on s’est plantés. Et qu’on est tous morts.

FIN

Kindle

3 thoughts on “Les Paumés de la Falaise, par Nadège Margaud

  1. SI la chute est un poil prévisible (ou peut-être est-ce que j’aime vraiment beaucoup ce genre de récit), le reste est très plaisant à lire. Je salue l’effort fourni sur les dialogues, qui sont plutôt vraisemblables même si quelques passages manquent légèrement de fluidité.
    Enfin, j’ai beaucoup aimé le début, avec ses phrases courtes et son rythme saccadé, quasiment haché.

  2. Un peu triste, dis donc, tous ces jeunes qui se jettent dans le vide ! Je me demande pourquoi Chloé est revenue, après sa première chute ? Voulait-elle entreprendre son voyage accompagnée de ses amis ?

  3. La chute est effectivement prévisible, mais ce n’est pas gênant parce que le récit est fluide.
    Il y a juste le moment où ils sautent tous qui me gêne. Je trouve qu’ils auraient pu se questionner davantage avant de le faire. J’ai trouvé ça un peu rapide.

Laisser un commentaire