Leia, par Marie Hélène Tissier

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La forêt bruissait de sons étranges et dérangeants, enfin pour Yann, car pour n’importe qui d’autre habitué à la nature, ils étaient tout à fait naturels. Il fit un tour complet sur lui-même en scrutant les alentours, mais rien ne bougeait à part les feuilles dans le vent. Il inspira profondément en essayant de se raisonner et de chasser cette angoisse obscure au fond de son ventre, puis examina une nouvelle fois la carte qu’il tenait en main, se rassura sur son orientation. Sur le cadran accroché à son poignet le point vert indiquant sa position clignotait avec toujours la même régularité rassurante, tandis que le point rouge du vaisseau lui en donnait la distance qu’il allongeait un peu plus à chaque pas. Un craquement plus fort le fit sursauter. Il s’obligea à l’ignorer jusqu’à ce qu’un parfum tout à fait reconnaissable vienne chatouiller ses narines. Il sourit intérieurement, partagé entre la contrariété d’avoir été suivi si facilement et le soulagement de ne plus être seul dans cet environnement inconnu.

— Leia, montre-toi, je sais que tu es là !

Un froissement de feuilles répondit à son appel tandis qu’une jeune femme apparaissait derrière lui.

— Comment as-tu su ?

— Ton parfum. Fais gaffe au vent la prochaine fois. Qu’est-ce que tu fais là ?

— La même chose que toi !

Elle le regardait avec ce petit sourire narquois qu’elle affichait toujours face aux hommes qu’elle savait sensibles à son charme, et Yann faisait partie de cette vaste catégorie.

— Tu n’as pas la carte.

– Mais toi oui !

Elle se rapprocha de lui avec cette assurance féline que les choses se passeraient comme elle le désirait, ce qui jusqu’alors, avait eu tendance à se confirmer. Quelle que soit la situation, elle avait l’art d’apporter une solution là où il n’y avait pas encore de problème.

– Tu n’es pas content de me voir ? reprit-elle. Je suis sûre que tu te sentais un peu seul ici, pour ne pas dire effrayé, au milieu de cette nature sauvage si différente de là où tu traînes d’habitude !

– Pas du tout, répondit Yann, piqué au vif, je n’ai pas peur, et je n’ai pas besoin de toi !

Les mains sur les hanches, dans cette attitude provocante qui était si souvent la sienne, Leia le fixa en souriant.

– Yann, je te connais par cœur. Dès que tu quittes la ville, tu stresses. La simple vue d’une plante te file de l’urticaire, quitter le béton te fait grimper la tension et tu voudrais me faire croire, qu’ici, seul au milieu d’une forêt, sur une planète étrangère, t’es parfaitement à l’aise ?

– J’ai pas dit que j’étais pas content de te voir, répondit Yann en guise de reddition.

– Ah quand même ! Il a presque fallu te l’arracher, dit-elle en s’accrochant à son bras et en lui collant une bise sur la joue, juste à la limite de sa bouche. On est encore loin ?

Yann ne chercha pas à l’éloigner ou à la décrocher de son bras. Elle était quelque chose entre sa petite sœur et la princesse de son cœur et leur relation n’avait pas cessé de faire des allers-retours entre ces deux positions. Son contact était chaud et rassurant. Et puis elle avait raison, il n’était qu’une fouine des villes, très doué pour y dénicher n’importe quoi mais dès l’instant où il devait s’aventurer hors des murs des cités, c’était une autre histoire. Elle par contre, était à l’aise n’importe où. Depuis l’enfance et leurs premiers jeux il l’enviait pour ça. Vaincu d’avance, il lui tendit la carte.

— Je ne comprends rien à ces trucs-là, dit-elle en l’écartant. C’est bien pour ça que j’ai besoin de toi. Montre-moi !

Il s’arrêta, étala la carte sur le sol et s’accroupit pour désigner les différents points.

— Voilà le vaisseau, là, c’est nous, et ici le dernier signal, si ce n’est pas une mauvaise blague.

— Alors on n’est plus très loin !

— La carte ne précise pas le genre de terrain qu’on va trouver, dit Yann en repliant la carte. La forêt, jusque là, c’est facile, peut-être un peu trop.

— Et tu n’aimes pas les surprises ! Je me demande encore ce qui a bien pu te faire accepter de partir si loin.

— Je suis doué pour retrouver ce qui est perdu.

Ils avancèrent en silence pendant presque une heure. Les arbres commencèrent à se raréfier, l’herbe fit peu à peu place au sable et bientôt c’est un désert qui se profila devant eux.

— Au moins là, s’exclama Leia avec un clin d’œil, tu ne risques pas d’être surpris, la vue est dégagée !

Yann déglutit péniblement. Il avait une vraie phobie du vide et Leia le savait. Elle se cramponna à son bras et l’entraîna en avant. Il devait bien admettre que sans sa présence, il aurait hésité à aller plus loin.

— Au fait, dit-il au bout d’un moment, tu ne m’as pas dit, comment es-tu arrivée jusqu’ici ? Je n’ai repéré aucun autre vaisseau.

— Normal ! Il n’y en avait pas d’autre !

Yann pila net et se tourna vers elle, incrédule.

—Tu veux dire que tu étais à bord, avec moi ?

— Ce serait crétin de prendre deux vaisseaux pour aller au même endroit ! Au prix que ça coûte !

— Mais où étais-tu planquée ?

— Dans un petit coin discret. Ça t’apprendra à être feignant et à ne pas faire les vérifications de base. Un jour tu tomberas peut-être sur un passager clandestin beaucoup moins sympa que moi ! Et moins sexy aussi !

Yann haussa les épaules en soupirant. Quoi qu’il fasse, peu importait la discrétion avec laquelle il préparait ses départs, elle se débrouillait toujours pour savoir et l’accompagner malgré lui. Enfin, malgré lui, c’était peut-être vite dit, lui souffla à l’oreille la petite voix qu’il refusait d’écouter.

Le désert semblait ne jamais vouloir finir et la chaleur augmentait à mesure qu’ils avançaient. Yann transpirait comme un bœuf alors que Leia ne paraissait même pas le remarquer. Elle avançait de ce pas ferme et décidé dans lequel aucun doute ne venait se glisser alors que pour lui, chaque foulée était une torture. Au bout de ce qui leur parut une éternité, des collines se découpèrent sur l’horizon.

— On va enfin avoir l’impression d’avancer, dit Leia. Quand même, t’aurais pas pu te poser plus près au lieu de nous faire marcher pendant des kilomètres !

— J’ai bien essayé mais il y a un champ magnétique autour de la zone qui m’en a empêché. Tu me connais, si j’avais pu, je ne m’en serais pas privé !

Elle se contenta de lui sourire et allongea le pas. Yann s’accrocha pour suivre son rythme. Le vent se leva soudain alors que les collines étaient devenues montagnes et que leur but était tout proche.

— Il sera temps qu’on arrive, fit remarquer Leia en regardant derrière elle.

Le sable se dressait en une multitude de petits tourbillons menaçants qui avançaient vers eux. Ils atteignirent peu après les premiers contreforts rocheux où ils trouvèrent un abri relatif. Yann déplia la carte et vérifia leur position.

— C’est ici, dit-il en désignant l’espace autour d’eux. Quelque part dans un rayon de quinze à vingt mètres.

— Et on cherche quoi exactement ?

Yann la regarda un peu surpris.

— Tu m’as suivi sans savoir pourquoi ?

Elle éclata de rire.

— Bien-sûr que si je sais pourquoi, moi, je t’ai suivi. Pour t’éviter des ennuis, comme toujours. Ce que j’ignore, c’est ce que toi tu cherches ! Mais j’imagine que c’est important.

— Je cherche Luc. Il a envoyé un signal de détresse il y a deux jours.

— Luc ! Bien sûr, personne d’autre ne se serait sans doute déplacé pour lui, ce qui explique ta présence en terrain hostile et le fait que tu ne m’en aies pas parlé ! Ne sois pas trop inquiet pour ton frère, cette brute s’en sort toujours. Il serait même capable de t’avoir fait venir jusqu’ici juste pour te tourmenter !

Yann lui sourit. Elle avait raison, son grand frère casse-cou, tout le contraire de lui, en serait bien capable. Il observa attentivement les rochers autour de lui et la végétation qui en colonisait certains, tranchant d’un vert intense le blanc uniforme du désert et le gris du granit.

— Regarde ! s’exclama Leia en repoussant des lianes. Il y a une grotte ici.

— Ça doit être là, dit Yann en vérifiant son cadran. Il va falloir entrer là-dedans.

Les espaces petits et fermés l’angoissaient autant que les grands sans limite. Leia le savait et lui prit la main.

— Je suis avec toi, lui murmura-t-elle, je ne te lâche pas.

— Je suis bien content que tu sois venue, se contenta-t-il de répondre. Allons-y.

Il alluma sa torche et s’engagea prudemment dans la grotte. Le faisceau lumineux qu’il promena sur les parois lui fit découvrir des numéros sur les murs et des restes d’objets façonnés par des mains humaines sur le sol.

— Cette grotte a été occupée il y a bien longtemps, dit Leia, mais je me demande qui pouvait bien avoir envie de venir dans un endroit comme ça.

— LUC ! LUC ! TU ES LÀ ?

L’écho de la voix de Yann se répercuta sur les murs. Il s’avança plus profondément dans la caverne et renouvela son appel.

— Par ici ! lui répondit une voix lointaine.

— Il est vivant ! s’exclama Yann en se précipitant vers la voix. Merci Leia, sans toi je n’y serais jamais arrivé !

— Je sais, c’est bien pour ça que je suis là !

Il marcha une cinquantaine de mètres dans ce qui semblait être au final le début d’un réseau de souterrains abandonnés. Luc poursuivait ses appels pour lui donner sa position. Enfin, Yann le trouva, assis sur le sol, adossé à la paroi.

— Luc, mais qu’est-ce que tu fous là !

— Salut frérot. Moi aussi, je suis content de te voir. Ça va pas trop mal, merci de demander, mais j’ai connu mieux.

— Qu’est-ce que c’est que cet endroit ?

— Une ancienne mine, exploitée par les humains pendant près de cent cinquante ans avant que les Natifs ne les foutent dehors à coup de pied au cul. Ils leur ont pourri une bonne partie des alentours.

— Le désert, c’est eux ?

— Comme sur Terre ! Ils sont incorrigibles ces humains ! Les galeries traversent toute la montagne et débouchent sur une plaine de l’autre côté. C’est là que j’ai planqué ma carriole.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu es blessé ?

— Une idiotie, comme toujours, tu me connais, je suis doué pour ça. J’ai vu un truc briller là haut, alors j’ai voulu aller voir et j’ai escaladé le rocher. Et comme tu peux facilement le déduire, je me suis vautré et j’ai un genou en vrac. Impossible de m’appuyer dessus ! Dis-moi, t’aurais pas un petit truc à boire, je suis à sec depuis hier.

Yann lui tendit sa gourde en réfléchissant déjà à la façon de transporter son frère.

— Quand même, reprit Luc, je suis super fier de toi. T’as réussi à venir jusqu’ici, tout seul, malgré toutes tes… difficultés !

— Mais je n’étais pas seul, répondit Yann en se retournant. Leia est avec moi. Il la chercha du regard mais ne la vit pas. Elle a dû s’attarder dans l’entrée, elle va arriver ! Et puis elle ne doit pas être pressée de te voir. Vous ne vous êtes jamais entendus tous les deux. En attendant, je vais te trouver de quoi faire une béquille.

Luc regarda son frère d’un air consterné, hésita un instant puis éclata de rire.

— J’ai failli marcher, tu m’as bien eu ! J’y ai cru tu sais. Je vois que tu t’en remets plutôt bien, ça me fait plaisir. Ces derniers mois n’ont pas été drôles pour toi.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ! De quoi tu parles ? Et de quoi je suis censé me remettre? Il ne s’est rien passé de spécial !

— Alors ça recommence, soupira Luc. Tu n’es toujours pas guéri. Le traitement a échoué. J’espérais que cette fois, c’était la bonne.

— Arrête avec ces conneries. Tu vas finir par me faire regretter d’être venu te chercher !

— Yann ! Leia est morte ! Il faudra bien qu’un jour tu finisses par l’admettre !

— Tu dis n’importe quoi. Leia est ici et sans elle je ne serais jamais arrivé jusqu’à toi ! LEIA ! AMÈNE-TOI !

Yann attendit quelques instants, mais Leia ne se montra pas.

— Elle a décidé de me taquiner, c’est tout. Je vais la chercher ! Tiens, voilà ta béquille.

Il fit le chemin en sens inverse jusqu’à l’entrée mais ne la trouva pas. Les traces de pas dans le sable attirèrent son attention. Il n’y avait que ses empreintes, et seulement les siennes, où qu’il regarde, pas une seule trace de Leia.

— Ça va aller, dit Luc qui l’avait péniblement rejoint en boitillant sur sa béquille. On va arranger ça, je te le promets.

— C’est pas possible, murmura Yann, l’esprit au bord de l’implosion. J’ai pourtant pas rêvé. Elle était là, je l’ai sentie, je l’ai entendue, je l’ai touchée… C’est toi qui te trompes, c’est toi qui l’a fait fuir ! Tout ça c’est de ta faute ! C’est à cause de toi qu’elle est partie !

La sonnerie stridente de la machine retentit et mit tout le personnel en alerte.

— Arrêtez ! cria Luc en retirant son casque de réalité virtuelle. Il est au bord de la rupture !

Le médecin injecta un sédatif dans la perfusion et Yann se calma. La sonnerie se tut et le tracé de l’encéphalogramme redevint plat.

— Je suis navré, Luc, la stimulation neuronale n’a pas marché. Il a intégré Leia dans le scénario pratiquement depuis le début.

— Dès qu’il s’est senti en danger.

— Elle est morte pour le protéger et ça, je ne peux pas l’effacer.

— Alors, il ne reviendra pas ?

— C’était la dernière chance, je suis désolé. On l’a perdu, il a choisi son fantôme.

Quand Yann releva la tête, Leia le regardait, adossée à la paroi, les bras croisés sur la poitrine avec cet air impatient qui la caractérisait.

— Bon alors, tu te décides ? On va les explorer ces tunnels abandonnés, oui ou non ? On est quand même bien venus pour ça, non ?

Yann la regarda en souriant et répondit :

— Pour quoi d’autre serait-on là ?

FIN

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8 thoughts on “Leia, par Marie Hélène Tissier

  1. Ce titre est intriguant… Leia. Et même dès le début, quand Yann l’appelle, on se demande qui c’est… Et c’est… un personnage très bien écrit. Plus sérieusement, Yann et Leia sont bien écrits et développés, très attachant. Leur lien fait très réaliste et est très bien exploité.
    Mais je ne m’attendais absolument pas à la fin. Ca m’a vraiment surpris.
    Très beau texte.

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