Le voyageur, par Dravic

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Il soupire en descendant de la jeep.

— Z’êtes sûr de vouloir vous arrêter ici ? s’inquiète son chauffeur. Ça a une drôle de réputation, c’t endroit, chez les vieux de chez nous.

En réalité, il n’a guère le choix, donc :

— Oui, c’est très bien. Revenez me chercher à 18h.

Et il démarre sa grande ballade. Où qu’il contemple, il ne voit que des arbres alternant avec un panorama de montagnes. Ses mollets tirent sur ce chemin sinueux qui serpente avec un fort dénivelé.

Quand il venait les premières années, il passait ailleurs, pour un plus long voyage. Mais avec l’expérience due à dix ans consécutifs de la même randonnée, il a trouvé un parcours alliant au maximum la sécurité et la rapidité. Par contre, c’est un chouïa plus sportif mais il appréciera la descente au retour.

Dans la fraîche matinée, il admire les oiseaux qui chantent, les ruisseaux qui courent, et tout ce qu’on peut trouver de beau à un coin de verdure paumé. Il inspire profondément, regrettant une nouvelle fois que cet endroit ait été le théâtre d’une guerre.

D’ailleurs, l’atmosphère change au fur et à mesure de sa progression. Les animaux font moins de bruit, la végétation s’assombrit. Son cœur lui-même lui signifie son entrée dans une dimension différente. Néanmoins, il continue, il a trop l’habitude maintenant pour être impressionné comme aux premiers temps. Il sifflote malgré tout une chansonnette d’encouragement : la Marche des Walkyries. Et pourquoi pas après tout ? Vu où il se rend, il estime avoir le droit d’être théâtral ! Alors, il la chante franchement, ce qui achève les rares oiseaux toujours présents.

La pente augmente mais ce n’est que provisoire. Il escalade donc sur une vingtaine de mètres pour parvenir sur le plateau où s’offre à son regard un champ de fleurs interminable. Cette vision le réconforte toujours de la pénibilité de la montée, même si l’ambiance devient carrément insupportable passé la lisière de la forêt.

Il cherche un nouveau répertoire musical et quand la Danse des Chevaliers lui vient, il reprend sa balade. Encore une bonne heure et il parviendra à sa destination. Cette partie lui rappelle toujours un film d’aventures avec des dinosaures dans les hautes herbes. Il ânonne sa chanson encore plus fort pour oublier sa pilosité hérissée. Quand on connaît les secrets de l’endroit, on peut légitimement craindre qu’une créature vous saute dessus. Et s’il se faisait un petit footing pour se dégourdir les jambes ? Puis il se souvient que les grosses bêtes aiment bondir sur ce qui court bêtement. Son imagination a besoin d’une pause, il la fera à la rivière.

Installé sur un rocher, les pieds dans l’eau, le rêve s’est bien amélioré. De façon illusoire certes, car désormais, le plus absolu silence règne. Heureusement qu’il n’a pas la dépression facile.

Il entame la dernière partie de son voyage. Ses chaussures font des bruits de succion d’avoir traversé la rivière. Il évite de porter ses yeux vers le sol, il devine aux craquements que les insectes, araignées et autres scolopendres grouillent dans l’humus, suivant la même direction que lui. Il ne s’était fait avoir qu’une fois, la première année. Depuis il a investi dans des chaussures de marche maxi montantes. Plus jamais de mille-pattes dans les chaussettes, jamais ! Les pires sont les cafards qui, dans leur stupidité, s’introduisent partout et s’immobilisent de terreur jusqu’à devenir indélogeables. Mais qu’y peut-il ? Ça fait partie du jeu…

Enfin, il débouche sur les majestueuses ruines. Non, il ironise avec lui-même. En réalité, ce sont quelques pierres grisâtres jetées en vrac, vestiges d’un hameau montagnard sans intérêt. Il jette un œil sur sa montre : il lui reste une bonne demi-heure avant son arrivée. Il sort sa petite chaise pliante et s’installe à l’ombre d’un chêne. Si ce n’était pas pour le travail, il serait presque à l’aise. Heureusement que cette randonnée de deux heures lui apporte des bienfaits tout le restant de l’année, parce qu’il s’en passerait bien. D’ailleurs, il se badigeonne de crème solaire pour la troisième fois. Précédemment, il a cramé d’une très uniforme manière et l’a senti pendant une semaine. En observant le sol, il regrette l’absence de l’herbe, il se serait bien déchaussé, sinon. Les maisons démolies représentent le seul espace où les bestioles ne s’introduisent pas. Elles encerclent les vestiges et tournent en rond, dans le sens inverse des aiguilles du montre, en rangs bien serrés.

Un froufroutement lui indique que son rendez-vous l’a rejoint. Un homme au visage émacié relève sa capuche noire et vient lui serrer la main. Sa peau est gelée et le « randonneur » frissonne violemment.

— Comment allez-vous depuis l’année dernière, mon cher ami ? lui fait le nouvel arrivant d’une voix caverneuse.

— Très bien. Je vous transmets les remerciements de ma femme pour le cadeau du nouvel an.

L’homme en noir rit de bon cœur en agitant la main en signe de « je vous en prie ».

— Qu’avez-vous fait d’autre dernièrement ? s’enquit le marcheur, davantage par politesse que par réelle envie de se renseigner.

— Le travail m’occupe beaucoup, par les temps qui courent…

Il supplie mentalement son pâlichon interlocuteur de ne rien détailler, que ce n’est point la peine.

— J’étais en train de me dire qu’il était dommage que l’endroit ne retrouve pas son lustre d’antan, distrait-il. L’herbe ne repoussera donc jamais ?

— C’est le problème avec les champs de bataille oubliés. À l’époque, la récolte d’âme ne s’est pas déroulée comme prévue et les pauvres soldats errent perdus. La concentration de puissance y est telle qu’il est facile pour moi de m’y matérialiser pour vous rencontrer, mais rien n’y vit, même pas les insectes. Vous avez dû remarquer qu’ils bloquaient derrière une frontière invisible. C’est dommageable pour mon métier, c’est de la perte sèche d’énergie spirituelle.

Ça empire de minute en minute.

— Tiens, j’étais à Alep, il y a moins d’un quart d’heure : c’est bien triste mais ça fait tourner le commerce, il faut juste que les choses soient réalisées dans l’ordre et la discipline.

Est-ce que l’homme en noir s’interrompra s’il se jette à ses genoux, en supplique ?

— Mais le pire est la façon dont les conflits tournent quand ils se déroulent en Afrique : avez-vous la moindre idée du temps qu’il faut pour rassembler l’âme d’un corps réduits en pièces ? Parce que les morceaux gardent en eux la partie qui les concerne, se croit-il obligé de préciser. Et puis, c’est si salissant.

C’est lui qui va tout salir si la conversation continue sur ce ton. Une nouvelle fois, il se remémore tous les avantages qu’il tire de cette morbide connaissance.

— Enfin, je ne vais pas vous ennuyer avec ces histoires. Je me plains mais le travail se passe bien.

— Effectivement, nous parlions de tout autre chose la dernière fois : nous avions commencé à évoquer votre mère, entame le psychothérapeute en sortant un calepin de son sac à dos. Vous m’expliquiez qu’elle n’était guère affectueuse avec vous.

FIN

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6 thoughts on “Le voyageur, par Dravic

  1. Le plus gros point positif de ton texte, c’est sa chute. Je ne l’avais absolument pas vu venir. Et elle m’a bien fait rire.
    Ton écriture est assez simple mais fluide. C’est agréable.
    Le texte en lui même est court mais contient l’essentiel. Et vu que je sors d’un particulièrement long, c’est assez… comment dire ? Reposant. Tu vas à l’essentiel.
    Dans la première partie, tu poses la base mais on l’oublie vite, dès que tu commences à décrire. Je pensais à ce moment là que le texte porterait sur la randonnée d’ailleurs.
    Ensuite, il y a la rencontre avec cet individu (la Mort ?). Et tu pars dans de l’humour absurde, qui marche plutôt bien (elle leur a offert quoi à Noël ? x’) ). Je m’attendais à ce qu’elle vienne lui prendre sa vie ou quelque chose du genre…
    Et puis donc la chute qui, comme je l’ai déjà dit, est super bien trouvé.

    Seul bémol : le fait que cela soit au présent m’a un peu gêné. Mais c’est plus un goût personnel cela.

  2. Excellente chute ! Je ne pensais pas que ton randonneur avait ce métier-là. Très bien trouvé car complètement hors du cadre. Bravo.

    Et j’ai rigolé sur plein de détails : les bruits de succion des chaussures, les bestioles.. (parce que j’ai passé l’après-midi en ballade montagnarde).

  3. l’histoire est sympa ça m’a beaucoup plus tu détail bien les paysages et ce qui m’a fait rire c’est qu’on utilise un perso en commun ^^ . j’aime beaucoup l’humour dans le récit également.

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