Le Procès, par Magali Couzigou

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Un pas. Inspire. Expire. Un autre pas. Progression lente, mais fluide. Empêcher ma main de trembler sur le pommeau de la canne, mes jambes douloureuses de plier. Garder le dos droit. Ne pas tenir compte de la flic derrière moi. Ne regarder que le box des accusés. Ne pas écouter le bruissement de papier venant du jury, à gauche. Ne pas tourner la tête vers l’avocat général en passant devant sa table. Viser le box. Six mètres. Une éternité.

Encore un pas.

C’est un box à l’ancienne, tout en boiseries, avec une porte au fond et un escalier sur le côté. Pas de barreaux, pas de vitres anti-balles. On ne s’inquiète pas de me voir partir en courant, on se moque sans doute de ma sécurité. Ce procès est un show, de toute façon. Même l’avocat qui m’attend, souriant, onctueux, le sait. L’issue est connue d’avance. Cela ne m’intéresse pas, d’ailleurs. Pour le moment, je me demande surtout comment je vais gravir les quatre marches.

Je les hais de m’imposer cette épreuve. Ils auraient pu m’amener par derrière, me faire entrer par la porte du fond, au lieu de me faire traverser tout le tribunal. Ils l’ont fait exprès, bien sûr. Pour les caméras. La marche lente du monstre vers l’échafaud. Comme nous sommes un pays civilisé, qui a aboli la peine de mort il y a un siècle et demi, il n’y aura pas d’échafaud. Je suis certaine qu’en voyant ces images, certains le regretteront. Je ne sais pas où sont les objectifs – je regarde droit devant, sans tourner la tête, sans chercher l’œil électronique. Je ne leur donnerai pas cette satisfaction.

Encore deux mètres. Ma gorge resserrée a du mal à laisser passer l’air. J’ai envie d’ouvrir la bouche, d’agripper le tube à oxygène qui pend sur ma poitrine, d’aspirer une grande goulée. Je résiste. J’espère que les caméras ne voient pas les larmes qui me montent aux yeux – ce n’est pas du remords, n’allez pas croire ça, bande de salopards. Je suis juste en train d’étouffer. La flic a senti mon hésitation. Elle pose la main sur mon épaule, ordonne « attendez ». Je m’immobilise, soulagée, reconnaissante. Furieuse d’être reconnaissante. La jeune femme ne fait rien pour justifier son injonction – pas de fausse fouille, pas d’examen de la salle. J’entends des murmures étonnés du côté du jury, l’avocat a l’air désemparé, mais personne ne dit rien. Nous restons là, debout, ma main crispée sur le pommeau d’argent de ma canne, peut être une minute. Je m’autorise un regard rapide vers la flic à mon côté. Une brune aux yeux verts, aux traits réguliers, à l’expression neutre. La trentaine, peut-être, un peu moins que moi – mais une trentaine adaptée, avec un corps robuste qui ne la trahira pas. Ma gorge se desserre lentement et je parviens à reprendre souffle. Une brève pression sur mon bras, et je me remets en chemin.

Pas après pas.

Un brouhaha derrière moi. Ils ont ouvert la salle au public. Bancs qui grincent, éclairs de flashs, exclamations étouffées tandis que les curieux et les journalistes s’installent. Mes épaules se crispent involontairement sous les regards que je devine hostiles, mais je me contrains à les ignorer.

En arrivant à l’escalier, la flic me prend par le bras d’autorité et me soutient, mine de rien, pour gravir l’obstacle. Mes quadriceps hurlent mais, grâce à cet appui supplémentaire, ne cèdent pas. J’atteins le banc, m’y assieds sans m’y effondrer, dans un dernier effort. Je m’adosse aux boiseries. Je ferme les yeux. Je me permets enfin de porter à mes lèvres le mince tube de plastique et d’aspirer le précieux oxygène.

#

J’ai reçu ma première bouteille d’oxygène à sept ans. Ma première rentrée des classes. J’avais jusque-là suivi des cours en ligne – avec, d’ailleurs, de très bonnes notes.

Je n’étais pas souvent sortie du dôme. Ma mère regardait avec attention les niveaux de pollution avant de m’emmener avec elle à l’extérieur. Je savais donc par expérience que, dehors, l’air sentait mauvais et pesait plus lourd. Respirer y demandait un effort presque conscient. Je savais que l’école était à l’extérieur – mais avaler un air puant me paraissait un faible prix à payer pour pouvoir aller dans une vraie école, avec d’autres enfants. Tous les jours ! Oh, je voyais assez régulièrement des enfants de mon âge, bien sûr – tous les gosses qui rendaient visite à leurs grands-parents finissaient, après une demi-heure, par venir jouer avec moi dans les jardins. Mais ce n’était pas la même chose.

Ce matin-là, alors que j’étais sur le départ – astiquée, coiffée, habillée, prête à faire une bonne première impression – ma mère a apporté ce truc. Une petite bouteille de métal, dans un sac vert à porter en bandoulière, avec un tube en plastique. Ça n’était pas très lourd. Elle m’a montré comment me servir du détendeur.

« Si tu as du mal à respirer, tu prends un peu d’oxygène. Ne respire pas que ça – ça ne tiendrait pas toute la journée – mais n’hésite pas à t’en servir. Et si cette aiguille, là, passe dans le rouge, tu préviens la maîtresse. »

J’ai hoché la tête, distraitement. Je me demandais si je n’avais oublié aucune des fournitures.

« Aleth ! Regarde-moi. C’est important. »

Je l’ai regardée. Et ça avait en effet l’air important. Je ne l’avais jamais vue aussi tendue. Alors je lui ai pris la main et, pour la rassurer, j’ai répété toutes les recommandations qu’elle me faisait depuis une semaine :

« Je ne dois pas manger la nourriture des autres enfants, parce que je suis allergique. Je ne dois pas courir ou sauter. Je ne dois pas parler en classe sauf si on me pose une question. Je ne dois pas me bagarrer. Je ne dois pas demander aux gens quelles sont leurs génomodifs, parce que c’est impoli. Je ne dois pas dire que je n’ai pas de génomodifs. Si on me demande, je dois dire que j’ai des allergies. Je dois respirer dans la bouteille si l’air est trop sale. Et je dois prévenir la maîtresse si le niveau passe dans le rouge. »

J’ai pressé sa main.

« Faut pas t’inquiéter maman. Je suis assez grande pour aller à l’école maintenant. »

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 « ACCUSÉE, LEVEZ-VOUS ! »

Je sursaute. J’étais vraiment partie ailleurs. Je me lève péniblement, en me tenant à la paroi du box. Maître Géraud me regarde, encourageant. Il joue pour la caméra, lui aussi. C’est son rôle : faire semblant d’y croire. On m’a collé une pointure, un type connu, un spécialiste des causes désespérées. Son visage lisse, typique des GM-4, trahit son âge autant que la main qu’il pose près de la mienne – tendons saillants et taches brunes qui jurent avec sa peau impeccable. Il n’est pas assez bête pour me toucher. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois, évidemment – il sait combien je hais son engeance, et combien je le méprise, lui, à titre personnel, plus encore que les autres. Je me fous de savoir à quel point la France l’adore et quel score il fait à l’audimat. D’ailleurs maître Félis, l’avocat général assis en face, a au moins autant de succès.

La Cour fait son entrée. La Présidente, en rouge comme il se doit, les deux assesseurs. Contrairement aux plaideurs, Madame la Présidente fait figure de jeune première – à cinquante ans passés, c’est la première fois que Mme Belkasem a un procès aussi médiatisé. Mais elle tient bien son rôle, le public sera content. Il n’y a plus qu’à frapper les trois coups, et que la pièce commence.

Le rituel du procès d’assise ne change jamais. La présidente résume les faits. Puis les différents témoins, victimes, experts, etc… sont interrogés. Puis Félis exigera ma tête, et Géraud terminera. Les jurés n’auront plus qu’à décider de mon sort. On pourrait commencer par là, pour ce que ça changerait. Mais comme c’est l’affaire du siècle, retransmise en direct, ce serait dommage de se priver de démontrer à la face du monde la qualité de la justice française.

La présidente fait son discours. Je l’écoute distraitement. Depuis six mois, je commence à savoir de quoi on m’accuse – terrorisme, assassinats, atteintes aux biens et aux personnes, et tout un tas d’autres termes variés pour dire la chose suivante : j’ai détruit, et j’ai tué.

Aucun en revanche pour dire la vérité : mes actes sont légitimes. Des actes de guerre. Les personnes que j’ai tuées étaient l’ennemi. Les bâtiments que j’ai détruits contribuaient à la mort des miens. Je suis une combattante, et non une terroriste. Et bien que je n’aie pas le choix, je ne reconnais pas l’autorité des gens qui aujourd’hui me jugent. Car eux aussi, ils sont l’ennemi.

#

 J’ai douze ans. Nous sommes en cours de biologie. Ma copine Clara et moi n’écoutons qu’à moitié le prof. Elle a téléchargé des portraits de divers comédiens, et nous essayons de nous prononcer sur lequel est le plus beau. Elle préfère les GM-12b, mais j’ai récemment décidé que je n’aimais pas les blonds, et je favorise par conséquent les 12e, comme Noah Sirius. Le prof ne fait pas vraiment attention – nous sommes discrètes, et bonnes élèves. Ça lui suffit. Aussi bien, tout le monde sait déjà ce qu’il raconte. Oh, pas dans les détails – les noms des précurseurs dans le domaine de l’évolution contrôlée sont impossibles à retenir ; il y avait Chandra quelque chose et Tipti Nayakadhani et trois ou quatre autres. Mais tout le monde sait qu’ils sont parvenus à enrayer les problèmes de stérilité qui menaçaient l’humanité entière grâce à des modifications génétiques ciblées. Et illégales, à l’époque ! Puis qu’ils ont commencé à améliorer l’espèce, à la rendre plus apte à survivre dans un environnement de plus en plus hostile.

« Au début, on se souciait assez peu de traçabilité » explique le prof. J’ai oublié son nom. Il avait le teint mat et de beaux cheveux noirs, et des mains magnifiques. « On savait simplement qu’un individu était, ou n’était pas, génomodifié, mais on ignorait quelles étaient au juste ses adaptations. Ce n’est que cinquante ans plus tard qu’on a mis en place le système actuel de numérotation des GM – un nombre pour la version des modifications standard, une lettre pour le principal phénotype, et un numéro de série, généralement personnel, pour les adaptations sous brevet. »

Il poursuit sur une explication assez pontifiante sur la différence entre le système actuel et le clonage qu’avaient tenté d’autres pays, et les raisons pour lesquelles le clonage est aujourd’hui interdit.

« La reproduction sexuée, par combinaison des gènes de deux individus, est la méthode évolutive majeure. C’est elle qui permet de mettre à l’épreuve la viabilité d’une évolution donnée. Aujourd’hui, les laboratoires procèdent à des simulations complexes pour s’assurer de la stabilité de chaque modification dans le cadre d’un génome donné. »

Il n’entre pas dans le détail. Des années plus tard, Nabil m’apprendra en quoi consistent ces tests : production en masse de fœtus in vitro, avec diverses combinaisons de la modification brevetée et de génomes connus, qu’on bombarde de mutagènes à divers stades de leur développement. La loi pose la limite à quatre mois. Puis on les détruit, on broie les cellules et on mesure le taux de mutations. Et on recommence sur d’autres embryons, avec d’autres substances chimiques et d’autres rayons.

Mais ce jour-là, je me moque bien des simulations et des contrôles. Je viens de chuchoter à l’oreille de Clara que Mo m’a demandé de sortir avec lui, et que je dois lui donner ma réponse à l’intercours. Et nous gloussons bêtement au moment des travaux pratiques : on se pique le doigt et on dépose trois gouttes de sang sur une lame, pour déterminer le groupe. Je suis AB, Clara est O. Nous sommes complémentaires. Nouveaux gloussements. Puis, nous grattons l’intérieur de nos joues pour déposer quelques cellules sur de nouvelles lames – Clara, ainsi que la plupart des autres élèves, est correctement identifiée comme GM supérieur à 10 – les tests disponibles à l’école ne permettent pas d’être plus précis. Sofia est GM-6. Pas de vraie surprise à cela : il y a 12 ans, la 6 était l’évolution libre de droits la plus élevée, et Sofia, après tout, est boursière.

Pour moi, le test n’est pas concluant.

Le prof me demande de gratter de nouveau ma joue. J’obéis, ne sachant pas quoi faire d’autre. Je sais bien ce qui ne va pas avec le test. Je l’ai toujours su. Contrairement à mes camarades, je n’ai pas reçu d’évolutions. C’est pour ça que j’ai besoin d’une bouteille d’oxygène, pour ça que je ne peux pas manger la majorité des produits du commerce, pour ça que je suis dispensée de sport. Mais depuis mes sept ans, je n’en ai jamais parlé. J’ai laissé entendre, vaguement, que j’avais été conçue à l’étranger. Mes camarades ont supposé que je devais être une GM 2 ou 3, comme les gamins des pays pauvres. Ça expliquait aussi que j’habite dans le dôme, avec les personnes âgées, celles qui sont nées avant que les évolutions standard soient données à tout le monde.

Le prof se concentre sur ma lame, me demande encore des cellules. Tout le monde en profite pour bavarder joyeusement. Je ne dis rien. J’attends.

Finalement le prof lève les yeux vers moi.

« Tu es une Archéo ? »

Je hoche la tête. Il n’a pas parlé fort, mais Clara a entendu. Je perçois son recul involontaire. Je murmure, en guise de pitoyable excuse :

« Conception naturelle. »

Mon secret, depuis que je suis entrée à l’école. J’ai été conçue à l’ancienne, au lit, et le mélange aléatoire des gênes de mes parents a fait de moi cette chose curieuse : un humain archaïque, une créature qui n’existe plus que dans les familles les plus pauvres des pays les plus pauvres, et encore.

Ce jour-là, à l’interclasse, lorsque je me suis approchée de Mo pour lui dire oui, il m’a regardée en secouant la tête, dégoûté :

« Ça va pas non ! Je suis pas zoophile. »

Et il est parti en ricanant avec ses copains.

À la fin des cours, pour la première fois depuis le CM1, Clara n’a pas marché avec moi jusqu’à l’arrêt du bus. Elle a vaguement marmonné qu’elle était pressée et s’est éloignée au pas de course – bien trop vite pour que je la suive.

#

Le premier témoin est une femme. Taille moyenne, cheveux longs qui lui cachent à moitié la figure. Blonde. GM-12, comme Clara. Ou peut-être 11. Elle porte un pantalon blanc et une veste à manches longues. Au-dessus de la barre des témoins, un grand écran retransmet son témoignage au public derrière elle. La présidente Belkasem lui fait prêter serment :

«  Jurez-vous de parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité ?

— Je le jure. »

« Parlez-nous du 12 mai 62.

­— J’étais de garde au labo. À Fevoco. Je devais surveiller les tests en cours. Presque tout est programmé et informatisé, bien sûr, mais il faut quelqu’un pour contrôler que tout se passe bien. J’étais dans la salle de contrôle lorsqu’il y a eu une alerte intrusion.
Ça ne m’a pas inquiétée au début. Ça arrive de temps en temps, quand quelqu’un a oublié de badger ou se trompe de code à la porte. La sécurité du bâtiment fait un contrôle et arrête la sirène. J’étais occupée à relever les résultats, comme on le fait toutes les heures, j’étais concentrée. Et puis d’un coup, toutes mes alarmes ont retenti – la température des échantillons grimpait de manière anormale. Je me suis précipitée vers la salle de tests. Quand j’ai ouvert la porte, les flammes se sont jetées sur moi. »

Elle s’interrompt. Posément, elle sort un élastique de sa poche et attache ses cheveux. Elle retire sa veste, sous laquelle elle porte un débardeur. Les marques rouges et boursouflées couvrent la moitié de son visage, son cou, tout le haut de son bras droit. Les jurés et le public hoquètent – depuis soixante ans, les génomodifs donnent à tout le monde des traits au moins réguliers. On n’efface pas, sauf demande expresse des parents, les caractéristiques telles que nez aquilins ou grandes oreilles – les chirurgiens esthétiques ont pignon sur rue. Personne n’a jamais vu une personne franchement laide, encore moins ce genre de cicatrices défigurantes.

Je me penche pour regarder l’ordinateur de maître Géraud. Il garde dans un coin de l’écran le relevé d’audimat en temps réel. Il vient d’y avoir un pic. Le sensationnalisme fait toujours recette.

La présidente reçoit un papier qu’un des jurés lui a fait passer. Elle le lit, se penche vers le micro :

« Pourquoi ne pas avoir eu recours à une chirurgie réparatrice pour effacer ces traces ? »

Bonne question, pourquoi ?

« Je ne voulais pas oublier. Il a fallu tout ce temps pour découvrir les coupables, savoir qui avait posé la bombe. Moi j’ai été blessée. Deux agents de la sécurité sont morts. L’un d’entre eux était mon frère. »

Sa voix bizarre se brise juste comme il faut. C’est très fort. Et au temps pour « je jure de parler sans haine », mais ça n’a l’air de déranger personne.

Un autre papier, une autre question. Celle-là m’interpelle :

« Sortir de la salle de contrôle était-il conforme au protocole en cas d’alerte incendie ? »

Le témoin cherche le juré du regard, soudain agressive. Je le cherche aussi. Le papier venait de la gauche, mais de qui ? Je parierais sur ce type, au milieu, qui a trop l’air de ne pas s’intéresser. Elle finit par répondre :

« Non, le protocole de sécurité indiquait de rester dans la salle de contrôle. Qui a des portes anti-incendie, si c’est ce que vous voulez savoir. Je n’aurais pas été brûlée si j’avais suivi le protocole. Mais mon frère serait mort quand même. »

#

Avril 57.
J’ai repris l’école virtuelle depuis deux ans. Je ne veux plus sortir. Je passe mon temps à faire des recherches sur les anciens humains – les gens comme moi. Plus je lis, et plus je comprends que Clara et Mo avaient raison. Je ne suis pas comme eux. Je suis un monstre. Une anomalie du passé.

« Ne dis pas des choses pareilles ! », crie mon père. « Tu es un être humain normal. Venu au monde naturellement, par la volonté de Dieu.
— Dieu n’existe pas ! Dieu est mort depuis longtemps. Les labos l’ont remplacé. Et ils font du meilleur boulot. Dieu n’est capable que de produire des choses dégénérées comme moi. »

Je crois que c’est la seule fois où j’ai reçu une baffe. De ma mère, qui plus est.

« Ne parle pas à ton père sur ce ton. Dieu se moque que tu croies en lui ou pas. Mais tu n’es pas qui tu es pour rien, Aleth. Tu es une des seules personnes au monde à être vraiment, entièrement humaine. Tu es responsable de ton humanité.
— Bullshit ! »

Je sors en claquant la porte, je dégringole les escaliers. Au premier, l’appartement de Mme Souza est ouvert. Une invitation. Entre, si tu veux. J’hésite une seconde, mais je suis trop en colère. J’ai besoin de me défouler. Ici, l’air est assez léger pour me le permettre et je m’éloigne au pas de course vers mon lieu préféré – un gros chêne tordu, pas très haut, si vieux que je ne peux pas en faire le tour avec mes bras. Ses branches sont assez basses pour que je l’escalade et je grimpe, en trois foulées, jusqu’à la fourche qui m’accueille depuis ma petite enfance.

Mme Souza est la dernière Résidente du dôme. Elle a quatre-vingt-dix-sept ans. Tous les autres sont morts, progressivement. Mais la loi est la loi : les dômes sont des refuges contre la pollution, ouverts à toutes les personnes nées trop tôt pour être Évoluées gratuitement, et il est interdit de les en chasser. Il y en avait des centaines, dans toutes les grandes et moyennes villes – il en subsiste une dizaine dans le pays, une cinquantaine en Europe. Ce jour-là, si j’étais allée voir Mme Souza au lieu de grimper dans mon arbre, elle ne serait pas morte toute seule.

Avril 61, quatre ans plus tard.
J’ai dix-neuf ans. Je reviens en ville pour la première fois. Lorsque le dôme a été démoli, mes parents ont décidé de déménager à la campagne. Un meilleur air pour moi – moins mauvais, en tous cas. Depuis un an, j’ai des douleurs musculaires chroniques – pollution, problèmes d’oxygénation… la vérité est que les médecins ne savent pas vraiment. Ma biologie est trop archaïque. Ils ne savent pas comment me soigner.

C’est l’anniversaire de la mort de Mme Souza, alors je retourne chez moi. Là où était le dôme. Il n’y a plus rien, bien sûr – tout le coin a été démoli, reconstruit, de beaux grands immeubles modernes, avec des panneaux solaires et des filtres dernier cri, et un vague espace vert au centre, planté de végétaux Évolués, capables de tirer leur subsistance d’un sol maigre et d’une eau lourde.

Et au milieu, presque nu, moribond, inattendu, je retrouve mon chêne, conservé sans doute au titre du devoir de mémoire ou une autre connerie. Je m’aperçois soudain que c’est lui que je suis venue chercher ici – pas le dôme, pas mon vieil appartement, pas le souvenir de la si gentille Mme Souza. Pas même mon enfance. Je suis venue chercher un refuge. L’abri des branches dures et puissantes, du feuillage élégant qui bruisse dans le vent. La cabane enchantée où je passais des après-midis à lire. Je pose la main sur l’écorce familière, je trace du doigt les cicatrices connues et les nouvelles. La branche qui me servait de marchepied a été brisée il y a longtemps, remplacée par une boursouflure irrégulière. Des cœurs et des prénoms nouveaux se sont ajoutés aux anciens. Je pose ma canne et j’entoure l’arbre de mes deux bras, j’appuie ma joue contre sa peau rugueuse, je ferme les yeux. Malgré son état, le chêne absorbe comme autrefois mes colères et mes chagrins, me remplit d’une paix que je n’avais pas ressentie depuis des années.

Et puis quelqu’un attrape mes poignets, de chaque côté. Je sursaute, arrache mes mains à l’étreinte, recule.

« Je pensais qu’on pourrait lui faire un câlin à deux. »

Il est jeune, grand, brun, souriant, avec de beaux yeux noirs. Il a, lui aussi, une canne. La sienne a un pommeau d’argent figurant un homme de Neandertal. Il me tend la main :

« Nabil. »

Je tends la main à mon tour, et un gland tombe tout droit dans ma paume ouverte. Le dernier effort de mon arbre pour survivre. Son dernier cadeau.

J’empoche la graine et je souris à Nabil :

« Aleth. »

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On en est au quatrième témoin sur ma bombe de 62. Il y a eu un grand ado noir – un GM-15 au moins – venu parler de son enfance sans père. Un bureaucrate – GM-5 ou 6 au mieux, au vu de sa calvitie – qui a calculé combien l’attentat avait coûté au labo (et aux citoyens). Un médecin qui a évoqué le retard pris dans les recherches et évalué le nombre d’enfants nés avec des anomalies génétiques qui auraient pu être corrigées plus tôt. Mon juré l’air-de-ne-pas-s’intéresser a posé une autre question – cette fois, je l’ai vu faire passer le papier : « Pouvez-vous faire la liste des anomalies concernées, par ordre de gravité décroissante ? ». Le fait est que Fevoco se spécialise dans les mutations phénotypiques. Autrement dit, rendre les gens beaux – ou en tous cas conformes aux préférences esthétiques des parents. Faire reculer la recherche de Fevoco, ça veut sans doute dire quelques milliers de gamins aux oreilles trop décollées ou au nez trop large. Le toubib a botté en touche :

« Les tests que nous pratiquons, comme le font tous les laboratoires d’Évolution Contrôlée, permettent de valider la compatibilité de nos brevets avec ceux des autres. La génétique est une science délicate, qui ne souffre pas d’à-peu-près. Deux mutations a priori souhaitables peuvent, lorsqu’elles sont associées, présenter des effets inattendus. D’où l’importance majeure de nos tests et de nos simulations. »

Il continue à noyer le poisson. Ne dit pas qu’à la suite de l’attentat, le labo a dû faire un choix : bâcler les tests, ou perdre plusieurs années sur la durée d’exploitation des brevets qui étaient alors en phase de test. Ne dit pas quel choix ils ont fait.

Certains gamins auront intérêt à passer par Fevoco lorsqu’ils se reproduiront. Le labo aura certainement à cœur d’effacer certaines de ses bourdes.

J’ai de plus en plus mal au dos, et aux fesses. Je suis assise depuis des heures. L’audimat baisse – entre l’heure de déjeuner et le jargon médical du toubib, forcément, les gens se lassent. Il n’y a rien eu d’aussi spectaculaire que les cicatrices de la biologiste. Bon, il faut dire que Fevoco, c’était à peine la première bataille.

On a fait mieux ensuite.

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 Juin 62
On s’est donné rendez-vous dans une grange désaffectée, à une dizaine de kilomètres de chez mes parents, vers le coucher du soleil. On y organisait des fêtes en douce, il y a quelques années. J’avais l’habitude de faire le trajet à bicyclette, mais mes muscles ne tiennent plus sur une si longue distance. Nabil est passé me prendre avec son vieux scoot-aire – première génération de deux roues photo-électriques, une antiquité. La batterie tient mal la charge, il fait plus de bruit qu’un engin à énergie fossile, mais il nous conduit vaille que vaille au point de rendez-vous. Nous y arrivons un peu avant Josef, bon dernier comme d’habitude. Les gosses se sont entassés dans la baraque, malgré l’obscurité et la chaleur étouffante qui y règnent – pas un souffle d’air pour chasser les relents de vieille poussière et de paille moisie. Ils ont étalé des couvertures sur le sol et se serrent pour nous y faire une place. La lumière des torches électriques projette des ombres fantastiques sur les murs de planches disjointes.

En attendant Josef, on évoque Fevoco. Notre premier succès. Les media en ont parlé pendant toute une semaine, et on a eu des billets d’humeur pendant encore plusieurs jours après ça. Nabil et moi sommes des héros. Les morts sont évacués en quelques phrases : c’est une guerre. C’était eux ou nous. D’ailleurs, s’ils avaient suivi leur propre protocole, ils auraient été dans une autre pièce au moment de l’explosion. C’était carrément leur faute.

Je ne suis pas certaine d’être d’accord avec les gosses – ils ont quinze, seize ans. Du haut de mes vingt piges, je me sens tellement plus adulte. Néanmoins ils ont raison, c’est la guerre, et j’attends avec impatience la prochaine bataille. Et Josef.

C’est Nabil qui me l’a présenté. Il a presque trente ans, c’est un GM-6. Ça ne devrait pas être sa guerre, mais c’est lui qui a monté ce groupe. Lui qui nous a expliqué pourquoi nous étions en danger. Lui qui a indiqué à chacun un lieu différent, plus tôt, avant de nous envoyer vers la grange. Ils sont tous là, sauf Cyrielle. Elle s’est dégonflée, ou a été arrêtée. Personne, en tous cas, ne s’est pointé à son rendez-vous. Nous marquons une minute de silence, en signe de deuil. Puis nous répétons la profession de foi de notre groupe :

« Pour que la terre reste vivable aux hommes
Pour que l’air soit léger et pur
Pour que nos droits soient respectés
Pour que nos enfants aient le droit de vivre
Nous nous battrons. »

Les mots ont moins d’importance que la ferveur, le sentiment d’unité absolu qui nous étreint à ce moment. Josef nous regarde tour à tour. Le chaume de sa barbe blonde brille à la lumière des torches, ses yeux gris étincellent.

« J’ai un grand projet. Et j’ai besoin de vous tous. »

Après la réunion, Nabil et moi rejoignons son scoot en silence, main dans la main, exaltés. Le projet de Josef est grandiose – on va frapper un grand coup. Lorsque la machine refuse de démarrer, nous laissant naufragés au bord de la forêt, nous nous regardons et éclatons de rire, d’un coup. Rien n’est grave. Rien ne peut être grave après ce soir, avant la semaine prochaine. Les premières gouttes de pluie nous font rire encore plus fort. Nous retournons à la grange le plus vite possible – sans courir. Il y a quelques temps déjà que nous ne courons plus. L’abri est précaire : l’eau dégouline de toutes les fentes du toit, et on dirait qu’il y a plus de fentes que de toit, mais rien n’entame notre bonne humeur. Nous trouvons un coin plus sec, une couverture pas trop humide. Nabil accroche nos vêtements trempés quelque part. Le parfum du pétrichor a remplacé la vieille poussière. Les éclairs nous illuminent. Nabil est grand, maigre, beau. Je pose la main sur son torse et nous cessons de rire. Cette année, nous avons été des amis, des camarades, des frères d’armes. L’éclair suivant surprend notre premier baiser.

Après, enroulés dans une couverture pas trop humide, alors que l’orage a fait place à un déluge implacable, nous parlons. Nous nous demandons pourquoi cela nous a pris si longtemps. Et nous comprenons : Nous sommes des archéos. Nous sommes repoussants, ignobles, bestiaux. Nous sommes des créatures immondes. Le sexe nous est interdit, parce que nous sommes in-désirables. C’est ce que l’on nous a enseigné.

Non seulement les génos tuent les humains en polluant notre environnement, non seulement ils nous rendent malades et nous affaiblissent, mais ils nous rendent odieux à nous-mêmes.

Je n’ai jamais oublié cette découverte-là. C’est le jour où ma colère est devenue de la haine.

#

Pour le déjeuner, la flic m’emmène dans une cellule sans fenêtre, derrière le box des accusés. On passe, cette fois, par la porte du fond – pas d’escalier, pas de marche interminable sous l’œil noir des caméras. J’en suis absurdement reconnaissante. Le repas est fade, mais convient à mes besoins spécifiques – nourriture cultivée en serre, en atmosphère contrôlée, à partir de semences primitives. Assez bizarrement, il n’y a pas que les humains qui en mangent – les génos en raffolent. Ils trouvent ça « plus sain », comme si ça avait la moindre importance pour eux, dont l’organisme résiste à toutes les saloperies modernes. En tous cas, cette mode me garantit un approvisionnement régulier. Après le déjeuner, je m’installe sur la banquette avec un soupir – cela fait tellement de bien de s’étendre. La couche est inconfortable, mais la position allongée soulage mon dos et mes jambes.

« Vous voulez un massage ? »

Je sursaute. Le ton de la flic est neutre, son visage toujours impassible, comme si elle me proposait un verre d’eau. Cette fille est aussi expressive qu’un robot. Je ne la comprends pas.

« Pourquoi ?
— Vous avez mal. »

Rien à reprocher à ce raisonnement. J’acquiesce vaguement, et la flic se met au travail, en douceur – elle dénoue les muscles crispés de mes cuisses, de mes mains, me fait me retourner et s’occupe de mon dos. La douleur reflue – il y a longtemps que je ne me suis pas sentie aussi bien. À peine un léger inconfort. Je finis par m’assoupir.

À la reprise des débats, je suis en pleine forme. C’est tout juste si je n’ai pas envie de sourire. Ce serait mal interprété, cependant. La présidente Belkasem fait pour le public le résumé des épisodes précédents :

« Nous avons parlé ce matin de l’attentat de mai 62 dans les locaux du laboratoire Fevoco, attentat qui a fait deux morts et un blessé grave, et des centaines de milliers d’€uros de dégâts. L’accusée a reconnu lors de son arrestation son implication dans ce crime. »

Carrément. C’est moi qui ai posé la bombe. Je pouvais partir en courant, à l’époque.

« Nous allons à présent recevoir des témoins concernant le deuxième crime dont est accusée Aleth Hartman. Il s’agit de l’affaire de l’eau empoisonnée. »

Je trouve le terme mal choisi, mais il impressionne les jurés. Ils prennent des notes. On appelle le premier témoin, et j’ai la surprise de voir apparaître Josef. Il est toujours grand, beau, jeune. C’est, après tout, un géno – il vieillit peu, et bien.

Je n’ai pas revu Josef depuis la mort de Nabil. Je regrette qu’il soit encore en vie.

Il prête serment. Il a toujours cette voix chaude qui savait si bien nous convaincre. Les jurés y sont sensibles. Ils croiront tout ce qu’il dira. Puis il raconte. À ma grande surprise, il ne ment pas. Il raconte ses enthousiasmes de jeunesse, sa colère en voyant ce que l’humanité faisait de l’environnement. Parle d’un chiot qu’il avait adopté et qui, inadapté, était mort d’un œdème pulmonaire, noyé dans son propre fluide. Raconte, encore, un copain d’école un peu comme moi, avec une bouteille d’oxygène et un tube de ventoline en permanence.

Je ne crois pas qu’il s’aperçoive du parallèle qu’il vient de faire entre le petit chien et le petit garçon. Les jurés non plus. Ils hochent la tête, émus. Compréhensifs. Ils admirent la colère de Josef, sa capacité d’empathie. Ma haine à moi grandit – Nabil n’a jamais été un chiot sans défense.

Je guette l’audimat sur l’écran de maître Géraud – il croît lentement, mais sûrement.

Josef raconte encore comment il a compris que l’humanité était en train d’évoluer, de changer, et de faire changer le monde avec elle.

« Voyez-vous, à l’époque, je croyais que c’était mal. Je ne comprenais pas. Je ne voyais que ce que nous étions en train de perdre – bien sûr, nous étions mieux adaptés à notre environnement, nous étions moins malades – du moins dans les pays où nous pouvions nous permettre les meilleurs brevets. Mais en parallèle, nous construisions des barrages au lieu d’éviter les inondations. Nous étions sans cesse obligés de lutter contre les catastrophes. Et la biodiversité diminuait sans cesse.

Alors j’ai pensé qu’il fallait lutter, que l’humanité primitive devait se défendre contre nous, les Évolués. J’en ai parlé à mon ami Nabil. Nous avons compris que c’était une guerre. Non pas parce que nous chercherions à dominer les archéos, mais parce que les archéos mourraient.

Et j’ai trahi les miens. Par conviction, par amitié, je suis entré en guerre aux côtés de mon ami. Pourquoi non ? Il ne pouvait pas survivre dans mon monde, je pouvais vivre dans le sien – ne valait-il pas mieux pour tous que nous restions dans le sien ? »

Il raconte comment je les ai rejoints, puis le reste du groupe. Les réunions secrètes. Fevoco, de nouveau. Et puis l’affaire de l’eau empoisonnée.

« J’avais pu mettre la main sur un abortif puissant. Un truc expérimental. Ça provoquait des fausses couches spontanées au bout de quelques jours.

Pendant une semaine, avec les autres, on a parcouru les plus grandes villes. On a mis du produit dans toutes les réserves d’eau auxquelles on a pu accéder. Les fausses couches ont commencé au bout de trois jours, mais l’origine du mal n’a été trouvée qu’au bout de dix – et encore, parce que l’un de nous avait été aperçu près d’un château d’eau, une nuit. Après ça bien sûr, les réserves étaient gardées. »

Il parle encore quelques minutes. Il raconte ses remords. Il utilise des termes comme « petites vies innocentes » et « familles brisées ». Et là, il ment.

#

15 août 62.
Le jour de la sainte vierge. Le jour de la mère du christ. Aucun de nous n’est croyant, mais c’est quand même par défi que nous avons fixé à cette date notre nouvelle réunion.

Dans la vieille grange, de nouveau. C’est imprudent, mais nous nous sentons invincibles.

Josef a apporté de l’alcool. Du rhum. Et pas du primitif. Il boit sec, et il clame la victoire :

« QUATRE-VINGT MILLE FAUSSES COUCHES ! Le quart des femmes enceintes du pays ! Le quart des revenus des labos avec leurs brevets de merde ! Ah putain ouais, on a marqué un grand coup, là ! »

On rigole. On applaudit. On boit, malgré la tête qui tourne. On est contents.

Quatre-vingt mille génos de moins, merde !

Ça nous est bien égal de savoir que c’étaient des bébés. D’ailleurs, les embryons, avant quatre mois, on a le droit de les bombarder d’agents mutagènes divers pour voir comment ils tiennent. Ça prouve bien que c’est pas des gens.

Et même si c’était des gens, c’est des génos. Des salopards de génos.

Nabil est le seul à ne pas boire. À ne pas se réjouir. Il est comme ça depuis trois jours, il refuse de me dire pourquoi. Josef le bouscule, essaie de lui faire avaler du rhum de force. Nabil finit par se fâcher.

« Fous-moi la paix ! »

C’est si inhabituel de le voir en colère que je m’arrête net, les yeux ronds. Mais Josef est bien trop ivre pour s’en préoccuper et il insiste. Alors Nabil éclate :

« Quatre-vingt mille. Tu es fier de toi ? Vous êtes fiers de nous ? Quatre-vingt mille victimes civiles, dont vingt-cinq mille en dommages collatéraux. Vingt-cinq mille enfants conçus naturellement, sans aide des labos. Vingt-cinq mille archéos potentiels. Ou GM primitifs, aussi handicapés que nous.
On a merdé. On a merdé grave. »

Au moment où Nabil le dit, je comprends qu’il a raison. Je dessaoule d’un coup. Oh, je n’ai pas de remords, non, mais je comprends notre erreur tactique. Nous avons perdu des alliés potentiels.

« Merde. »

Nabil se tourne vers moi, en quête de soutien. Il espère que je partage son dégoût. Mais je ne suis que déçue, et il me connaît trop bien pour s’y tromper. Alors, il s’empare du verre de rhum qu’il repoussait tout à l’heure l’avale, cul-sec. Puis il prend une bouteille pleine et va s’asseoir dans un coin. Dans « notre » coin. Le bout de grange qui reste sec sous l’orage. Et se met à boire, méthodiquement.

Je hausse les épaules, et je reprends un verre.

Au matin, nous avons tous une gueule de bois carabinée. Nous ne savons plus bien si nous avons gagné ou perdu. Mais il est temps de se séparer. Je secoue Nabil, qui a du mal à émerger, mais il ne se réveille pas.

Je ne me souviens pas bien des minutes suivantes. Josef a tout géré – faire partir les autres, qu’on ne fasse pas le lien entre eux et nous. Charger le corps flasque de Nabil dans sa voiture. Nous conduire à l’hôpital, pour qu’ils le raniment. Raconter une histoire crédible de fête d’anniversaire qui a mal tourné. Appeler ses parents.

Je ne les avais jamais vus.

Nabil est inhumé trois jours plus tard. À l’ancienne, sous la terre.

Dans son cercueil, je laisse le cadeau de mon arbre, la graine reçue lors de notre première rencontre. Pour qu’il revienne un jour à la lumière.

Josef n’est pas présent à l’enterrement.

#

Le témoignage de Josef a été magnifique. Suivent deux jours de larmoiements de mères et de pères privés de leur enfant – qu’on sentait déjà bouger, réagir, pratiquement parler, en somme. Limite si certains n’étaient pas déjà des petits génies. Les jurés sont émus, puis petit à petit, ils se lassent. Le public aussi. La salle est moins remplie, l’audimat baisse.

Chaque jour, midi et soir, ma flic me masse. Sans elle, je ne supporterais pas de rester ainsi quasi immobile, toute la journée. Je finis par demander son nom – Johanna.

Le quatrième jour, on passe enfin à autre chose. Mes exploits en solitaire. Ceux qui m’ont fait prendre.

J’avais décidé de mener la guerre à mon échelle. J’ai cherché des noms de scientifiques spécialisés dans l’évolution contrôlée. Des têtes. Ceux qui avaient résolu l’insuffisance respiratoire et l’asthme chroniques. Ceux qui avaient trouvé comment modifier les poumons pour qu’ils absorbent mieux l’oxygène d’un air saturé en polluants. Les héros de la nation. Je suis allée chez eux et j’ai posé des bombes incendiaires.

Je ne suis malheureusement parvenue à faire aucune victime, à part un chien. Et bien entendu, j’ai été repérée quittant les lieux de mes crimes avortés, appuyée sur la canne trop grande de Nabil.

Meilleure soldat que général.

Le cinquième jour, c’est enfin le jour des plaideurs. Presque une semaine qu’ils rongent leur frein, ces deux là – à peine autorisés quelques interventions, quelques questions pendant les témoignages, quelques remarques pour souligner ma monstruosité (côté Raminagrobis), ou ma faiblesse confinant à la débilité (côté Géraud). Toutefois, avant qu’ils ne prennent la parole, le juré curieux passe un nouveau papier à la présidente Belkasem. Elle le lit, semble réfléchir un moment, puis approuve la requête. Le juré s’adresse alors directement à moi, et me pose une question :

« Madame Hartmann, si vous étiez aujourd’hui en pleine possession de vos moyens physiques, que feriez-vous ? »

Je le regarde bien en face. Il est peut-être le seul, dans cette assemblée, à avoir essayé de comprendre ce qui se joue ici. À avoir perçu que je ne suis pas un assassin ordinaire. J’ignore mon avocat, qui ne veut pas que je réponde. On me tend un micro. Je prends une bouffée d’air au tube avant de répondre, pour que ma voix ne chevrote pas trop :

« Si, aujourd’hui, j’étais en pleine possession de mes moyens, je poursuivrais la guerre contre vous. Vous êtes l’envahisseur qui volez la terre, la vie et l’avenir des êtres humains. Je ne sais pas quelle espèce vous êtes. Mais vous n’êtes pas de la même espèce que moi. »

Je soutiens son regard. Je me tourne vers Johanna, et je soutiens le sien aussi. Elle ne dit rien. Elle ne change pas d’expression. Je sais qu’elle me massera quand même, tout à l’heure – simplement parce que je suis faible, que j’ai mal, que c’est la chose convenable à faire.

Parce qu’on n’accable pas un ennemi à terre et qu’elle sait, comme moi, que l’humanité a perdu cette guerre.

FIN

Magali écrit des nouvelles moins souvent qu’elle n’en fait écrire, puisqu’elle anime les matchs d’écriture du club Présences d’Esprits, une association dédiée à l’Imaginaire. Elle écrit néanmoins assez régulièrement et a publié quelques nouvelles dans des fanzines.

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15 thoughts on “Le Procès, par Magali Couzigou

  1. J’ai adoré.
    Ton texte est juste sublime et je suis impressionnée que tu ais réussie à écrire autant, avec une telle qualité, en à peine 24h.
    Ton écriture est très fluide, c’est agréable à lire. Du coup, je l’ai sifflé d’une traite.
    L’univers est très riche. On sent que le squelette de l’histoire est solide. Ainsi, tu peux passer du présent au passé avec beaucoup d’adresse, nous faisant découvrir petit à petit les détails et explications, ce qui s’est passé.
    Les personnages sont crédibles et attachant. On comprend leur point de vue.
    L’ambiance pesante du procès est très bien retranscrite et j’ai beaucoup aimé la fin.

    En bref : c’est un petit bijou que tu nous a taillé là. Bravo.

  2. Très belle nouvelle, prenante à souhait et bien construite. Tu as choisi un thème délicat et tu le manies avec une aisance qui me laisse pantois. On plonge dans ton histoire très facilement, ton écriture est fluide, agréable et vivante. Du très bon boulot, bravo !

  3. j’aime beaucoup, mais avec un petit sentiment de, comment dire, inabouti ? Nan, c’est pas ça. ah oui, je ne comprends pas en quoi les évolutions génétiques sont ciblées ? pourquoi ceux qui essaient de compenser les pb entre autre de la pollution ? Je ne comprends pas pourquoi l »héroïne ne s’en prenait pas plutôt aux pollueurs ? voilà, c’est ça le sentiment (outre la qualité excellente de l’écriture) c’est que l’héroïne s’est plantée de combat, en fait.

  4. Bonne remarque, Gemme.
    Il y a beaucoup de choses qui n’ont pas eu le temps d’arriver dans le texte, et la fin – même si elle ne déplait pas – ne correspond pas vraiment à l’histoire que j’avais en tête au départ, et en particulier à l’impression finale que je cherchais. Le temps limité a joué ici, je retravaillerai ce texte différemment.

    Pour ta question précise, l’idée est que si les gens ne se préoccupent plus de la pollution, c’est qu’elle n’est plus un aussi gros problème – on adapte les gens à la place. Mais ça ne concerne pas que la pollution – les gens sont moins malades, vieillissent moins vite, etc. La narratrice a (à tort ou à raison) le sentiment de faire face à des envahisseurs, à des gens qui prennent sa place. L’impression que c’est leur existence qui fait d’elle une inadaptée – sans les génomodifs, tout le monde aurait les mêmes problèmes, donc tout le monde chercherait une solution.

    Après, oui, elle se trompe probablement de combat.

  5. Un texte qu’on m’avait chaudement recommandée et je comprends très bien pourquoi vu ses qualités !
    L’univers est vraiment très bien conçu
    La mise en scène, malgré ses allers-retours via le jeu des souvenirs, est bien équilibré
    L’écriture est hautement maîtrisée, avec ces phrases claires qui frappent droit à l’oreille du lecteur.
    Sur le côté « procès », on se demande un peu pourquoi son avocat ne pipe jamais un mot pour mettre en avant ces confidences qu’elle nous fait et qui « expliquent » ses gestes.
    Au niveau stratégique, en effet, on comprend qu’elle ait fini de se prendre quand elle a commencé à élaborer elle même ses plans, plutôt assez amateurs. On peut y voir là un petit manque de maturité et le fait que la haine l’obnubile tant que sa vision du monde en est rétrécie.
    Et sinon, dans le cadre de l’AT, le lieu « oublié », c’était l’arbre ? les vieux de la bulle ? La « grange » ?
    Au total, un texte remarquablement bien écrit sur le l’eugénisme, un thème qui reste toujours d’actualité.

    • Merci beaucoup 🙂
      Le lieu abandonné, pour moi, c’était l’arbre (merci de l’avoir mis dans les possibles !). Mais j’ai ajouté la grange suite à une discussion en ligne avec les orgas, face au risque de voir l’arbre placé hors sujet. J’avais de toute façon besoin d’un lieu isolé.

      La raison pour laquelle l’avocat ne pipe pas mot… c’est d’une part parce qu’on ne suit pas les minutes du procès, et d’autre part… parce que je ne sais pas comment se déroule, en France, un procès d’assises ! et je ne voulais pas faire un procès américain (pourquoi pas jurer sur la bible, aussi ?)

      j’ai donc cherché des images de salle de procès et des indications sur le déroulement, d’où il ressortait que c’est toujours le président qui mène le débat, toute personne souhaitant intervenir devant le lui demander (alors que dans les séries américaines, on a interrogatoire contradictoire des témoins). Les avocats plaident à la fin.
      Comme je n’avais pas d’idée sur la façon de faire et la fréquence de ce type d’intervention, j’ai lâchement éludé.

      (si quelqu’un en sait plus sur la question, d’ailleurs, je suis preneuse !)

  6. Bonsoir,

    Je n’ai pas de grande connaissance personnelle dans le domaine, mais déjà j’avais vaguement en tête que les assises ne se filmaient pas, c’est pour ça qu’on a des « dessins de presse »
    En revanche, si tu veux de l’aide sur tout ce qui touche au domaine juridique, j’ai un ami écrivain qui est fan de ces questions (sans être un professionnel lui même du domaine, il lit pour le plaisir les codes juridiques une fois par semaine… heu, oui, ça existe). Si tu ne trouves pas de réponses, tu peux me contacter pour que je tente de vous mettre en relation, il est toujours partant pour apporter son aide.

    • Je décide unilatéralement que la règle de ne pas filmer a changé d’ici là, et que la structure formelle du procès lui même, en revanche, non 🙂 na.

      Je veux bien être mise en relation avec ton ami, oui, si ça ne le dérange pas. (et je pense qu’on a tous les emails les uns des autres dans la section commentaires)

  7. Re,
    Tu as raison ! Nous sommes auteurs ! C’est nous qui décidons des lois de l’Anticipation ! Non, mais !
    Alors, j’arrive à tomber sur ton site, mais pas à voir ton email. Tu peux me poster un mot si tu veux. J’envoie pour ma part un message à mon ami, mais ne t’inquiète pas si je ne reviens pas vite vers toi, il est très occupé.

  8. Oh là là… quelle histoire terrifiante de réalisme. Ça fait bien réfléchir, surtout que ce dont tu parles, ce n’est pas après-demain, mais bien demain (voire ce soir !)
    Les motivations de Josef manquent peut-être un poil de développement, à voir lors d’une correction en vue de publication ? ^^

  9. Incroyable ! J’ai tout simplement adoré : L’univers, l’ambiance, le ton…tout. Fan !

  10. Je suis soufflée. J’ai été transportée, tenue en haleine par ton récit. Je n’ai pas pu m’arrêter, je voulais savoir où tu allais mener les personnages. Et je n’ai pas été déçue.
    Merci.

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