Le La où nous vivions, par Hugo Sahuquet

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

1.

— Pourquoi tu ne reprends pas le piano, papa ? Tu sais qu’on le fait toujours accorder pour toi.

Je n’aime pas les dîners de famille. Tout le monde pose des questions. Des questions auxquelles il faut répondre, forcément. Je n’ai pas envie de répondre.

— Hé, papa, oh hé !

Notre fils, Niels, a déjà 45 ans, tu te rends compte Elise ? Il est déjà marié maintenant… Sa fille, tu sais, elle a 19 ans, je suis grand-père… tu vois comme le temps passe ? Comme c’est fou ? Hein…

Moi non.

Le temps n’avance pas pour moi.

Il n’y a que mon corps qui vieillit. Mes sens qui se perdent dans l’océan de mes années.

— Je crois que le sonotone de papa est cassé… – dit-il à sa tante –

Comme si j’étais distrait, je joue celui qui revient sur terre.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu disais ?

— Papa, tu es sûr que tes appareils fonctionnent ? – fait-il en parlant plus fort –

— Ah ? Attends… il n’y a peut-être plus de piles… je vais aller les changer.

Je me lève et m’extrais de la salle à manger, où les discussions de famille se taisent soudainement pour me laisser sortir. Je ferme la porte derrière moi avant de rester là en silence.

Je n’ai pas de problème d’audition. Je fais semblant depuis longtemps, pour qu’on me laisse en paix. En paix dans mon esprit tiraillé.

Je passe quelques portes pour rejoindre le salon et me laisser tomber dans un fauteuil. J’avais fini de manger, de toute façon. Ils se diront que j’ai oublié, et que je perds simplement la tête. C’est une des libertés de la vieillesse, après tout…

À quelques mètres se tient une masse noirâtre. Un corps menaçant d’ébène, de métal et d’ivoire. Posé sur ces lourds pieds de bois noble. Un instrument puissant, qui me regarde droit dans les yeux à chaque mesure de ma vie. Ce piano à queue. Face à ton violon.

Cela fait presque deux décennies qu’il m’appelle. Mais je n’ai rien à lui dire. Plus rien depuis longtemps. Je ne fais que le fuir… feindre la surdité pour ne plus avoir à y penser.

#

Tard dans la soirée, la famille se disperse. Chacun rentre chez soi, laissant ma maison vide et silencieuse. J’accompagne un dernier convive à la porte. Il me regarde en silence avant de soupirer.

— Tu aurais pu faire un effort ce soir, papa. Les réunions de famille, c’est tous les deux ans. Je sais bien que tu n’aimes pas ça, mais quand même… On vient de loin pour te voir.

— Si le voyage est trop long, vous n’avez qu’à le faire chez toi en Californie, c’est plus proche pour tout le monde.

— Ha oui, si on fait ça, on est sûrs de ne jamais t’y voir !

— Je n’ai pas grand-chose à dire de toute façon…

Il soupire à nouveau.

— Bref… je reviens demain pour te présenter Émilie. Tu sais, ta petite fille que tu n’es jamais venu voir. Passe une bonne fin de soirée quand même.

— … Merci. Toi aussi.

Il enfile son manteau avant de passer la porte. Je la ferme derrière lui, alors que nous échangeons un dernier regard. Je l’observe par la fenêtre rejoindre sa voiture, puis quitter le jardin. Les graviers crépitent sous les roues avant que le bruit du moteur ne s’éloigne.

Le silence revient.

Il habite cette grande maison bien plus que je ne le fais. Tout est comme si l’agitation de plus tôt n’avait jamais été. Il reste seulement quelques fauteuils déplacés, le tapis plié par le mouvement des gens, le parfum des dames qui plane encore entre les murs. Mais le son, lui… n’existe plus.

M’extirpant du calme, j’allume la télévision dans le salon pour regarder une quelconque émission intellectuelle. Si j’en trouve. Après une heure d’errance, je finis par atterrir sur une discussion sur les grands compositeurs, qui me plaît assez. J’y serais bien resté quelques temps…

— Bien sûr, si nous parlons de pianistes, nous ne pouvons pas passer à côté de l’œuvre de Chopin, qui reste encore aujourd’hui la référence de tous les concours les plus prestigieux d’interprètes et virtuoses. Comment expliquez-vous cela, madame Belloite ?

Un bandeau apparaît sous le visage, très conventionnel, de l’invitée : « Pianiste, Compositrice »

— Il y a plusieurs raisons, je pense. La première étant que les œuvres de Chopin poussent la technique du pianiste dans des retranchements très fins et complexes à retranscrire. Chaque pièce – et c’est aussi le cas de Beethoven par exemple – peut être jouée de différentes manières, donnant un cœur très distinct suivant les interprètes. C’est un Art très complexe qui va au-delà de la retranscription de la partition… et le spécialiste de cela, c’était évidemment Andrew Rayleigh…

— Ah oui, c’est vrai… le pianiste légendaire des années 90. J’avais assisté à un de ses concerts où il jouait en duo avec la violoniste Élise Kasagawa, qui était sa femme d’ailleurs je crois ?

— Oui, en effet. Tous leurs concerts comportaient des duos puissants, qui restent encore aujourd’hui les meilleures interprétations que j’ai pu écouter. Rayleigh était avant tout un maître de la recomposition ; il jouait Chopin à la perfection, mais il arrangeait certaines parties des morceaux dans chaque performance, donnant ainsi à la musique une émotion différente… C’était réellement un –

Je coupe la poste de télévision. Finalement, je n’ai pas envie d’en entendre plus. Je ne vais pas tarder à aller dormir. Il se fait déjà tard. Je me lève péniblement sur mes jambes fatiguées. J’éteins les lumières une à une. Mais passant devant la porte d’entrée, j’entends un bruit. C’est un… chiffonnement de papier ?

Il y a quelqu’un de l’autre côté de la porte.

Malgré mon esprit alerte, je me fais surprendre par la sonnette qui me fait faire un bond. Je regarde à travers l’optique. C’est une jeune fille, avec une grosse valise. Elle a une casquette sur la tête, cachant légèrement son visage alors qu’elle semble regarder autour d’elle, d’un air perdu.

Je reste silencieux derrière ma porte. La fille attend avant d’enlever sa casquette pour regarder à l’intérieur, laissant tomber ses cheveux. Elle parle anglais.

— C’est bien la bonne adresse, on ne peut pas rater une maison pareille… ça fait chier.

Elle redresse les yeux et croise les miens à travers le judas. Je me tiens à la porte pour ne pas tomber. Mon souffle s’est coupé.

C’est elle.

— Élise… ? Élise… !

J’ouvre la porte en précipitation, défaisant les verrous comme un forcené. La fille sursaute, surprise. Face à elle, je m’arrête en silence. L’espace d’un instant, j’y ai cru… ces cheveux châtains, percés par des yeux d’ambre noisette, ce visage…

— Wow, hey ! Ça va pas d’ouvrir la porte comme ça !? Vous êtes taré ou quoi !?

Elle m’a presque insulté, spontanément.

— … Hein ?

— Non mais vraiment, j’ai failli vous frapper… – reprend-elle –

Elle a un léger accent américain. Surpris par le ton de cette inconnue, je me risque à lui poser la question.

— Qui êtes-vous… ? Vous avez vu l’heure ? Qu’est-ce que vous voulez… ?

— Ah… Papa m’avait pourtant prévenue… Je suis Émilie. La fille de Niels. Votre petite fille, en fait. Papa vous a sûrement parlé de moi quand même… ? Enfin… j’espère…

— Émilie… oui, il m’a parlé de toi…

Je dois me remettre. Mon esprit m’a joué des tours… il se rit certainement de moi.

— Hum… j’peux entrer sinon ? C’est pas qu’il fait froid, mais…

— … fasse.

— Hein ?

— C’est pas qu’il « fasse » froid. C’est du subjonctif. Entre…

— … Ok…

Elle s’exécute en tirant sa valise en silence.

— Ton père m’avait dit qu’il viendrait avec toi demain. – dis-je en fermant la porte – Pourquoi arrives-tu aussi tard, et toute seule en plus ?

— C’est une sacrée story… il y a eu des mouvements d’horaires dans les avions et la compagnie m’a proposé de me surclasser dans un vol aujourd’hui. Alors forcément, c’était plus cool en Business, donc j’ai pris le vol un jour avant. J’pensais arriver pendant le dîner, mais j’ai… underestimated le temps pour venir ici.

— Et tu n’as pas pu prévenir ton père… ?

— Je n’ai pas de portable européen, et puis j’ai loué une voiture à l’aéroport pour être tranquille, vu que je veux un peu visiter pendant le séjour.

— Tu es venue toute seule… ? Tu as pu trouver le chemin ?

— J’ai un GPS sur mon smartphone, papy…

Elle semble plutôt intimidée, voyant mon expression choquée par le mot « papy ».

— Hum… désolée… Je ne devrais peut-être pas vous appeler comme ça…

Le silence de la gêne s’installe.

— Tu arrives très tard oui, tout le monde est déjà parti.

— Papa n’est pas là ?

— Non. Il dort à l’hôtel, sûrement avec je ne sais quelle concubine qu’il a ici…

— Ah…

Un autre silence gêné.

— Du coup – dit-elle – Je peux dormir ici… ? C’est toujours OK ?

— Bien sûr, les lits sont déjà faits de toute façon, je vais te montrer ta chambre…

Elle me suit à travers la maison, et refuse que je l’aide à porter sa valise malgré les escaliers. Elle pose ses bagages près du lit.

— Fiou, sur les photos, ça faisait grand, mais pas autant… – souffle-t-elle –

— Si tu as tout ce qu’il te faut, je vais dormir…

— Oui, merci. Je ne vais pas me coucher tout de suite, à cause du décalage… Bonne nuit.

Je la regarde en silence défaire ses valises.

Elle lui ressemble tant. Des différences sont là bien sûr dans sa manière de parler, de marcher, de bouger ses mains… mais pourtant…

— Oui ? – fait-elle – Vous vouliez dire quelque chose ?

— Hem, non… je vais te laisser t’installer. À… à demain.

Je la quitte avec un étrange pincement au cœur. Je rejoins ma chambre, où sont éparpillées les photos d’Élise. Elle lui ressemble… mais moins que dans mes souvenirs, finalement. J’ai du mal à saisir ce sentiment qui m’a traversé lorsque je l’ai vue de l’autre côté de la porte, lorsque je lui ai parlé… Je me perds dans mes pensées. Je me souviens… Quand elle prenait son violon, elle le portait à son cou, accordait ses notes et posait délicatement son archer sur les cordes.

« Le La ouvre la porte des Cieux. Partons en voyage. »

Et elle jouait… Elle jouait avec une grâce, une pureté sans pareille. Les sons qu’elle créait… je peux encore les entendre, comme s’ils étaient là. Leur douceur, leur chaleur… comme s’ils n’avaient jamais disparu de cette maison. Comme si…

Je me rends soudain compte que les sons sont bien réels. Ils traversent les murs et me pénètrent. Ce son… !

Je me précipite, autant que mes jambes me le permettent. Dans le salon, c’est le son du violon d’Élise… elle n’aurait pas osé… !

Debout tenant l’instrument que personne n’avait porté depuis vingt ans, Émilie joue la première suite de Bach. Alors que je pensais être fou de colère de la voir toucher cette relique, je reste là, muet. Les mots ne me viennent pas. Sa musique me force à m’arrêter, et à l’écouter.

Cette pièce de Bach, composée pour le violoncelle, prend devant mes yeux une autre forme. Cette jeune fille effrontée ne fait pas que la jouer… elle a recomposé la musique pour la porter à la perfection sur son instrument. Elle a transformé cette suite pour la faire sienne.

Elle termine et s’arrête pour respirer. De fines perles de sueur coulent sur son visage, ses yeux humides scrutant le sol, comme pour redescendre sur Terre. Son regard croise le mien, dans le silence. Non… elle regarde bien ailleurs. Même après que je sois entré en trombe dans le salon, elle n’a pas réagi une seule seconde. Je n’existe pas pour elle. Elle est en ce moment dans un autre monde, sans aucun doute. Cette jeune fille… a quelque chose d’incroyable.

Elle se met soudain à jouer une pièce de Saint-Saëns, Introduction et Rondo Capriccioso. Une pièce puissante, composée pour un violon et un piano. C’est un duo célèbre… peut-être notre favori avec Élise, nous le jouions très souvent. Mais Émilie, elle, le joue seule, à sa façon. Personne n’est au piano pour l’accompagner. Personne…

Je regarde le piano, qui me dévisage à son tour. Est-ce que, juste pour cette fois… ? Juste pour qu’Émilie ne soit pas seule sur cette belle pièce… pourrais-je l’accompagner ?

Avant que je ne m’en rende compte, je suis assis devant le tableau d’ivoire, qui m’appelle. De plus en plus fort. Émilie a-t-elle seulement réalisé ma présence ? J’en doute… mais peut-être qu’avec ces quelques notes, je pourrais me faire une place dans son monde.

Oui… le La ouvre la porte des Cieux. Partons en voyage. Dans ce lieu que j’ai abandonné depuis tant d’années. Peut-être que je t’y retrouverai… quelque part.

#

2.

Lorsqu’il m’a ouvert sa porte tout à l’heure, je ne savais plus trop quoi penser.

Je n’étais même pas sûre qu’il me laisse entrer. De ce que m’avait dit mon père, il ne voyait plus beaucoup de monde. Il s’était reclus dans cette maison, dans laquelle il a toujours vécu avec sa femme…

« Andrew Rayleigh ».

Le plus grand virtuose du piano du siècle dernier. Cet homme tant reconnu et admiré par ses pairs n’a pas rejoué depuis la disparition de sa femme, il y a plus de vingt ans… Élise Kasagawa était une violoniste de génie, qui jouait avec une sensibilité profonde et sincère, une élégance de muse. Ma grand-mère… que j’ai toujours considérée comme une idole. Même si je ne l’ai jamais connue, je me sens connectée à elle par la musique, et le violon…

Lorsque j’ai vu son instrument posé là dans le salon, c’était plus fort que moi… Et que faire maintenant ? CET Andrew Rayleigh est en train de m’accompagner moi, petite amatrice… Je crois que je vais fondre de honte.

La mélodie continue. Son jeu est si parfait… il me porte et m’emmène vers un rythme que je n’avais pas imaginé. Il anticipe mes fautes et réajuste ses notes pour garder l’harmonie et me concentrer sur les points clés de la composition… l’émotion que je veux donner. J’étais dans mon monde, de notes noires et blanches, et c’est comme s’il venait à chaque touche mettre de la couleur, des teintes… Le tableau que j’aime peindre avec cette musique… il me montre comment le rendre plus beau encore. C’est donc ça… Andrew Rayleigh.

Maintenant, nous sommes vraiment ailleurs.

#

J’applique la dernière note de Rondo Capriccioso d’un coup ferme. Je n’en peux plus.

Je suis épuisée. Il m’a relancée et rappelée plusieurs fois dans la mélodie pour transformer la composition originale de Saint-Saëns.

Je pose le violon et l’archer. Mes mains tremblent. J’essaye de reprendre mon souffle. Mais Andrew… il ne s’arrête pas. Il continue de jouer. Il vient de repartir sur une des Nocturnes de Chopin. Il joue, comme habité. Je ne suis bel et bien plus là dans son monde. Il en visite un autre… seul. Il avait des choses à dire à ce piano. Beaucoup de choses.

Il termine et… il commence à jouer la ballade numéro 1 de Chopin.

L’histoire raconte que c’est la dernière pièce qu’il ait joué, avant l’accident d’il y a vingt ans. Dans un grand concerto qui était donné sur un bateau de croisière.

Je l’écoute et… Je n’arrive pas à reprendre mon souffle ? Pourquoi… ?

Cette pièce… ces sons me prennent au cœur. Comment fait-il pour… donner une telle puissance ? Les murs de la pièce ont disparu… Nous sommes sur de l’eau. Les flots dansent paisiblement, puis après deux minutes… je vois la tempête. Je la vois autour de moi. Autour de lui. Il frappe sur les notes dans un bruit de tonnerre. Dans une rage de vague, un tumulte de vents et de pluie. C’est la tempête.

C’est ça qui s’est produit quand il jouait cette pièce ce jour-là sur le bateau. Il n’a eu le temps que de commencer les premières mesures avant que le navire ne soit renversé… C’est là qu’il a perdu Élise.

Il rejoue la tempête. Il vient de changer de composition. C’est la sonate de la tempête, de Beethoven. Son 3ème mouvement. Mais il la joue avec une telle force… Je vois le bateau qui se retourne. Je suis… en train de me noyer.

Il recommence la ballade de Chopin… Il tourne en rond. Je n’ai pas envie de le laisser seul.

Je reprends le violon pour le mettre à mon cou. À sa nouvelle mesure, j’accompagne son piano avec ma reprise de cette ballade, qui n’est pas faite pour un violon. Et cette fois, Andrew ne s’arrête pas. Il continue la ballade qu’il n’arrivait pas à poursuivre. Il faut qu’on arrive à la fin ! Definitely !

Je jouais avec lui, puis soudain il relance avec force son piano, comme pour me dire de me taire. Je m’exécute.

Il a l’air de vouloir terminer seul… Dans l’obscurité, je distingue des lueurs brillantes tomber dans le reflet de bois poli du piano. Il est… en train de dire adieu à quelqu’un.

Ce dernier passage… est d’une telle tristesse, d’une telle tragédie entre ses mains… Il va la terminer.

Il pose finalement la dernière note sur cette toile qu’il vient de peindre…

Les murs de la maison réapparaissent. Nous revoilà sur terre…

La dernière note dure plusieurs secondes, sa résonance s’évanouissant dans le corps du piano. Il laisse un long silence après s’être arrêté de jouer. Je n’ose pas l’interrompre.

Je pose le violon et son archer sur leur présentoir délicatement avant de me tourner muette vers Andrew. J’ai du mal à me remettre de ce que je viens de vivre.

… Puis je vois sa silhouette vaciller.

Je me précipite vers lui.

Il n’a plus de pouls.

3.

Le piano me parle. Le Pleyel chante, d’une voix si douce.

J’ai finalement pu retourner dans ce monde, Élise. Notre monde, où rien d’autre que nous n’existe.

Cet univers de magie et de sentiments que nous partagions lorsque tu étais là… En jouant, j’avais l’impression que je pourrais te revoir. Et finalement, tu m’y attendais pour m’emmener avec toi.

Je suis si honteux d’avoir abandonné ce lieu où nous vivions… M’as-tu espéré ici pendant vingt ans ?

Alors que la mélodie continue sous mes doigts, je me sens d’une étrange légèreté. J’avais peur de me confronter à nouveau aux notes. J’avais peur de jouer seul, et de me rappeler de ce soir où je t’ai perdue… J’étais terrifié.

Pourtant, mon esprit est clair. Et je suis là. Dans cet univers oublié, où nous existions pleinement. La musique est là, et coule à travers mon corps. Je te vois debout à côté de moi, caressant ton violon. J’entends tes notes… Tu n’as jamais abandonné ce monde, n’est-ce pas ?

Tu sais, tu peux être fière… Notre petite fille, Émilie, c’est elle qui a reçu ton don. C’est elle qui m’a à nouveau ouvert la porte pour te retrouver. Oui… tu l’écoutais n’est-ce pas ? Tu as entendu ? Ces petites fautes, ces erreurs adorables, cette poésie qu’elle raconte avec ses cordes… Elle te ressemble beaucoup, mais elle est aussi bien différente. Elle n’a pas tout à fait ta grâce quand elle joue, mais elle a ma fougue et l’audace de recomposer les chefs d’œuvres… Cette petite est un peu un concentré de ce que nous étions.

Tu l’as remarqué aussi ? Bien sûr.

Ah… j’arrive à la dernière mesure de la ballade… Je sens ton étreinte autour de moi. Merci de m’avoir accompagné, je n’aurais peut-être pas pu la finir si tu n’avais pas été là. Je suis désolé de jouer ce morceau aussi tristement, mais tu m’as tellement manqué. Je veux rester avec toi ici. Nous pouvons vivre ici pour toujours dans ce lieu… Je vais rester près de toi. Enfin.

Mes sens m’abandonnent, je ferme les yeux. Je l’entends à peine, cette dernière note que je pose sur le piano. Le silence me berce… je m’endors finalement… dans cette étreinte que j’avais tant regrettée.

#

Je suis si bien ici.

Des heures plus tard, nous avons rejoué tous les plus grands classiques. Tu n’as rien perdu de ta beauté, ma tendre Élise. Vraiment, je n’ai besoin de rien d’autre. Je ne vis pleinement qu’ici.

Le son de ton violon me porte à chaque instant… c’est tellement beau.

Mais… pourquoi changes-tu de jeu soudainement ? Tu ne joues pas cette pièce comme d’habitude. On dirait…

Émilie ?

Vous jouez côte à côte… J’ai l’impression de voir ton image disparaître. Attends ! Pourquoi veux-tu t’en aller ? Alors que je suis enfin revenu… !

Ta silhouette m’adresse un regard heureux. Si joyeux. Un sourire de bonheur, alors que tu laisses Émilie jouer seule avec moi. Pourquoi ?

Tu penses… Tu penses que je ferais mieux de rester avec elle ? C’est ce que tu veux me dire… ?

Peut-être, oui… Peut-être qu’avant de te rejoindre, je peux lui montrer comment ouvrir ce monde. Peut-être me reste-t-il une chose à faire avant de te retrouver… Tu as raison, je vais lui montrer. Ce que le La peut créer.

#

J’ouvre les yeux dans une chambre blanche. Il fait jour. Les rayons du soleil frappent mon visage à travers les vitres.

J’entends des sons doux me réveiller. Un violon dans un hôpital ? Qui a eu cette idée ?

Ma petite fille est là en train de jouer doucement. Assise près de moi. Elle n’a pas encore remarqué que j’étais éveillé. Je te vois encore, Élise, à travers elle… avec ses cheveux qui volent au vent, ces notes qui bercent la brise. Émilie a vraiment quelque chose.

Je finis par l’interrompre, comme pour m’immiscer dans son monde.

— Hep là, ton dernier Do était trop court. Tu aurais dû le poser plus longtemps.

Elle s’arrête subitement.

— Et pareil pour ton Si, il ne vibre pas assez !

Le visage blanc et fatigué, elle me dévisage d’un air soulagé. Elle retient ses larmes.

— Imbécile, j’ai vraiment cru que je t’avais tué… Ne refais plus ça.

— Ha ha, peut-être que je le referai, mais plus tard… !

— Arrête ! C’pas drôle ! J’ai vraiment paniqué… !

— Tu es encore toute seule ? Ton père n’est pas là ?

— Hem – fait une nouvelle voix de la pièce – Si, je suis juste là…

En effet, je n’avais même pas remarqué Niels, sur une chaise de l’autre côté de la pièce. Malgré moi, mon attention était rivée sur Émilie…

— Tu nous as fait une sacrée frayeur, papa. Quand j’ai reçu un appel de l’hôpital, et qu’ils m’ont passé Émilie, je ne savais plus quoi penser ! Mais qu’est-ce que vous avez fabriqué hier !? Je vous laisse seuls UNE NUIT et je te retrouve à l’hôpital !

— Nous avons veillé un peu tard, disons…

— Quoi ? – s’offusque Émilie – Ne dis pas ça comme ça, c’est dégueulasse ! On dirait un pervers !
Émilie se lève et prend ses affaires.

— Tu y vas ? – confirme Niels –

— Oui, le concours est à 14h, si je peux dormir un peu avant…

Le violon qu’Émilie porte avec elle, ce n’est pas celui d’Élise.

— Un concours de quoi ? – je me demande –

— Tu n’as vraiment rien écouté hier soir… Je t’ai dit plusieurs fois qu’Émilie venait en France pour participer à une compétition de violon ! La réunion de famille était l’occasion !

Je me redresse soudainement.

— Tu seras accompagnée ?

— Oui, forcément, il y a des pièces qui sont des duos… C’est un prof de mon école qui…

— Je viens. Je vais t’accompagner.

D’un « huh !? » collectif, ils me regardent me lever et chercher mes affaires.

— C’est moi qui serai ton piano.

#

Dans les coulisses de la grande salle d’audition, je sens Émilie fébrile. C’est notre tour d’entrer sur scène.

— Je ne pensais pas que tu serais stressée. – lui dis-je –

— Évidemment que je suis stressée ! On a tout changé à la dernière minute ! Je change d’accompagnateur juste comme ça ! On a même pas répété !

Nous échangeons un regard. Elle semble rassurée.

— Enfin… je suppose que « répéter », pour le grand Andrew Rayleigh, ça ne veut rien dire…

— C’est bien. Tu sais à qui tu t’adresses, j’aime ça.

— Pff…

— Allez. N’aie pas peur de montrer qui tu es. Ta musique est bien vivante. Tu n’as qu’à la montrer. Jouer comme si nous n’étions que nous deux, quelque part… ailleurs.

Nous avançons sous les projecteurs. Des chuchotements se soulèvent dans l’assistance.

— Qui c’est ?

— Attendez… je le reconnais !

— Andrew Rayleigh… ?

— Mais non, ça peut pas être lui !?

— Ca fait vingt ans qu’il n’a pas joué !

— LE Rayleigh !?

Nous nous inclinons devant l’audience. Émilie me chuchote des mots, sur un ton tendu.

— Tu vois, qu’est-ce que je disais… !? Maintenant, tout le monde s’attend à quelque chose de fou… !

— Ha, eh bien… tout ce que nous avons à faire, c’est créer ce « quelque chose de fou ». Je te fais une entière confiance… Dès la première note, tu vas transformer cette salle en un torrent de vie et d’émotion.

Je la quitte pour m’asseoir au piano. Je pose mes mains sur les notes pour sentir le souffle de l’instrument m’habiter. Émilie place son violon à son cou et me regarde. Ses yeux, bien qu’encore un peu tremblants, me disent : « Je suis prête. »

Je laisse mes doigts caresser les premiers sons pour emporter Émilie dans son voyage.

« Allons. Le La ouvre la porte des Cieux. »

« Vers ton monde à toi. »

FIN

L’Auteur : Jeune game designer de 24 ans, passionné par les belles histoires. J’aime raconter la vie d’autres personnes venues d’autres mondes.

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18 thoughts on “Le La où nous vivions, par Hugo Sahuquet

  1. Je n’aime rien tant que les textes dont la musique s’empare. Agréable lecture de cette nouvelle.

  2. Gros gros coup de cœur, beaucoup d’émotion avec une véritable histoire à la clef, une progression de l’intensité bien maitrisé, superbe, bravo

    • Merci d’avoir lu et pour ce commentaire… ça me touche beaucoup ! Je voulais vraiment transmettre les émotions de ces personnages. Dommage que c’était seulement pour 24 heures… ils vont me manquer. 🙂

  3. Un vrai coup de cœur pour moi aussi, j’ai beaucoup aimé l’émotion qui se dégage tout au long du récit, plein de douceur et de nostalgie, mais aussi d’espoir. Un grand bravo pour cette petite merveille.

  4. Magnifique. d’abord ce silence, ce piano et cet homme abandonnés au silence, puis le miracle en la personne d’Émilie arrive. grand moment d’émotion tout y est! et superbe fin.elle a surement remporté le concours!

  5. Comment dire… c’est un texte qui porte à la fois une force et une dureté (la mort de la violoniste, la douleur de son mari, vieux maintenant), et la légèreté qui lui manque (Emilie et la musique en général). Il y a tout en fait, et on se laisse « bercer »…
    Vraiment bravo, ce texte est magistral.

  6. Cette histoire est vraiment superbe, très émouvante, elle donne envie de lire des récits « musicaux ». Et l’utilisation de la contrainte est originale. Merci pour cette belle lecture.

  7. J’ai eu un peu de mal avec le personnage d’Andrew au début, jusqu’à comprendre ses raisons. Il est devenu très émouvant par la suite. Sa relation avec sa petite fille est très sympathique.
    Et c’était une belle utilisation de la contrainte.

  8. Pingback: Hugo Sahuquet | Les 24 Heures de la Nouvelle

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