Le Kino, par Vincent Maston

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : Le texte devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Géraud contempla un instant les étagères derrière le bar. Des rangées et des rangées de  bouteilles, du rhum à la vodka, de toutes qualités et à tous prix. Un peu plus loin les sodas et plus loin encore les jus de fruits. Tout était parfaitement rangé. Une place était dévolue pour chaque produit et chaque produit était à sa place. Stéphanie s’approcha de lui, se colla contre son dos et l’embrassa sur le haut de son crâne, là où les cheveux commençaient à se faire rares.

François était attablé avec Marianne et tous deux riaient tant qu’ils en avaient du mal à respirer.

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Ce bâtiment, perdu au milieu de Poulain-La-Meuge, n’avait pas toujours abrité un bar. Géraud se souvenait encore parfaitement de l’instant précis où il était entré ici pour la première fois, bien des années auparavant.

François était là. Marianne aussi, et Michel. Ils étaient jeunes, à l’époque. Vingt-cinq ans tout au plus. Non, même pas, c’était l’été après la fin de leurs études, ils ne pouvaient pas avoir plus de vingt-et-un ou vingt-deux ans. La porte était murée mais ils avaient pu passer par une fenêtre mal condamnée. Le sol était jonché de bouteilles de bière vides, et les murs recouverts de graffitis. L’électricité en revanche fonctionnait toujours. Quand la salle avait fermé un agent d’EDF avait dû oublier de couper le compteur, ou bien un squatteur un peu débrouillard l’avait remis en marche. Michel avait amené des canettes, et Géraud un peu de shit. Les garçons seraient bien restés tranquillement à boire et fumer mais Marianne avait voulu visiter un peu, avant. Le Kino avait fermé quand Géraud et ses amis étaient encore trop jeunes pour aller au cinéma. La caisse avait disparu, tout comme le stand de popcorn, mais l’essentiel était encore là : la salle, les fauteuils et surtout le projecteur.

Géraud ne se souvenait plus qui avait eu en premier l’idée, mais ils n’avaient finalement pas touché à la bière, et seulement fumé une malheureuse barrette de shit. Tout l’après-midi Géraud et Marianne avaient nettoyé la cabine de projection tandis que François et Michel s’étaient affairés autour du projecteur. Au moment d’appuyer sur l’interrupteur, tous avaient hésité. François seul avait finalement eu le courage d’appuyer sur le bouton « on ». Un carré de lumière était apparu sur l’écran et des cris de joie avaient retenti dans la cabine.

Ils étaient revenus presque tous les jours cet été, avaient amené d’autres amis. Chaque matin tous annonçaient à leurs parents qu’ils allaient traîner, voir leur amis, rentreraient le soir. Chaque jour toute la jeunesse poulinoise entrait par la fenêtre mal condamnée et  travaillait d’arrache-pied à restaurer ce vieux cinéma. Début août, tout était prêt.

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« 10 Août, rendez-vous au Kino à 23h. Séance inaugurale ! PAF : 5 francs»

C’était Géraud qui avait préparé les flyers, écrits un à un à la main. À 23 heures la salle était pleine à craquer. Tous ceux qui avaient participé au chantier étaient là, et leurs amis, et les amis de leurs amis. Des gens étaient venus de tout le département pour voir ce qu’une bande de gamins avait fait d’un vieux cinéma. Michel était dans la cabine, Géraud dans le hall et Marianne et François dans la salle.

À minuit pile, Michel actionna le projecteur. Dans un placard de la cabine Marianne avait trouvé les bobines de vieux films western. L’image était floue, le son grésillait tant qu’on comprenait un mot sur deux, et le film était atroce. La soirée était parfaite.

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Un soir, puis deux, puis tous les samedis. L’été puis l’automne étaient passés et Le Kino était resté. François était parti à Paris pour travailler, mais revenait chaque week-end. Marianne passait plus rarement. Michel et Géraud étaient restés à Poulain-La-Meuge.

Le Kino était certes un squat, mais la mairie était propriétaire des murs et le maire se fichait royalement de ce qui pouvait bien s’y passer tant que ça ne lui demandait pas le moindre travail.

Un soir d’octobre Géraud avait vendu un billet à une fille bien trop grande pour lui. Ils avaient terminé la soirée ensemble, et quelques semaines plus tard Stéphanie s’était installée avec lui.

La société Grimberg SA envoya son offre de rachat au bout de deux ans. Une association de défense du Kino avait vu le jour, plusieurs articles avaient paru dans les journaux locaux, mais la décision était passée sans le moindre problème en conseil municipal. Les travaux avaient débuté en mars, et en août la brasserie Le Kino avait fait sa soirée d’inauguration, quatre ans jour pour jour après la première projection.

Géraud et Stéphanie avaient quitté Poulain avec leur fils, et Michel était resté, seul.

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Marianne attrapa une bouteille de whisky et en versa le contenu sur le sol du bar. François choisit un rhum vieux et en aspergea généreusement le bar en contre-plaqué imitation chêne. Géraud et Stéphanie brisèrent les bouteilles si bien rangées sur les étagères. Puis Marianne craqua une allumette et la jeta dans l’alcool. Le feu prit immédiatement. Tous les quatre sortirent par la même fenêtre qui avait servi d’entrée, bien des années auparavant. Ils entrèrent dans la voiture de Marianne et se dirigèrent vers le cimetière, sur la colline. Ils s’assirent sur la tombe neuve de Michel puis Stéphanie roula un joint qu’ils firent tourner. De là, ils pouvaient voir les flammes engloutir Le Kino. Plus un seul jour ce bar sans âme ne viendrait insulter la mémoire de Michel. C’était la dernière séance, et pour la première fois depuis que leur salle de cinéma était morte, le film était de toute beauté.

FIN 

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3 thoughts on “Le Kino, par Vincent Maston

  1. Une nouvelle sympathique, j’aime bien l’ambiance qui se dégage au récit de ces projections pirates dans le vieux cinéma. Et la fin m’a surprise, au début on ne soupçonne pas du tout comment ça peut se terminer, on a plutôt l’impression d’un aboutissement, pour finalement découvrir que c’est tout l’inverse, c’est bien amené. Félicitations pour cette jolie utilisation de la contrainte.

  2. Moi non plus, je ne m’attendais pas à cette fin. En tout cas, l’atmosphère est prenante, en quelques mots on est plongé dans cette histoire de vieux cinéma.

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