Le Grenier de Stéphanie, par Caroline Devred

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intérer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Le grenier de Stéphanie

Les deux fillettes passaient la moitié de leurs vacances chez leur grand-mère Stéphanie. Initialement, c’était à leur mère que le juge avait attribué ces semaines. Cette dernière étant morte, sa mère avait pris la relève.

#

Au vu de la fréquence de leurs visites, elles pensaient connaître la maison de Stéphanie par cœur. Ne l’avaient-elle pas parcouru en long en large et en travers ? Alors, qu’est-ce qui fit que ce jour-là, et seulement ce jour-là, Framboise repéra un anneau au plafond dans le sas menant aux ateliers ? Difficile à dire. Que ce fut Framboise qui le découvrit n’était pas une surprise, on aurait pu l’appeler œil de lynx. C’était qu’elle ne l’ait pas aperçu avant qui était étonnant.

Stéphanie, interpella Cerise, y a un anneau au plafond ! Mais non, mon cœur, répondit une voix venue des profondeurs de la cuisine. Si, si, insistèrent les deux gamines en sommant leur mémé de les rejoindre. Arrivée à leur côté, leur grand-mère leva les yeux et hocha la tête. Il s’agissait de la trappe qui menait aux combles. Elle l’avait oublié, d’ailleurs elle ne se rappelait plus où était la longue perche finie par un crochet qui permettait de la débloquer. Qu’à cela ne tienne, Framboise, elle, le savait. Elle s’y mirent à trois pour réussir la décoincer. Lorsqu’elle céda, un escalier vermoulu déboula du ciel.

Petit, menu et intrépide, le lynx se faufila à l’étage. Cerise se contenta de tâter du pied la première marche. Elle était certaine que les marches cèderaient sous son poids. Si sa frangine ne s’était pas exclamé que ce n’était une mansarde, mais une bibliothèque, elle n’aurait sûrement pas trouvé le courage de se hisser dans les hauteurs de la vieille bâtisse. Lorsqu’elle passa sa tête par la bouche béante qui s’était ouverte au plafond, elle se retrouva entourée d’étagères croulant sous les livres. Dans la pénombre elle ne distinguait pas les titres des ouvrages. Elle se contenta de passer ses doigts sur les couvertures. Sa peau glissa sur le cuir, le papier. Si seulement, il y avait eu un peu plus de lumière, pensa la jeune fille. Sa grand-mère exhaussa son vœu en les rejoignant avec une baladeuse, des foulards et des balais. Aidées des balais, elles entrouvrirent les vasistas en bois. Les filets de lumière qui s’engouffrèrent dans la pièce permirent à la gamine de déchiffrer quelques titres : « Jacques Rogy enquête sous les eaux », «Le Horla », « Brigitte et le mariage de Marie-Agnès », « Le Lys dans la vallée ». Elle connaissait certains auteurs, d’autres lui étaient étrangers. Lorsqu’elle tendit la main pour saisir un volume, elle se fit alpaguer par Stéphanie. Avant d’explorer, il fallait nettoyer un minimum ou elle allait faire une crise d’asthme.

Les deux enfants et leur aînée protégèrent leur nez et leur bouche à l’aide des foulards. Le dépoussiérage commença. Des colonnes de poussière dansèrent, éclairées par les rayons lumineux venant des lucarnes. Même si Stéphanie avait parlé de ménage et non d’exploration, elle ne pouvait s’empêcher de raconter. Les livres venaient de leur oncle. Il les avait tous déposés ici avant de quitter la maison. Elle ignorait qu’il avait installé des étagères pour les y ranger. C’était une bonne idée, elle se ferait moins de soucis lorsque les enfants monteraient jouer. La table que Framboise faisait pivoter dans tous les sens étaient une table d’architecte. Le colocataire de leur oncle l’avait stockée ici avec tous ses travaux d’étude lorsqu’il s’était exilé à Stockholm. C’est le plan de quoi, demanda Framboise en montrant une grande feuille presque vide. Son aïeule pouffa, il s’agissait d’un patron de couture. Avant elle faisait les vêtements de toute la famille à la main ou à la machine à coudre. S’il y avait les patrons, il devait y avoir du tissu. Interrompant un moment leur ménage, elles se mirent en chasse. Il y en avait à foison. Elles trouvèrent même des bâtis pour coudre des tabliers. Les mouflettes en descendirent lorsque tout fut dépoussiéré.

#

Le lendemain, assise tour à tour face à l’antique Singer qui régnait dans un des ateliers, elles apprirent à coudre. Leur première réalisation fut commune, un beau tablier à poids bordé de velours avec une grande poche sur le devant. Elles l’emballèrent soigneusement. Elles l’offriraient à mamie, leur autre grand-mère.

#

Comme les demoiselles étaient comme aimantées par la soupente, un ami de Stéphanie vient la sécuriser. Maintenant elles pouvaient ouvrir l’entrée seule. Deux baladeuses y vivaient à demeure. Les marches avaient été renforcées, le sol consolidé par endroits et les tabatières étaient manipulables par des mains d’enfant. La grand-mère était contente que cette pièce oubliée soit de nouveau vivante. Elle contenait tout le passé de la famille. Avant chaque visite de ses petites filles, elle portait de lourds seaux d’eau à l’étage afin que tout soit propre pour les explorations à venir.

Framboise était fascinée par les étoffes. Elle lui apprit à coudre et à dessiner ses propres patrons. Sa petite fille avait de l’or dans les doigts. Très vite, elle devint une couturière experte. Elle fabriqua rapidement ses propres patrons. À partir de l’adolescence, elle inventait et cousait seule ses somptueuses tenues d’amazone. C’était avec fierté que Stéphanie accrochait au mur de la cuisine les photos des créations portées en concours.

Cerise, elle, se noyait dans la lecture. La bibliothèque en fut chamboulée. Le classement semblait obscur à tout non-initié. C’était pourtant simple, d’un côté il y avait ceux qu’elle avait lus, de l’autre les autres. Pour ceux qui étaient déflorés intervenaient ensuite l’ordre alphabétique par auteur, l’année de parution, la hauteur en centimètres du livre et l’appréciation de la lectrice en chef. C’était pourtant facile. Preuve en est, quand Cerise demandait à sa sœur de lui descendre un livre nouveau à lire ou un bon Brigitte, cette dernière ne se trompait jamais.

#

Ce qu’ignorait Stéphanie, c’était que ses deux petites filles enquêtaient sur chacune de leurs découvertes. Ainsi, vacances après vacances, elles établissaient un arbre généalogique par objet. Les livres, c’était Arnaud et Cerise. L’architecture, Yann et Framboise – elle utilisait la table pour dessiner ses projets costumes. Le matériel de tapisserie, leur grand-tante Françoise.

Elle l’ignorait, et malheureusement, elle l’ignorerait toujours, pensa tristement Cerise quand elle appris la mort de Stéphanie. Elle caressa doucettement le papier à l’endroit du dernier ajout en date, des formes de cordonnier de leur arrière-arrière-grand-père. Elle ravala ses larmes et vit sa mamie, un tablier à la taille, s’affairant autour de la table.

– Mais, mamie j’y pense. Je ne t’ai jamais vue avec le tablier qu’on t’a fait avec Framboise.

– Pour ça, non. Il est bien rangé dans ma chambre. Je ne l’ai jamais porté, je ne voulais pas le salir.

FIN

Caroline Devred : Je suis passionnée de sciences. Je dessine beaucoup. Je lis beaucoup. J’écris beaucoup. Résultat, je vis dans un bazar monstre entourée de carnets où je griffonne sans relâche. Depuis peu, j’écris des coups cœur littéraires pour la librairie Azu Manga (http://www.azu-manga.fr/nos-coups-de-coeur/).

Kindle

7 thoughts on “Le Grenier de Stéphanie, par Caroline Devred

  1. De toutes les nouvelles que j’ai lu sur le site, tu es celle dont les noms des protagonistes sont les plus originaux. Cerise et Framboise… Ouah…
    Le titre me faisait de l’œil dans la liste mais je n’avais pas eu l’occasion de le lire le premier jour.
    Ton texte est très doux et mignon, à l’image des deux petites filles. On sent l’ambiance familiale qui s’y dégage. Tu as su retranscrire ce côté vacances estivales chez les grands parents.
    J’étais très intriguée par le contenu du grenier et je ne m’attendais pas du tout à cela. Je pensais que ce serait un secret de famille, quelque chose du genre… Mais au final, cela fait plus réaliste et colle mieux à cette ambiance mignonne.
    Ton écriture est très simple mais fluide. C’est agréable à lire.
    Et concernant la longueur, il contient pile ce qu’il faut.
    La fin était très belle.
    Il entre dans mes favoris des 24h ^^

    • Merci.
      J’ai une palette de lectures très variée, mais j’avoue ne savoir écrire que du réaliste. Puis la place des squelettes est au placard et les secrets de famille sont toujours plus visibles que l’on croit 😉
      Je lisais ta nouvelle en route pour l’instant les(tes) filles se lavent.

  2. Ah ! une histoire de grand-mères, je suis forcément conquise. Et la douceur un peu mélancolique qui habite cette histoire la rend encore plus savoureuse.

    • @ Anaïs La Porte Désolée de ne pas avoir répondu plus tôt (et ton texte est sur ma pile à lire). Je suis contente que l’histoire t’aie plus. Et très contente d’avoir réussi à faire passer la mélancolie. J’avais peur que les lecteurs n’y voit qu’une nouvelle désuète et enfantine.

  3. Elle a beaucoup de charme cette histoire. J’aime bien cette transmission entre générations d’un héritage culturel et d’un savoir-faire.

  4. Comme James, j’ai bien aimé le nom des deux jeunes héroïnes, ainsi que ce lien entre patrimoine matériel et héritage transgénérationnel.
    Une idée sympathique !

  5. @ Cléo Ballatore et Deslacs. Désolée de ne pas avoir répondu plus tôt. Pour l’idée de l’héritage, cela me vient de mes grands-mères qui ont toujours tout gardé parce que ça peut servir plus tard et ça peut être utile aux enfants et aux petits enfants. Je pense qu’elles ne sont pas les seules à avoir gardé pour les autres : on m’a déjà dit que c’était une bonne idée de garder mes peluches pour mes enfants (alors que je les garde pour moi 😉 ). J’aime aussi savoir d’où viennent les choses, la valeur qu’on leur porte plutôt que leur valeur commercial.
    @James et Deslacs. Deux raisons pour les prénoms. La première, je trouve que la vie serait plus colorée avec des prénoms un peu plus fun. La seconde c’est pour éviter le parasitage. Si l’une des héroïnes s’étaient appelée Nathalie, par exemple, je crains qu’elle aurait absorbé un peu de toutes les Nathalie que j’ai croisées. On n’a qu’à dire que je ne voulais pas qu’elles m’échappent 😉

    A tous merci de vos commentaires très encourageant.

Laisser un commentaire