Le futur en poudre, par Rain Maelan

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

« Installez-vous confortablement, monsieur. Votre voyage va commencer dans quelques instants. »

L’elfe se penche sur moi pour rajuster les sangles qui me maintiennent à mon fauteuil. Ses longs doigts fins s’activent prestement autour des boucles en une valse compliquée que j’ai du mal à suivre, puis il se redresse avec élégance et se retire d’un pas guindé — seul signe apparent de sa contrariété. Me voilà seul dans la pièce avec le compte à rebours. Dix secondes avant le départ. Quelques éclairs courent le long des murs en grésillant.

Heureusement, je connais les gestes par cœur, l’entraînement a porté ses fruits. Je sors mes griffes et je crochète les liens de mes poignets, puis de mes bras. Sept secondes. Les jambes et les pieds ne sont pas très solides non plus et ne font pas long feu. Le grésillement prend de l’ampleur, devient assourdissant. Cinq secondes. Reste le cou, le plus délicat : je ne vois pas ce que je fais. Quatre secondes. Je travaille la boucle, mais elle est plus solide que les autres, elle refuse de bouger. Les éclairs se rassemblent à chaque coin de la pièce en boules menaçantes. Deux secondes. Je craque, je coupe le lien d’un cou sec et je m’éjecte de la chaise.

Zéro. Juste à temps. D’un coup les boules de foudre jaillissent des murs et se précipitent sur la chaise, qui s’illumine un instant de lumière bleuté avant de s’évaporer dans un nuage de fumée. Bye bye, saleté de machine, on se revoit dans trois ans. Ou pas.

Je me relève et je me coule discrètement vers la porte. Pas de bruit dans le couloir : le bâtiment est désert. Mon ami aux oreilles pointues a dû se faire la malle dans le futur lui aussi, probablement pour aller voir la prochaine éclipse. Y a plus rien à faire maintenant après tout. À quoi bon perdre son temps dans une époque où il se passe rien quand on peut directement voyager jusqu’aux dates qui nous intéressent ?

Cela dit, ce n’est pas une raison pour traîner. Je rejoins en vitesse le hall d’entrée, vidé lui aussi de tous ses employés. C’était le but de la manœuvre, en même temps : trouver une date déserte pour agir plus facilement. J’entreprends de fouiller méthodiquement les bureaux. Finalement, je tombe sur ce que je cherche : un communicateur temporel. Après quelques bidouilles sur le petit globe pour éviter d’être mis sur écoute par n’importe qui, je lance la formule d’appel. Au bout de quelques secondes, elle se met à flotter et ses couleurs changent et révèlent le visage d’un vieux gobelin moustachu à l’air nerveux. Le hall s’emplit de nouveaux sons — des bruits de course et des cris d’alarme.

« C’est pas trop tôt, fiston. Les corpos de Jouvence Express ont trouvé ton fauteuil y a deux heures et c’est la panique. Ils comprennent pas ce qu’il s’est passé et ils ont complètement perdu ta trace. Pour l’instant, ils pensent encore que c’est un accident, mais comme ils peuvent pas se permettre de perdre des clients dans un voyage temporel s’ils veulent éviter de couler, ils ont mis tous leurs mages sur le coup. »

D’autres cris, plus forts. Puis un grand silence.

« Rectification : ils ont sorti les alchimistes et les démonistes. Ils ont trouvé ton sang sur la chaise et ils tiennent vraiment à te mettre la main dessus. Qu’est-ce que t’as foutu, fiston ? »

Je passe la main dans mon cou tout poisseux en pestant.

« J’ai juste…

— Enfin bref. Va falloir que tu te dépêches, parce qu’ils vont venir te chercher par la peau du cul. Tu sais ce qu’il faut que tu fasses ?

— Je dois…

— Parfait. File au vieux phare, tu m’entends ? Au vieux phare. Terminé. »

Le son s’évanouit, la boule s’éclaircit et retombe inerte entre mes mains. Sale vieux bonhomme. Un mouvement dans l’air me fait lever les yeux. Soudain l’espace se déchire devant moi et je me retrouve nez à nez avec un œil qui doit bien faire ma taille — et je suis grand pour un gobelin. Bon, d’accord, je suis peut-être un peu dans la merde. Au temps pour l’aventure tranquille en no man’s land.

Je ne prends pas le temps de réfléchir plus que ça : j’empoche le com et je fonce vers la rue. L’important, c’est de rester en mouvement ils auront plus de mal à me repérer. La ville est complètement abandonnée, ce qui m’arrange bien. Je saute sur le premier scooter venu, je hurle la formule magique pour l’activer et je démarre en trombe. C’était moins une ; derrière moi, le bâtiment principal de la corporation Jouvence putain d’Express, fournisseur de temps mon cul, s’effondre. Moi, je garde l’œil braqué sur mon objectif. Pas le temps de se retourner.

Le phare, c’est une grande bâtisse qui se dresse sur la colline au centre de la ville, un immeuble désaffecté plus qu’autre chose. L’histoire veut qu’autrefois la mer venait jusqu’au pied de la colline ; le bâtiment servait alors à guider les navires et les chevaucheurs de dragons jusqu’à bon port pour qu’ils évitent de s’écraser dans l’eau. Bien sûr ce sont des mythes. Les dragons, ça n’existe pas.

Enfin, je crois. À mon avis, la bestiole qui me poursuit n’en est pas aussi sûre. Est-ce qu’elle vient juste de me cracher du feu à la gueule ? Mais j’ai un bon feeling avec les scooters, et je suis pas trop mauvais pilote. En passant par les petites rues, je parviens à semer le démon sans trop de difficulté. Le reste est une question de discrétion gobeline : devenir ombre parmi les ombres, le silence dans le vent, bref, des secrets de mon peuple sur lesquels je préfère ne pas m’étendre.

Je finis par atteindre le phare au bout d’une bonne heure de trajet. À son sommet, un écran géant continue à diffuser des spots de ces foutus corpos. « N’attendez plus que les choses se passent, allez les trouver vous-même ! Vieillir, c’est le voyage temporel des pauvres ! Le futur, c’est maintenant ! » Gaspillage d’énergie, bonjour. Mais bien sûr, ils en ont les moyens. Plus pour longtemps, foi de gobelin.

Je me glisse à l’intérieur et retiens un sifflement d’admiration. Ce n’est pas si désaffecté que ça : les engrenages qui tournent, qui grincent, qui rutilent dans tout le bâtiment titillent ma sensibilité de gobelin. Une véritable machine à voyager dans le temps, pour la première fois sous mes yeux ! Mais je ne me laisse pas attendrir pour autant. Je suis là pour une bonne raison : foutre tout ça en l’air. Armé de mes plus beaux outils, je commence à saborder le mécanisme. Chaque coup de marteau est donné avec toute la colère que je peux contre ces saletés de corpos, humains, elfes et autres races dégénérées du même genre qui alimentent ce truc.

Leur ingrédient ? Rien de moins que du gobelin en poudre. Oui monsieur, parfaitement madame. De quoi expliquer mon ardeur au travail, n’est-ce pas ?

Pourtant, malgré toute ma volonté, je crois que j’ai eu les yeux plus gros que le ventre. Les rouages sont de trop bonne facture et leur assemblage trop minutieux pour qu’un gobelin seul suffise à faire plus que cabosser la carrosserie. Tout ça pour ça, c’est désespérant. J’ai encore trois ans pour réussir, cela dit. Trois ans avant de commencer à revoir des gens. C’est pas forcément une mauvaise chose. Enfin, bien sûr, si tant est que la bestiole dehors me laisse tranquille.

Ou pas, tiens.

Ce sont les rouages de mon esprit qui se mettent à virevolter, à présent. Moi, je n’ai peut-être pas la force de détruire la moindre pièce, mais j’ai vu ce que cette grosse bébête a fait au bâtiment de Jouvence Express. Soudain, l’espoir.

Quatre à quatre, j’escalade les marches du phare pour atteindre le sommet. Le toit est à ciel ouvert, ce qui est toujours une bonne nouvelle quand on cherche à attirer un monstre volant. Le reste est une question d’absence totale de discrétion, de retenue et de toute forme de pudeur. Encore une fois, j’aimerais éviter d’en parler. C’est un peu gênant.

En tout cas, ça marche bien : le dragon se pointe et cherche à m’avaler tout cru. Non, mon coco, ce n’est pas si facile de becqueter un gobelin. Ni une ni deux, je me jette à l’intérieur et dévale les marches à toute berzingue. Un grand boum suivi de beaucoup de poussière et quelques rochers m’indiquent que le dragon vient de défoncer le plafond au dessus de ma tête. Je redouble d’efforts, slalome entre les gravats, perds au moins quarante décibels quand la bestiole se met à rugir et me laisse rouler jusqu’à la sortie.

Dans un long cri d’agonie mêlant craquements de pierre et gémissement de métal, le phare commence à s’effondrer. Évidemment, il tombe droit sur moi. Obligé. Ça pouvait pas être si facile non plus. Tant pis, j’ai pas de regrets.

Ou si, juste un. Je vais mourir avant cette connerie de panneau publicitaire.

« Vieillir, c’est le voyage tempo… gzz gzzzz krfkrttt »

Ah non, finalement on dirait que j’ai de la chance. Le dragon n’avait manifestement pas envie de s’écraser avec la tour : en prenant son envol, il s’est appuyé sur l’écran géant — résultat, le phare a changé de direction. Si je me dépêche…

D’un coup de hanche à faire pâlir une nymphe, je me redresse et je me précipite sur mon scooter. Je crois que je n’ai jamais hurlé si fort une formule de démarrage : le scooter bondit comme un lièvre et me sort de ce guêpier. Derrière moi, je sens l’onde de choc me pousser en avant. Je perds l’équilibre, je tombe.

Il me faut bien cinq minutes pour réussir à me remettre debout, mais dans l’ensemble, j’ai pas trop de bobos. Pendant un moment, j’admire mon œuvre. Il y a quelque chose de beau dans cette vision, comme le cadavre d’un géant de fer et de pierre qui gît dans sa propre poussière. Majestueux. Une vision qu’on ne voit pas tous les jours. Ha ! Je me demande quelles têtes ils font tous, dans le futur. Plus de phare, plus de machine. Les gobelins sont sauvés. Enfin, de cette horreur, en tout cas.

Je sursaute quand une musique s’élève dans les airs. Le com ! Il marche toujours, ce truc-là ? Je l’allume.

« Fiston ! me crie le vieux gobelin à travers le globe. Bien joué, le phare a disparu.

— Mais comment vous…

— Il t’en reste vingt-quatre à réduire en miettes. Bon courage !

— Attendez, il devrait y avoir un paradoxe là… »

Mais le vieux schnock a déjà raccroché. Vingt-quatre… Pour un peu, j’en tomberais sur le cul. Mais d’un autre côté, en y réfléchissant bien : a) je suis tout seul à présent, ce qui implique que b) je vais me faire chier pour les trois ans à venir. Autant s’occuper. J’avais rien de prévu, après tout. Et puis j’ai un dragon à distraire. Tout bien considéré, ce plan d’avenir en vaut un autre.

Avec une détermination nouvelle j’enfourche mon scooter et je me mets en route. Vers où ? J’en sais rien. Droit vers l’ouest, au soleil couchant. Ça sonne bien, non ?

Comme un pauvre cowboy solitaire.

FIN

L’auteur : porte une cape ; sera un jour chevaucheur de dragons ; fait des tartes aux pommes à tomber par terre ; est un diplomate berserk ; aime bien chanter, surtout dans des langues bizarres, surtout dans les laveries ; est né dans la belle contrée de la Dordogne dont le charme n’a d’égal que le nombre d’adjectifs qu’il est possible de lui affubler pour nourrir en signes une biographie peu inspirée.

Si vous voulez lire ses autres histoires, allez donc lui rendre visite sur le blog Les Contes de la pluie !

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7 thoughts on “Le futur en poudre, par Rain Maelan

    • Merci ! C’était pas gagné, hein, au début il voulait prendre son temps pour profiter des rues toutes vides, il a fallu que je le presse un peu :p.

  1. Je suis venue cette nouvelle sur conseil d’Elodie qui m’avait garantie qu’elle était très drôle et je n’ai pas été déçue.
    Ton texte est effectivement très drôle mais surtout très dynamique. Ca part dans tout les sens.
    On ne comprend pas forcément ce qu’il se passe ni le pourquoi mais ce n’est pas grave, on veut voir comment ce gnome va faire pour s’en sortir.
    L’idée de base (une fois comprise) est très délurée. J’ai bien aimé.

    • Oui, l’univers était pas évident à mettre en place et je pense qu’il mériterait d’être un peu plus détaillé pour qu’on le comprenne plus facilement. Pour l’instant je ne sais pas trop comment faire, mais dans quelques temps, à froid, j’aurai sans doute plus d’idées. Content que ça t’ait plu en tout cas !

  2. Ce que j’aime beaucoup, avec ce texte, c’est que tu réussis à poser les bases d’un univers original par petite touches, sans en avoir l’air, tout en restant dynamique et drôle. C’est très agréable à lire.

    • Merciii ! J’ai pas mal bataillé avec ça, justement : au départ c’était très lourd, très lent, très « masse d’informations ». J’ai essayé d’élaguer, je suis content si ça fonctionne XD.

  3. Faut s’accrocher pour le suivre ton gobelin, mais on rentre dans l’histoire avec plaisir ! L’humour fuse, les événements s’enchaînent… bref, on est secoué, mais c’est pour notre bien !

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