Le friche, par Hélène

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Dimanche matin, Camille regarde le réveil : 8h45. Une grasse matinée pour elle qui se lève plus tôt d’ordinaire. Une caresse dans les cheveux de son chéri, un baiser dans le cou, et elle se lève en faisant le moins de bruit possible.

Dimanche matin, même heure, Soraya est déjà debout ! Un réveil bien matinal pour elle qui adore dormir jusqu’à pas d’heure. Pas grave aujourd’hui, comme c’est le cas une fois par mois, elle invite sa meilleure amie à venir manger. Aujourd’hui ce sera sur la terrasse vu le temps qu’il fait.

11h30. Camille prend les clefs de la voiture, va dans le bureau de son chéri, l’embrasse, aimerait faire plus … mais elle est déjà en retard pour aller chez Soraya.

11h30. Soraya a déjà tout préparé. Le ménage n’est pas son fort, heureusement que son mari assure de ce côté-là. Vive l’homme à tout faire ! Et l’homme à tout faire qui part chez ses amis pour laisser tranquille sa femme en mode « je reçois », encore mieux.

— Promis je te garderais des restes de gâteau pour ce soir !
— Promis je ne … ah bah en fait non je préfère ne rien te promettre ma chérie. Petit clin d’œil entendu.
— Au fait, tu vas les mettre au courant ?
— Au courant de quoi ? Se passe-t-il quelque-chose de bouleversant et merveilleux dans notre vie de couple ?

12h30. Camille et Soraya sont ensemble bien installées sur la terrasse, doigts de pieds en éventail sous la table, en train de grignoter et de siroter sous le parasol.
— Et sinon quoi de neuf ? Tout va bien avec ton mari ? D’ailleurs il est où ?
— Il est chez des amis, c’est journée « quartier libre » comme on dit. Il est parti leur annoncer une grande nouvelle !
— Ah oui ? Il a eu une promotion ? Une augmentation de salaire ? Mieux, il a gagné à la super cagnotte ?
— Et non ! Il va être papa tu te rends compte ?
— Papa ? Mais comment … Mais … dans ce cas … tu … vous … rrah tu ne peux pas t’empêcher d’annoncer les choses de manière tordue ! dit-elle d’un air agacé, un petit sourire en coin.
— Hihi, ça m’amuse, tu sais bien ! Et oui il y a un petit bout dans mon ventre !
— Ça ne doit pas dater vu la …

Et les voilà partis dans les félicitations habituelles à une future maman toute fière, toute pimpante. Il faut dire que ces deux là en ont connu des aventures et en auront des histoires à raconter à leurs petits. Inséparables depuis leur tendre enfance, même si ayant traversé des périodes conflictuelles dont une période de guerre froide.
Les heures passent, les bouteilles se vident et la discussion se pose sur un souvenir qui leur est cher, un endroit où elles ont passé les plus beaux moments de leur enfance, un petit bois qu’elles appelaient le « friche », qu’elles avaient totalement oublié et où elles et leurs amis de la rue construisaient leur village, leur propre monnaie, leur métier, leur vie imaginaire …
En moins d’une demi-heure les voilà en route pour retrouver ce « friche » de leur enfance.

17h00. Un lieu si cher à leur cœur, chargé de souvenirs est toujours là mais plus vraiment… Des cris d’enfants hantent le silence, des sourires de bonheur illuminent les lieux, l’air de la jeunesse souffle encore de temps en temps, les odeurs n’ont pas changé. Des bouts de tuiles, vestige d’une monnaie ancienne, des gravures dans les troncs d’arbres, anciennes marques de propriété. Des chaises à l’abandon, sans parler des bouts de ficelle bleue, des bouchons de bouteille d’eau, des trous creusés il n’y a pas si longtemps que ça … Tout cela, remplacé par un terrain rasé, un nouveau gazon semé, tous les arbres déterrés, des mètres carrés de souvenirs anéantis. Avec au milieu du lopin de terre une pancarte d’un mètre sur deux, écrit en rouge sur fond blanc « À vendre ».
Quelle sera la réaction des deux amies en voyant cela ? Sûrement que c’est inadmissible, que maintenant tout est question de profit, de vente, de bénéfice. Passé l’énervement, viendra la tristesse. Mon enfant ne connaitra jamais ce petit bois comme on l’a connu. Ce lieu n’existe plus que dans nos souvenirs. Si seulement on avait continué à grandir parmi ces arbres, dans ces maisons fictives, nos métiers fictifs, ont aurait pu sauver notre village ! Comme dans les films de notre enfance on aurait fait signer une pétition. On aurait empêché les camions destructeurs de squatter chez nous, on aurait supplié le maire de sauver notre rêve de gosse. Mais rien n’est immuable. Qu’est-ce qu’un lieu, si ce n’est un endroit où poser le décor de nos souvenirs, peut-être y laisser une trace tout au plus ?

Imaginons-nous dans quatorze ans, les jeunes propriétaires du lopin de terre avec leur belle maison construite dessus, leurs enfants et leurs copains de la rue jouant dans le jardin au badminton par exemple.
— À moi de servir ! Dis la jeune fille avec ces jolies couettes qui se baladent fièrement de chaque côté de sa tête.
— Vas-y fort ! Sinon c’est pas rigolo à rattraper ! Répond le jeune garçon.
— Tiens-toi prêt, 1, 2, 3 !
Le volant projeté de l’autre côté du filet vole à vive allure, frôle le haut de la raquette du jeune garçon et va retomber derrière un petit arbuste.
— Bien joué, je l’ai même pas eu !
— Ben, c’est toi qui me l’a demandé, faudrait savoir !
En ramassant le volant, le jeune garçon posa son pied sur quelque chose de dur. D’abord inquiet d’écraser un escargot ou autre bestiole il le relève pour découvrir un morceau de tuile pourtant bien éloigné du toit de la maison. Une petite moue de la tête, soulèvement de ses épaules et hop c’est reparti pour jouer de plus belle avec sa copine.
Le bout de tuile toujours au même endroit depuis plus de quatorze ans …

FIN

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4 thoughts on “Le friche, par Hélène

  1. Une nouvelle trop courte, nostalgique et bien sympathique avec un arrière goût amer.

  2. Ta nouvelle et courte et pourtant elle est si belle et nostalgique.
    Le début et sa mise en comparaison des deux héroïnes est intéressant et bien trouvé. J’ai beaucoup aimé les reprises de phrases.
    L’histoire est simpliste au possible mais elle sonne juste et presque poétique par moment. Ton écriture réussit à rendre un événement banal merveilleux. De toutes les nouvelles blanches que j’ai lu sur les 24heures, tu es sans doute l’une des mieux écrite, voir la meilleure. Et dans cet océan de fantastique, cela brille comme une pépite.
    C’est beau, cela m’a émue et je n’ai plus de mots pour dire à quel point j’ai apprécié.

  3. L’exercice de la nouvelle courte est aussi un art.
    Le début est pimpant, la dernière partie en amène à nous interroger sur les lieux de notre enfance que nous avons oubliée et sur ce monde en changement qui offrira d’autres rêves à d’autres enfants tout en révélant si peu sur tous ceux qui nous ont précédés là.
    « nostalgie » ? Oui. Douceur aussi
    Un texte bien agréable en tout cas !

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