Le Fossé, par Daenerys

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

D’aussi loin qu’on puisse se souvenir, Emma et Noémie avaient toujours été inséparables. Où l’une allait, l’autre suivait immanquablement. Si Noémie était malade, Emma n’allait pas à l’école pour tenir compagnie à son amie. Quand Emma, à sept ans, avait dû aller chez le dentiste pour se faire arracher une dent, Noémie l’avait accompagnée et lui avait tenu la main en guise de soutien. Elle se serait soumise au même traitement si on l’avait laissée faire.

C’en était arrivé au point où les professeurs, en faisant l’appel de leur classe, ne prenaient plus la peine de les appeler toutes les deux : si l’une était présente, ils cochaient automatiquement la deuxième comme étant dans le même cas. Ils avaient également renoncé à les séparer durant les examens, après que les deux amies aient prouvé qu’elles ne se réunissaient pas pour copier l’une sur l’autre.

Elles n’allaient pas jusqu’à aller ensemble dans la salle de bain ou aux toilettes, mais ce n’était pas loin : il y en avait toujours une qui attendait face à la porte que sa complice sorte. Ce qui ne voulait pas dire qu’elles n’avaient jamais essayé : dès qu’elles avaient été capables d’aller aux toilettes sans l’aide d’un adulte, Emma et Noémie avaient commencé à s’y rendre ensemble. La mère de l’une et le père de l’autre avaient eu le plus grand mal à ne pas rire lorsqu’ils s’en étaient rendus compte, leur expliquant à la place qu’il y avait des limites même à la meilleure des amitiés.

Si on avait posé la question à leurs amis ou à leur famille, tous auraient juré que rien ne séparerait jamais Emma la brune et Noémie la blonde.

Jusqu’au jour où la première annonça à sa complice qu’elle avait un petit ami.

#

Les deux jeunes filles étaient en terminale, et David, que Noémie refusait d’appeler autrement que « l’intrus », en deuxième année de fac. Une fac de droit, plus précisément celle où elles comptaient entrer l’année suivante. C’était d’ailleurs comme ça qu’il avait réussi à les approcher en premier lieu : en proposant des informations sur l’établissement.

« J’ai fait deux fois ma première année, avait-il insisté. Je suis bien placé pour savoir qui sont les profs cool, les pète-sec, ceux qui sont souvent absents… Et ceux qui donnent les mêmes devoirs tous les ans ! »

Emma avait été dubitative, mais Noémie avait estimé que ça pouvait être utile. Elles avaient donc accepté de discuter avec le futur intrus. Les premières fois, celui-ci avait été tout à fait correct, ne parlant que de ce qui concernait la fac.

Au bout d’un mois, il avait proposé de leur faire visiter les lieux pour qu’elles puissent se familiariser à l’avance avec le bâtiment concerné. Sans méfiance, les adolescentes l’avaient suivi. Emma, toujours la plus curieuse et sociale des deux, avait commencé à poser toute une série de questions. L’étudiant avait ri de son enthousiasme, et passé un bras autour de ses épaules pour lui répondre. Noémie avait étréci les yeux, mais le geste pouvait très bien être interprété comme amical. Elle avait donc haussé les épaules mentalement et continué à suivre leur guide.

Au bout de quelques mètres, elle était tombée sur une affiche au sujet du journal de la fac ; rédactrice en chef de celui du lycée, la jeune fille s’était arrêtée quelques minutes pour la lire. Lorsqu’elle avait tourné la tête pour attirer l’attention d’Emma sur l’annonce, le couloir était vide. Sa complice avait disparu avec David.

Noémie en était restée bouche bée. En seize ans d’amitié, Emma ne l’avait jamais, jamais laissée en arrière. Elle l’avait toujours attendue, et vice-versa. Même lorsqu’elles participaient à des courses, chacune faisait en sorte de suivre le rythme de l’autre afin de ne pas la distancer.

David n’était pas le premier garçon à essayer de s’immiscer entre elles ; depuis la puberté, elles avaient toutes deux reçu un certain nombre d’invitations à sortir, qu’elles avaient refusé en riant. Un téméraire avait même eu le courage de leur proposer une triade. Elles lui plaisaient toutes les deux, avait-il expliqué, et il ne voulait pas s’interposer en ne sortant qu’avec une. Les adolescentes avaient apprécié l’attention, mais refusé la proposition.

Noémie resta un long moment à fixer la direction où avaient disparu David et Emma, convaincue que si elle attendait juste un peu plus longtemps, son amie se rendrait compte qu’elle était restée en arrière et viendrait la chercher.

Au bout d’une heure, les larmes aux yeux – à force de fixer le couloir, se dit-elle avec obstination, et rien d’autre – la jeune fille s’était résignée à tourner les talons et rentrer chez elle. Son père avait été surpris de la voir arriver seule, alors qu’elle était partie avec Emma, mais un regard au visage de sa fille l’avait convaincu de ne pas poser de questions.

Le lendemain matin, en allant chercher Emma pour aller au lycée ensemble, Noémie s’était persuadée que son amie allait s’excuser pour l’avoir laissée tomber la veille. La jeune fille aux cheveux blonds lui pardonnerait, et tout redeviendrait comme avant.

Mais quand elle avait sonné à la porte, c’était une Emma surexcitée qui lui avait sauté au cou.

« No ! David m’a demandée de sortir avec lui hier ! »

Noémie avait dégluti, et affiché un sourire forcé, que son amie n’avait pas semblé remarquer. Tout au long du chemin, cette dernière n’avait parlé que de David. « David veut qu’on aille au cinéma vendredi », « David est tellement gentil », « Tu ne trouves pas que David est super mignon ? », etc. Les réponses monosyllabiques de la blonde semblaient suffire à Emma, qui enchaînait immédiatement sur une autre remarque. Noémie n’avait même pas pris la peine de lui rappeler qu’elles avaient déjà prévu une sortie ce vendredi soir : elle ne l’aurait pas écoutée.

Plusieurs semaines passèrent, durant lesquelles Emma devint de plus en plus entichée de son petit ami. Au bout de deux mois, il n’était pas rare qu’elle passe le déjeuner à lui téléphoner depuis son portable, tandis que Noémie, plongée dans un livre, faisait semblant de ne pas écouter. Elles continuaient de faire le trajet ensemble entre leurs domiciles et le lycée, mais Emma monopolisait la conversation pour raconter, par le menu, la moindre de ses interactions avec l’intrus. Son amie se forçait à feindre l’enthousiasme, tout en étant dévorée par la jalousie, et la tristesse de savoir qu’avant, Emma savait toujours quand elle jouait la comédie.

#

Ce fut à ce moment-là que le lycée accueillit une nouvelle élève nommée Clara. En terminale comme Emma et Noémie, la jeune fille fut présentée comme arrivant juste d’Angleterre. Le professeur principal leur sortit la recommandation typique sur le thème « aidez-la à s’intégrer » avant de l’envoyer s’asseoir avec les autres.

Noémie fut presque reconnaissante quand la nouvelle prit la place libre à sa gauche, celle de droite étant occupée par Emma – qui profitait que le professeur d’histoire ait le dos tourné pour échanger des messages avec son petit ami. La jeune fille s’assit avec un sourire et lui tendit la main.

« Bonjour, je suis Clara. »

Je sais, fut-elle tentée de répondre, mais elle décida d’être aimable et saisit la main offerte.

« Noémie, dit-elle. Et celle qui ne décolle plus de son portable, c’est Emma.

— Salut, marmonna l’intéressée d’un air absent.

— Premier petit ami, soupira Noémie devant l’air interrogateur de Clara. Complètement obnubilée, un vrai cliché de teen movie. »

L’anglaise eut un léger rire et hocha la tête d’un air compréhensif.

« Alors tu viens d’Angleterre ? Tu habitais où là-bas ?

— Pas loin de Londres. Une petite ville, le nom ne te dirait rien.

— Et comment ça se fait que tu viennes en France ?

— Mesdemoiselles Dufour et Smith ! intervint sévèrement le professeur. Je suppose que c’est d’Histoire que vous discutez ?

— Bien sûr, monsieur, répondit Noémie avec un sourire. J’expliquais à Clara de quelle partie du programme vous parliez. »

L’homme ne sembla pas convaincu, mais se retourna néanmoins vers le tableau – non sans leur adresser un dernier avertissement.

« Que je ne vous entende plus avant la fin du cours, à moins que ce ne soit pour poser une question. »

L’intervention du professeur dispensa Clara de répondre à la question, et lorsque la fin du cours arriva Noémie n’y pensait plus.

#

Les adolescentes n’eurent pas l’occasion de parler à nouveau jusqu’à la pause déjeuner, quand Clara vint poser son plateau face à celui de Noémie.

« La place est libre ? » demanda-t-elle.

La jeune fille leva les yeux de son livre et constata avec un serrement de cœur que l’anglaise, sans le savoir, s’était assise à la place d’Emma. Cette dernière avait préféré manger dehors, expliquant que l’intrus l’avait invitée à déjeuner. Noémie fut tentée de chasser la nouvelle venue, mais elle préférait encore la présence de Clara aux regards des autres, qui n’avaient pas l’habitude de la voir manger seule. Elle hocha la tête, et la jeune anglaise s’assit. Elles mangèrent en silence un moment, puis la nouvelle demanda innocemment :

« Tu n’es pas avec Emma ? »

Noémie leva brusquement la tête.

« En quoi ça t’intéresse ? » répliqua-t-elle sèchement.

Clara sembla se rendre compte qu’elle avait touché un point sensible.

« Désolée ; c’est juste que… depuis que je suis arrivée ce matin, tout le monde me dit « ‘Tu verras, Noémie et Emma, elles sont inséparables, tu les vois jamais l’une sans l’autre » ; alors je m’interrogeais.

— Si tu étais arrivée il y a deux mois, soupira-t-elle, tu aurais raison. Mais depuis qu’elle est avec son petit ami, elle a moins de temps à me consacrer.

— Et elle te manque, devina l’anglaise.

— Un peu. Disons que même quand elle est avec moi, il n’est question que de lui. »

Clara fit un bruit songeur, ce qui intrigua Noémie malgré elle.

« Quoi ?

— Tu vas trouver ça ridicule.

— Je te promets que non. »

L’anglaise eut l’air sceptique, mais expliqua :

« Là d’où je viens, on dit qu’il y a une méthode pour réparer une amitié. Une méthode magique, précisa-t-elle.

— La magie n’existe pas, réfuta immédiatement l’adolescente.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Très bien, alors prouve-moi qu’elle existe.

— Pour l’instant, je pourrais faire un sort devant toi que tu trouverais quand même le moyen de nier. Reviens me voir quand tu seras prête à essayer. »

Sur ces paroles cryptiques, la jeune anglaise se leva et s’éloigna avec son plateau. Perplexe, Noémie la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle sorte de la cantine, avant de hausser les épaules. C’était probablement une histoire de superstition, songea-t-elle en sortant un livre de son sac. Tout le monde savait que la magie n’existait pas.

#

Le lendemain matin, quand Noémie vint frapper à la porte d’Emma, ce fut sa mère qui lui ouvrit.

Avec un sourire, l’adolescente déclara :

« Bonjour Manon, je viens chercher Emma… Elle n’est pas prête ? »

La femme sembla confuse.

« Elle ne t’a pas dit ?

— Dit quoi ? demanda Noémie avec un mauvais pressentiment.

— C’est David qui l’emmène au lycée aujourd’hui… Il est venu la chercher en voiture tout à l’heure. Elle ne t’avait pas prévenue ? »

La jeune fille secoua la tête, et les yeux de Manon se remplirent de compassion.

« Elle ne te dit plus grand-chose, je me trompe ?

— Non, souffla Noémie. Pas vraiment.

— Ça va lui passer, dit la femme d’une voix rassurante. C’est son premier amour, ça lui fait tourner la tête, mais tu es sa meilleure amie. Ce n’est pas un garçon qui va changer ça.

— C’est ce que je pensais aussi. Maintenant, j’ai des doutes. »

Sur ces mots, l’adolescente fit demi-tour et redescendit la rue, la tête baissée.

#

Quand elle arriva au lycée, Emma n’était nulle part en vue, et Noémie n’en fut qu’à moitié surprise. Ce qui la surprit, en revanche, fut de trouver Clara qui l’attendait, adossée à la grille. L’anglaise haussa un sourcil en la voyant.

« Tout va bien ? On dirait que quelqu’un vient de frapper ton petit chien…

— Quoi ?

— C’est une expression anglaise, vous n’avez pas ça en France ? Ça veut dire que tu as l’air très malheureuse. »

Noémie hésita, puis déclara prudemment :

« Hier, tu m’as parlé d’un truc… Une méthode pour faire revenir Emma…

— C’est vrai, admit Clara. Je ne m’attendais pas à ce que tu changes d’avis si vite.

— Depuis toutes petites, on va à l’école ensemble, expliqua l’adolescente. Au début nos parents nous emmenaient, chacun son tour, et puis quand on est devenues assez grandes on y est allées toutes seules, à pied. Et on rentrait ensemble le soir. Mais ce matin, elle est partie avec l’autre intrus… Et elle ne m’a même pas prévenue. Je suis arrivée chez elle, la bouche en cœur, et c’est sa mère qui m’a dit qu’il était venu la chercher. Emma s’éloigne de plus en plus de moi, et je ne vais pas laisser un étudiant de fac me prendre ma meilleure amie.

— Je vois. Je ne peux pas faire ça ici, annonça Clara. Il me faut du matériel, du silence, et l’ambiance appropriée.

— Tu veux qu’on trouve une salle de classe vide ?

— Non, trop de risques d’être interrompues. Est-ce qu’il y a un vieux bâtiment où personne ne va jamais, en ville ?

— Ben… Il y a l’ancienne maison des Clarkes ; les gens disent qu’elle est maudite parce que tous les membres de la famille sont morts dedans. À part des jeunes qui veulent relever un défi en passant une nuit à l’intérieur, personne n’y entre. Et ceux-là restent dans l’entrée, le reste de la maison est toujours vide.

— Ça fera l’affaire. Tes parents te laissent sortir jusqu’à quelle heure ?

— On est vendredi, mon père s’attendra à ce que je sois dehors tard… Pas au point de me laisser découcher, par contre ; disons qu’à 1h maximum il faut que je rentre. »

Noémie lui donna l’adresse et elles convinrent de se retrouver sur place à 22h.

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Le soir venu, la jeune fille informa son père qu’elle sortait avec une amie.

« Oh, tu t’es réconciliée avec Emma ? demanda-t-il d’un ton réjoui.

— On n’est pas fâchées, avec Emma, fit remarquer Noémie ; elle a juste trouvé quelqu’un d’autre avec qui elle préfère passer son temps. Et non, ce n’est pas avec elle que je sors. On a une nouvelle au lycée, Clara ; elle voulait voir la maison des Clarkes, j’ai dit que je l’emmènerais visiter ce soir. On a rendez-vous là-bas à dix heures.

— Ne rentre pas trop tard, et faites attention : cette maison n’a pas été entretenue depuis longtemps, les planchers sont probablement fragiles.

— Oui, oui, t’inquiète. »

Noémie jugea préférable de ne pas raconter à son père qu’elle allait là-bas pour un rituel de sorcellerie qui lui permettrait de récupérer Emma ; elle ne connaissait pas plus cartésien que lui, et savait qu’il ne ferait que se moquer d’elle, et essayer de la décourager. Elle-même n’était pas sûre de croire ce qu’affirmait Clara au sujet de la magie, mais si ça lui permettait de retrouver son amie, elle était prête à tout essayer.

La jeune fille essaya de passer le temps en révisant ses cours, puis en lisant un roman, mais se trouva incapable de se concentrer sur quoi que ce soit. Elle se résigna donc à faire les cent pas en attendant le dîner, qu’elle avala à toute vitesse avant de partir vers la maison abandonnée ; elle ignora son père quand celui-ci lui rappela qu’il n’était que 20h30 et qu’elle avait rendez-vous à 22h.

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Par chance pour Noémie, la jeune anglaise était également arrivée en avance afin d’installer tout ce dont elle avait besoin ; elle ne fut qu’à moitié surprise de voir l’autre fille arriver plus d’une heure avant l’horaire prévu. Haussant un sourcil, elle déclara :

« Puisque tu es là, tu vas m’aider à tout mettre en place. Il me faut une bougie à chaque coin de la pièce, et une à la fenêtre.

— Et pas devant la porte ? demanda Noémie d’un ton légèrement narquois.

— Si, si tu veux mettre le feu à la pièce au premier courant d’air qui la fera claquer. »

La jeune fille se le tint pour dit et disposa les objets comme le lui indiquait Clara sans ajouter un mot.

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Au même moment, le père de Noémie eut la surprise d’entendre quelqu’un toquer à la porte. Il n’attendait personne, et sa fille était sortie ; alors qui pouvait bien venir le voir ? Quand les coups se répétèrent, Monsieur Dufour se leva de son fauteuil et alla ouvrir. La personne derrière la porte lui fit hausser les sourcils avec étonnement.

« Emma ?

— Bonsoir Alex ; est-ce que Noémie est là ?

— Ah, non, elle est sortie ; elle fait visiter la vieille maison des Clarkes à une amie. »
Emma sembla déconcertée.

« Mais… elle ne sort jamais sans moi, d’habitude.

— D’habitude, peut-être ; mais ces derniers temps, on dirait que les inséparables ont été séparées, non ? Tu as un petit ami, maintenant, et c’est normal que tu veuilles passer du temps avec lui ; mais tu ne peux pas en vouloir à Noémie de fréquenter d’autres personnes de son côté, si ?

— Mais je passe aussi du temps avec elle ! protesta l’adolescente.

— Vraiment ? Quand ça ? demanda Alex, non sans gentillesse.

— Le matin et le soir, enfin à part aujourd’hui mais…

— D’après ce que j’ai compris, coupa-t-il, tu n’étais pas vraiment présente bien avant aujourd’hui. Je voudrais que tu réfléchisses, et que tu me dises quand vous avez parlé d’autre chose que ton petit ami pour la dernière fois. »

Emma repensa aux dernières semaines, persuadée qu’il devait y avoir au moins un moment où elle s’était intéressée à son amie. Quand elle fut incapable d’en trouver, l’adolescente leva un regard inquiet vers l’homme qui attendait patiemment. Celui-ci lui sourit.

« Je crois que vous devriez discuter sérieusement, Noémie et toi. »

Après un hochement de tête, Emma partit en courant dans la direction de la vieille maison, sous le regard amusé d’Alex. Il allait pouvoir appeler Manon pour la rassurer, leurs filles allaient enfin se réconcilier.

#

Au premier étage de la maison Clarkes, Noémie était assise en tailleur devant Clara, tandis que la jeune anglaise expliquait ce qui allait se passer.

« Je vais réciter une formule, puis Emma et toi serez rejetées deux mois en arrière, à partir du moment où vous avez commencé à vous séparer. Chacune verra le temps passer du point de vue de l’autre : en clair, tu verras par les yeux de Emma, et elle par les tiens.

— Pourquoi on repart toutes les deux ? C’est elle qui est devenue obnubilée par ce type ! Je ne vois pas ce qu’elle lui trouve, d’ailleurs…

— C’est justement pour ça que je te renvoie aussi ; en voyant David à travers les yeux d’Emma, tu comprendras mieux ce qu’elle aime chez lui et pourquoi elle a accepté de sortir avec lui.

— Oh. »

Noémie n’avait pas vu ça comme ça, mais c’était logique.

« D’accord. Et moi, qu’est-ce que je dois faire ?

— Rien du tout. Tu fermes les yeux et tu attends. »

La jeune fille s’exécuta, mais ne tarda pas à remarquer que Clara ne disait rien. Méfiante, elle demanda :

« Tu comptes commencer bientôt ou tu attends la Saint-glinglin ?

— La formule doit être récitée mentalement, répliqua-t-elle avec aplomb. Et grâce à ton interruption je dois la reprendre du début ; maintenant, silence.

— Chef, oui chef, marmonna l’adolescente. »

À cet instant, cependant, une porte claqua en bas ; la jeune fille songea que c’étaient probablement des jeunes en quête de frisson, et ne bougea pas. Ils ne montaient jamais à l’étage, de toute façon. Un instant plus tard, pourtant, elle entendit des pas dans l’escalier, et une voix familière retentit dans la maison.

« Noémie ? »

L’intéressée ouvrit de grands yeux ; face à elle, Clara déclara d’un ton patient :

« Je crois qu’on te demande. Va la chercher, je t’attends ici. »

La jeune fille se leva et sortit de la pièce en courant, retrouvant son amie à mi-chemin dans les escaliers.

« Emma ? »

La blonde semblait à bout de souffle, et à moitié paniquée.

« No ! Je te demande pardon, j’ai passé trop de temps avec David et je t’ai complètement laissée tomber, je suis désolée, je me rendais pas compte… »

Noémie l’interrompit :

« Calme-toi, tu veux ? Je sais que tu ne le faisais pas exprès. J’en veux plus à ton petit ami qu’à toi, d’ailleurs…

— À David ? »

Emma écarquilla les yeux.

« Pourquoi ?

— Parce qu’il t’éloigne de moi depuis le début. Parce que tu ne parles de rien d’autre, les rares fois où on est toutes les deux, et il y en a de moins en moins. Parce que tu préfères passer du temps avec lui et que tu ne prends même pas la peine de me prévenir, comme ce matin. Je suis passée te chercher chez toi pour me voir dire que ton petit ami était venu en voiture.

— Je suis désolée, répéta Emma. Je n’ai pas fait attention et je n’ai pas vu que tu te sentais seule. Mais si tu passais du temps avec lui, tu verrais qu’il ne l’a pas fait exprès non plus… Il est vraiment gentil, tu sais. Je lui parle beaucoup de toi, d’ailleurs, et il écoute toujours.

— Gentil ou pas, depuis que tu es avec lui on ne se voit plus. J’étais prête à faire de la magie avec Clara pour que tu comprennes, avoua Noémie.

— En fait, intervint l’intéressée derrière elle, il n’y a pas de magie. »

L’adolescente fit volte-face, fronçant les sourcils.

« Quoi ? Mais cette histoire de repartir en arrière…

— C’était juste pour gagner du temps, expliqua Clara. En fait, je t’ai un peu menti hier. Je t’ai dit que tout le monde vous disait inséparables ; en fait, on m’a dit que vous l’étiez avant, mais que depuis deux mois vous aviez l’air brouillées.

— Pourquoi les autres te parleraient de ça ? demanda Emma d’un air sceptique.

— J’attire les confidences, dit Clara en haussant les épaules. Ça a toujours été comme ça, je ne pourrais pas te dire pourquoi. Bref, le reste de la classe, donc, m’a dit qu’ils cherchaient tous un moyen de vous réconcilier, mais qu’ils avaient peur de se faire envoyer balader. Alors j’ai eu une idée. J’étais la nouvelle, personne ne me connaissait, donc je pouvais poser des questions sans avoir l’air bizarre. En passant à côté de toi, Emma, je t’ai entendue parler au téléphone. Tu remerciais ton petit ami de venir te chercher aujourd’hui, mais tu lui disais que ce soir tu voulais faire une surprise à Noémie.

— Et cette histoire de magie ? intervint cette dernière. Pourquoi tu as inventé ça ?

— Parce qu’en discutant avec toi, je me suis rendue compte que tu n’allais pas dire toi-même à Emma que tu te sentais délaissée. Il fallait une intervention extérieure, et j’ai compté sur vos parents. Je me suis dit que si vous étiez amies depuis si longtemps, ils devaient forcément se rendre compte que ça n’allait pas ; et j’espérais que si Emma parlait seule avec ton père, il lui ferait la leçon. Alors j’ai arrangé cette histoire de magie dans un bâtiment abandonné, en me disant que toi, Emma, tu passerais d’abord chez Noémie mais que tu voudrais ensuite venir la chercher le plus vite possible. Et que cette fois vous n’auriez pas d’autre choix que parler. »

Elle eut un sourire narquois devant le regard ahuri de ses deux camarades.

« Accessoirement, c’est loin d’être la première fois que je fais ça. Je suis un peu une spécialiste pour arranger les conflits. Je vais vous laisser discuter, maintenant, n’est-ce pas ? Rendez-vous au lycée lundi… »

Son faux matériel de magie dans un sac, elle descendit et sortit de la maison, laissant les deux amies ensemble.

#

Personne ne sut exactement ce qui s’était dit entre Emma et Noémie ; mais quand elles arrivèrent au lycée, le lundi suivant, c’était presque comme si les deux derniers mois n’avaient jamais eu lieu. Les deux amies étaient de nouveau inséparables.

Par la suite, Emma fit un effort pour partager équitablement son temps entre son petit ami et son amie d’enfance ; de son côté, cette dernière se força à passer du temps avec David afin d’apprendre à le connaître. L’étudiant fut désolé d’apprendre qu’il avait causé un fossé entre elles, et s’excusa auprès de Noémie, qui fut forcée d’admettre que son amie avait raison : David n’était pas méchant.

Elles ne manquèrent pas de remercier Clara, qui leur assura qu’elle était toujours à leur service en cas de nouveau conflit.

FIN

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7 thoughts on “Le Fossé, par Daenerys

  1. L’histoire en elle même n’est pas très original mais tu arrives à la rendre intéressante.
    Les personnages sont simples mais attachants, le récit pas trop manichéen. J’aime beaucoup l’anglaise et son plan.
    De plus, ton écriture est assez agréable à lire et qui rend des choses banales, du quotidien, intéressant.

    Mais quand même, j’aurais tant aimé que Noémie et Emma sortent ensemble et virent le petit copain ♥ (←ceci est une bêtise, le prend pas au pied de la lettre).

  2. Très mignon, j’ai eu peur d’un rebondissement de dernière minute avec un « vrai sort », mais comme ça, c’est pas mal. Bonne intrigue. 🙂

  3. C’est mignon, je suis agréablement surpris par la fin dans le sens où j’ai longtemps eu peur que tu nous sortes un vrai sort magique qui répare la situation 🙂

    Par contre, j’ai l’impression que certaines relations sont assez peu naturelles, en particulier dans les dialogues entre les adolescents et les adultes. Cela dit, n’ayant pas d’adolescent moi-même à la maison, ça ne se base que sur ce donc je me rappelle, donc ça vaut ce que ça vaut…

  4. Magie …ou pas. J’ai bien aimé ton histoire car tu nous fais un joli coup de bluff 😉

  5. Mais c’est très mignon, tout ça !
    Les deux amies qui font très jumelles rencontrent les affres de la vie et de la séparation. ça sonne très vrai, les sentiments des deux héroïnes sont bien mis en évidence.
    La petite Clara n’est peut-être pas une sorcière, mais elle a du flair. en plus, en ne lisant que de la SFFF, moi j’y ai cru au coup de la magie ^^
    Certes, il y a peut-être un peu trop de redite (des passages que le lecteur a déjà compris, mais que les personnages se réexpliquent à l’oral plutôt que via deux phrases de narration), le personnage de Clara tient de la gentille « fée » qui vient aider les deux amies bénévolement, mais ça passe plutôt bien dans l’ambiance générale du texte.
    Le récit est servi par une écriture très claire et agréable. ça ne se voit pas du tout que c’est du premier jet !
    Vraiment très sympathique !

  6. J’ai bien aimé comment tu as rédigé ta nouvelle :). Un petit bémol : le dialogue entre Emma et le père de Noémie, peu naturel pour moi aussi mais sinon, sympa à lire 🙂

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