Le coup suivant, par Christophe Guillemain

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[24 Heures de la Nouvelle 2015 : L’histoire devait intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps.]

Comme chaque jour, Jeffrel commença son tour de garde sur les remparts. Il n’agissait pas ainsi par devoir, car aucune mission n’exigeait qu’il surveille ce fortin abandonné, ce bout de rocher isolé dans une mer sans pirates et sans heurts. Toutefois, cette inspection matinale repoussait d’une heure le moment où l’ennui le prendrait pour lui voler son énergie inemployée. De plus, elle donnait du sens à sa présence, elle l’aidait à supporter cet exil injuste, tout en contribuant – paradoxalement – à la fabrication du simulacre dont il serait peut-être la victime.

D’une démarche chaloupée, les mains dans le dos, Jeffrel examina les longs parapets, du même gris désespérant que le monceau de pierres volcaniques sur lequel le fort était assis, du même gris que la grève battue par les vagues et que les récifs qui hérissaient la côte. Il descendit une courte volée de marches, en gravit une autre, prit le temps d’examiner un canon sous toutes les coutures, inspecta le cellier, la poudrière, l’armurerie, les pièces à vivre de la garnison, et toutes les autres parties du fort, désormais aussi vides et poussiéreuses que les antichambres d’un tombeau profané par des pillards. Sa promenade matinale s’acheva à l’extrémité sud de la place forte, là où un éperon bardé de pièces d’artillerie rongées par la rouille pointait la frange blanche de l’horizon. Comme d’habitude, il vint se placer au bout de ce promontoire pour goûter l’odeur salée des embruns. Il ferma les yeux, laissa le vent le gifler et jouer avec sa crinière blonde. Lorsqu’il les rouvrit et qu’il se tourna vers son « domaine » (il s’imaginait parfois comme un châtelain désargenté, abandonné par ses domestiques), il étudia longuement les silhouettes trapues des mouettes alignées sur le muret. À l’angle que faisait le mur avec un escalier, son regard s’arrêta sur un oiseau plus petit, au plumage gris et blanc, qu’il avait appris à reconnaître, et à craindre.

Un pigeon voyageur… déjà !

Pendant un instant, la vision de Jeffrel se poinçonna d’un millier d’étoiles. Dans le même temps, son cœur fit un bond dans sa poitrine, resta suspendu plusieurs secondes, avant de repartir à la volée. Il se redressa, une main en appui sur la garde de son sabre, dans une posture raide qui exprimait davantage de peur que de dignité. Il s’approcha du pigeon avec une lenteur calculée, en faisant de grandes enjambées, dans une tentative un peu grotesque pour imiter le pas coulant d’un félin. Une main gantée se referma sur l’animal, une autre s’empara du petit cartouche contenant le précieux message. Sans ménagement, il jeta l’oiseau non loin de la niche de pierre qui tenait lieu de pigeonnier, puis il retira ses gants pour dévisser l’embout du cylindre. Au moment où Jeffrel déroula le rectangle de papier entre son pouce et son index, ses yeux s’exorbitèrent comme s’il venait de voir le Diable. Une image s’imposa à lui : celle d’un navire frappé par une lame de fond, le pont balayé, les mâts brisés et renversés comme les baguettes d’un jeu de mikado, l’équipage emporté vers de noirs abysses… Les yeux fermés, il essayait de contrôler sa respiration pour trouver la force d’affronter son destin.

Comment peux-tu me faire ça à moi, après tant d’années de bons et loyaux services ?

D’un tempérament de feu, Jeffrel laissa l’émotion submerger sa raison.

Si seulement je pouvais faire quelque chose… me battre !

Jeffrel fit disparaître le bout de papier dans le creux de sa main. Cinq mots, seulement… comment ce message insignifiant – plus petit qu’un billet d’amour glissé à la sauvette – pouvait-il être si lourd ? Il déplia ses phalanges, mais il était toujours là, rédigé avec soin, en lettres capitales. Cinq mots écrits dans la douleur avec le sang de leur auteur…

Je suis ton ami le plus fidèle, mais tu m’abandonnes…

Il avait tant espéré, follement espéré, que son sort serait différent de celui des autres qu’il avait fini par s’en convaincre… Il regrettait maintenant de ne pas s’être préparé à cet instant depuis le début de la guerre.

La guerre… quelle guerre ? (Il se mordit les lèvres jusqu’au sang) Je ne suis que le pantomime grotesque d’une immense farce !

Lorsqu’un mur de bourrasque le heurta de plein fouet, il leva les yeux vers les canons alignés contre les créneaux, prêts à cracher le fer, mais pour quoi ? Pour briser l’horizon et éventrer la mer ? D’un œil éperdu, il chercha les spectres des hommes qui défendaient ces murs. Il crut en apercevoir un, mais il déploya ses ailes et s’envola vers le large, en poussant un long cri étranglé. Alors, Jeffrel se dirigea en titubant vers les marches qui menaient à la tour nord. Il les monta d’un pas lourd, les jambes entravées par des chaînes invisibles, en courbant l’échine, les épaules écrasées sous le poids d’un joug qui l’obligeait à fixer les marches qui le conduisaient à l’échafaud. Au terme de son calvaire, il traversa la terrasse supérieure avec une lenteur infinie. Il suivit une ligne déroulée dans l’arrière cour de son esprit comateux, comme un somnambule marchant sur une frontière crépusculaire, puis il se pencha sur le parapet. Au pied du mur contre lequel courait une volée de marches, sur la courte grève de roche calcaire, il vit une barque qui n’appartenait pas au fort et à sa défense inutile : une anomalie dans le monde clos où l’esprit de Jeffrel était enfermé. Il fixa l’embarcation, longuement. La crique, les remparts et la barque vide ne parvenaient pas à s’imprimer sur sa rétine, ils glissaient sur sa conscience amollie par des mois de solitude.

Il est trop tard. Il est trop tard depuis le commencement.

Comment est-ce que tu as pu me faire ça, mon ami, mon frère d’arme, mon roi ?

Jeffrel volta brusquement sur ses talons. Tandis que la colère montait en lui, une énergie nouvelle déboulait dans ses veines. Son sabre jaillit dans sa main.

Tu as osé trahir notre amitié !

D’un pas ferme, Jeffrel redescendit les marches avant de s’engager sur le chemin de ronde qui longeait la cour centrale. Il s’élança sur la pente où l’on faisait jadis rouler les tonneaux de poudre, il traversa l’espace dégagé qui s’ouvrait au cœur de l’île, puis il s’engagea sous des arcades noyées d’ombre.

Sur le seuil de l’armurerie, il fut brusquement arrêté dans sa course. Il eut tout juste le temps d’apercevoir l’éclat bleu d’une lame et la main qui la tenait. Lorsqu’il réalisa que le fil de son destin venait d’être coupé, il était déjà allongé, la bouche pleine de sang. Le ressac des vagues ponctua les derniers instants de sa vie. Un. Deux. Trois. Il éructa à chaque va-et-vient de la mer. Finalement, sa vie fut étouffée par un râle mouillé.

L’assassine rabattit la capuche de son manteau. Elle avait les traits délicats et le regard clair d’une enfant. Une tresse rousse tombait sur sa gorge nacrée. Le souffle court, la jeune femme laissa sa main trembler, enfin. La dague glissa entre ses doigts, tomba à ses pieds, près du corps étendu. Elle se pencha sur la tête blonde auréolée de sang. Par chance, la mort avait été rapide, silencieuse, presque indolore, à l’image de cette guerre étrange où les monarques mettaient en jeu la vie de leurs proches et leur propre vie, au lieu de celle de leurs sujets. Comme elle l’avait souhaité, il n’y avait eu ni échange de regards, ni discussion avant l’exécution. La première fois qu’elle avait eu à agir ainsi, il en avait été autrement. L’homme qu’elle avait été chargée de tuer avait demandé un sursis, il avait essayé de fuir, d’enfreindre les règles, si bien qu’elle avait été contrainte de le traquer pour, finalement, le retrouver et l’égorger dans son sommeil. Cette fois-ci, elle n’avait pas couru le risque de se retrouver en dehors de la case…. une telle faute aurait impliqué son exécution immédiate par un arbitre mandaté par l’Archi-monarque qui géraient les conflits entre ses vassaux. Ensuite, elle aurait été remplacée par une pièce de même valeur.

Dans la main gauche de sa victime, elle trouva l’ordre chiffonné du roi ennemi :

LA REINE NOIRE PREND LE FOU BLANC

Deux jours plus tôt, alors qu’elle se trouvait à deux cases de cette île, elle avait reçu le même ordre. Comment savoir si cette décision était la bonne ? Ni elle, ni aucune des autres pièces, à l’exception des deux rois, ne possédaient une vue d’ensemble de la grille qui découpait artificiellement les deux royaumes. Désormais, elle n’avait plus rien d’autre à faire que prier, espérer que son époux royal  l’épargne jusqu’à la fin de la guerre. Elle déchira le message et s’avança dans la cour intérieure. Tout en embrassant le fort du regard, elle et se dit que l’attente allait être bien longue.

 

Pendant ce temps, quelque part entre les deux royaumes, le roi blanc préparait le coup suivant.

FIN

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5 thoughts on “Le coup suivant, par Christophe Guillemain

  1. Bonsoir Christophe

    J’avais hâte de lire ta nouvelle, mais comme j’ai papillonné un peu, j’ai pris un peu de temps. Mes excuses, et au moins, je suis fière d’être la première à laisser un petit mot sur ton récit !
    Ainsi donc c’est un récit court (hé hé ! c’est bien, je sais donc désormais que tu sais écrire sous 12 pages)
    Court, mais joueur et percutant !
    Je n’ai eu de cesse de me poser des questions sur le contexte. Sur ce que le personnage faisait là. J’y voyais un exile, une prison. Peut-être à cause de l’endroit qui me rappelait St Hélène, du monarque, des sabres, je me voyais auprès d’un compagnon de Napoléon.
    Quand le pigeon (drôlement docile le pigeon…) arrive, je me suis vraiment demandée le sens du message. Je ne voyais pas un message romantique ‘(« je ne t’aime plus! »), ou plutôt une annonce de trahison liée à son affection pour le souverain (« Napoléon Bonarparte est désormais mort »)
    On voit bien la barque, on voit la crique (bon, là, c’est pas mon estomac qui parlait, mais je me suis dit qu’on lui portait à manger, ou qu’il allait enfin quitter ce monde isolé) et crac !
    Relai avec l’assassine (transition pas mal du tout, en plus de ne pas couper avec une astérisque fait qu’on ne voit pas visuellement à l’avance la transition, c’est bien trouvé)
    Puis, vient l’explication après un petit détour le temps de bien nous confondre avec l’assassinat précédent
    Et donc la conclusion. Très bien pensée.
    J’ai été surprise (et je pense que tu sais que j’aime bien que les auteurs m’arnaquent via de fausses pistes ^^) et j’ai beaucoup aimé !

    Il faudra désormais que j’aille aussi lire ton récit dans la revue du Mamouth éclairé n°5. 😀
    A bientôt !
    Andréa

    • Bonjour Andréa,

      Merci beaucoup pour ton commentaire.
      J’ai fait au plus court, en effet ! En fait, je voulais rajouter quelques phrases d’explication pour clarifier le pourquoi du comment de l’échiquier. J’avais peur que la chute arrive trop rapidement, comme un cheveux sur la soupe, et paraisse trop invraisemblable. Mais finalement, j’ai manqué de temps, donc je suis allé à l’essentiel…
      Je suis content si l’enchaînement de l’histoire t’a surprise. J’avais peur que le titre en dise un peu trop, mais c’est tant mieux si ce n’est pas le cas (heureusement, on a pas toujours le titre en tête quand on lit).
      Il est intéressant pour moi de savoir ce que tu as pensé aux différentes étapes de l’histoire, car on ne sait jamais exactement si le mystère et les révélations agissent comme on l’aurait souhaité lorsqu’on écrit ce genre de textes basés sur la chute (je n’avais pas pensé que le message puisse être un message d’amour, par exemple).
      J’avais effectivement en tête la période napoléonienne. C’est un petit clin d’œil aux fous (dans l’autre sens que celui utilisé dans le jeu d’échec : pas les bouffons, mais les malades) que l’on représente se prenant pour Napoléon.
      Mon texte qui est paru dans le Mammouth éclairé est dans le même genre, court et basé sur la chute.
      Il faut que je prenne le temps de lire ton texte et de le commenter !

      Quant au pigeon, il est très docile, en effet, mais c’est lui qui s’en sort le mieux.
      A bientôt,
      Christophe

  2. Ton texte est très étrange.
    L’idée de l’échiquier est très vieille mais tu as réussi à la rendre intéressante, et même surprenante. Je ne m’y attendais pas, et pourtant le titre l’annonçait.
    Néanmoins, je ne comprends pas bien à quoi sert le phare du coup. Et j’ai du mal à m’identifier aux personnages.
    Au niveau du texte en lui même, c’est parfait. Il est très bien écrit, dynamique. Mais je m’y suis perdu dedans.

    • Merci beaucoup pour ton commentaire.
      Pour l’idée de l’échiquier, je crois qu’elle me vient d’un épisode de la série du Prisonnier, où les habitants participent à un jeu d’échec avec des pions humains.
      Pour ce qui est du choix du fort (il n’y a pas de phare, dans ce texte-là en tous cas),je voulais qu’il soit représentatif d’un simulacre de guerre. Il n’est qu’un décor symbolique.
      C’est vrai que j’ai davantage joué la carte du mystère que de l’empathie avec le perso principal. je ne voulais pas en dire trop sur lui pour ne pas dévoiler le background. Si j’avais développé davantage le texte, je l’aurais peut-être fait interagir avec un compagnon (imaginaire ?) pour le rendre plus attachant.
      Merci encore,

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